jeudi 16 mai 2013

"With a little help from my friends..."

Sans doute, la version la plus célèbre de cette chanson est une version live signée Joe Cocker. Presque dix minutes de nectar pour les oreilles... Mais n'oublions pas que c'est une reprise d'un titre des Beatles, et quoi de mieux que des scarabées pour commencer un billet sur un roman se déroulant en Egypte ? Il y a quelques semaines, je vous disais mon plaisir de lecture après avoir lu "Lasser, un privé sur le Nil", recueil de nouvelles hybrides, mêlant roman noir à l'américaine et fantasy, dans une Egypte des années 1930 revisitée par Sylvie Miller et Philippe Ward. Dans la foulée de ce premier tome si réussi (un prix aux prochaines Imaginales d'Epinal en témoigne), "le noir duo" a récidivé, cette fois, avec un véritable roman, une unique enquête dans laquelle les mêmes recettes sont reprises avec la même jubilation mais un penchant plus net vers le roman d'aventures et un Lasser qui m'a rappelé un autre grand héros de notre imaginaire collectif... Suspense, moi aussi, je ménage mes effets ! Et parlons donc de ce "Mariage à l'Egyptienne", toujours publié aux éditions Critic.


Couverture Lasser, détective des Dieux, tome 2 : Mariage à l'Egyptienne


Après ses succès probants, Isis a décidé de faire de Jean-Philippe Lasser "le détective des dieux". Elle lui a même apporter une plaque à ce titre comme pour sceller ce contrat tacite... C'est dire que le mortel gaulois bénéficie désormais de la confiance pleine et entière du panthéon égyptien. Une situation à double tranchant : un confort certain, c'est vrai, mais aussi, l'impossibilité de refuser les affaires qu'on lui soumettra, s'il les juge trop risquées...

Et justement, celle que lui (impose) propose Isis en ce jour de 1935, alors que, comme à son habitude, Lasser sirote son whisky au bar de l'hôtel du Sheramon au Caire, est du genre cadeau empoisonné... Dans quelques jours, Horus, fils d'Isis et d'Osiris, doit épouser à Alexandrie la délicieuse Aglaé, une des trois Grâces, autrement dit, une divinité grecque... Un mariage sous haute tension diplomatique entre deux puissants panthéons...

Et voilà que Aglaé, qui n'a rien d'une oie blanche, a disparu... A-t-elle été enlevée ? Pourrait-elle avoir changé d'avis quant à cette union ? A-t-elle pris un peu de recul pour évacuer la pression qui pèse sur ses épaules ? Quelle que soit la raison, nul ne sait où est la future mariée et, si le secret reste bien gardé, il devient urgent de la retrouver avant qu'il ne lui arrive malheur ou que le mariage ne tombe à l'eau, ce qui serait dramatique...

A Lasser de retrouver, et fissa, la fiancée... Une mission, au combien délicate, qui pourrait bien, en cas d'échec, sonner le glas de sa carrière naissante de détective des dieux, avec, à la clef, une déchéance expresse, sans doute sous la forme d'une vaporisation divinement ordonnée... Et puis, pour Lasser, l'idée de se coltiner non pas un mais deux panthéons d'un coup n'a rien de réjouissant... Tout détective des dieux qu'il soit, moins Lasser les côtoie, mieux il se porte !

Mais Lasser ne peut refuser de s'occuper de cette histoire, d'autant que la police de Pharaon et son chef, Hussein Pacha Rouchdy, le meilleur ennemi de Lasser, sont d'une incompétence crasse... Alors, il se met au travail, direction Alexandrie, dans une voiture magnifique qu'il a pu acquérir grâce à ses gages auprès de Vulcain, autre dieu grec venu s'installer en Egypte et devenu concessionnaire automobile... Comme quoi, en forgeant, on ne devient pas que forgeron...

Mais, comme il le pressentait, cette enquête est un vrai bâton merdeux, pardonnez-moi l'expression : aucune piste, aucun indice susceptible d'aider Lasser, l'urgence plus forte à chaque instant et même Seth, ce dieu spécialiste des coups tordus, qui vient s'emmêler... Quoi que, pour une fois, Seth semble du côté de Lasser... Eh oui, lorsqu'on est le coupable idéal désigné par l'ensemble de ses divins confrères, on en vient parfois à des extrémités qu'on n'aurait jamais imaginées : devenir client de Lasser pour qu'il prouve son innocence...

A Lasser de jouer, donc, avec le peu dont il dispose... Et pourtant, de fil en aiguille, le limier va se lancer dans une enquête prodigieuse qui va l'entraîner à plusieurs reprises dans des lieux d'où un humain comme lui ne revient habituellement pas... Les dangers seront nombreux, les adversaires puissants et déterminés, la traîtrise, jamais bien loin, mais Lasser va se métamorphoser par rapport au personnage rencontré dans "Un privé sur le Nil".

Fini le loser (même pas) magnifique, alcoolisé du matin au soir, plus trouillard que super-héros, solitaire et paresseux. Place à un détective sobre, dynamique, efficace, déterminé, (presque) sans peur et sans reproche, à la fois instinctif et porté sur l'action. Bon, ce n'est pas Clark Kent devenant Superman, mais, je dois dire que ce Lasser nouveau m'a fait penser à Indiana Jones.

Peut-être l'époque a-t-elle influencé cette idée, comme les différents cadres mythologiques, d'ailleurs, mais les évolutions du personnage dans les différents décors, dans les scènes d'action, comme celle où ses cellules grises sont mise à l'épreuve, est, je trouve assez criante : fini le détective à la Marlowe, place à cet aventurier qui n'a jamais froid aux yeux...

Enfin, presque, parce que si la veulerie entrevue dans le premier tome n'est plus du tout à l'ordre du jour, il y a parfois des situations, comme lorsqu'il s'agit de plonger du sommet du plus haut monument du pays, où la raison prend le dessus sur le courage et où il faut se (faire) pousser... Oh, juste une chiquenaude, hein ? Ou une intervention divine, allez savoir...

Oui, Lasser, c'est Indiana Jones, fonçant dans la gueule du loup sans douter, approchant la mort de plus près encore que l'alias d'Harrison Ford, et trouvant les solutions pour se sortir, pas toujours sans encombre, mais presque, des pièges et des lieux étranges où vont le mener son enquête. Je sais, ce que je dis est très, trop allusif, sans doute, mais, pour une fois, on ne me reprochera pas d'en dire trop. En revanche, ainsi, je vous permets de profiter entièrement des surprises plus étonnantes les unes que les autres qui sont au programme de ce "Mariage à l'égyptienne".

Mais ce changement subtil bien que sensible n'est pas la seule chose qui frappe le lecteur ayant d'abord lu "Un privé sur le Nil". Dans mon portrait de Lasser, au cours de mon énumération des... hum... disons légers défauts du personnage, j'ai cité son côté solitaire. Or, tout au long des enquêtes résolues dans le premier volet de ses aventures, Lasser a noué des liens avec toute une galerie de personnages qui vont lui apporter un soutien non négligeable, même lorsqu'il est indirect, pour lui permettre de retrouver la trace d'Aglaé.

En commençant par Fazimel, la réceptionniste du Sheramon, personnage phare du premier volet, dont on devine quelques facettes mystérieuses. Cette fois, elle se fait moins présente, car l'essentiel de l'action se déroule loin du Caire, et son boulot ne lui permet pas de s'absenter autant qu'elle le voudrait pour prêter main forte à Lasser. Mais, c'est compter sans l'entregent de la demoiselle, dont les nombreux contacts dans les milieux hôteliers égyptiens et internationaux va se révéler d'une utilité et d'une efficacité décisives.

Et pour les fans de la demoiselle, à l'enthousiasme contagieux et au savoir-faire étonnant, mon petit doigt m'a dit que son rôle gagnera nettement en importance dans les prochains tomes (oui, j'ai un petit doigt super bien informé...).

Idem pour Hâpi, ce personnage à tête de taureau, tenancier de l'Argemmios, la boîte à la mode au Caire. Lui aussi joue un rôle important, même si on le voit assez peu, et pour cause, il est le grand échanson du mariage divin et doit s'employer à fournir aux panthéons réunis à Alexandrie de quoi se sustenter et s'amuser... La vie est une fête permanente pour tous ces dieux, qui font la nouba bien avant la noce (ou l'inverse, si vous préférez...).

Ouabou aussi fait partie de ces amis, oui, on peut le dire ainsi, de Lasser, qui vont le soutenir. Le matou égyptien aux caractéristiques... disons, hors norme, va lui jouer son rôle à plein, tant que l'enquête se déroulera sur le sol égyptien, où il est vénéré (eh oui, avant Facebook, on vénérait déjà les chats dans le monde, si, si...). Mais son action sera décisive lorsque Lasser aura à nouveau besoin de lui, pour arrondir des angles diplomatiques particulièrement saillants...

N'oublions pas U-Laba M'Ba, désormais responsable de la bibliothèque d'Alexandrie et de son infini savoir, et même Sphinxy, l'indic de Lasser, présent une nouvelle fois dans cette enquête. Oh, je vois quelques sourcils se lever, interrogatifs, et quelques regards sceptiques... Oui, oui, Sphinxy aussi est présent dans "Mariage à l'Egyptienne", dans un rôle très particulier et qui va pousser Lasser à se surpasser, à aller au-delà de son humaine condition pour les besoins de son enquête.

Mais Lasser, au long de ces 300 pages sans temps mort, va aussi faire de nouvelles rencontres. Parmi elles, mon préféré, Amr, le djinn. Un vrai génie, comme lui dit Lasser, ce bonhomme, avec plus d'un tour (de magie) dans son sac à malices. Avec lui, flotte sur le roman un petit air de Mille et une nuits très bien intégré dans l'enquête. Je n'en dit pas plus, mais lui aussi, je pense qu'on va en reparler. Sacré Amr !

Et puis, il y a Médée...

Une bombe atomique, cette Grecque-là ! Une journaliste, se présente-t-elle, chargée de couvrir le mariage divin pour son employeur. Mais une femme capable de faire de Lasser un loup de Tex Avery, les yeux sortant de leurs orbites, la langue pendante, et j'arrête ici la description anatomique qui pourrait, sinon, vite devenir graveleuse...

Oui, Lasser craque pour Médée... Mayday !! L'amour et le désir ne font pas partie des plaies d'Egypte, et pourtant... En jouant encore avec les mythes, Sylvie Miller et Philippe Ward nous offrent un personnage épatant (oui, je peux aussi utiliser des adjectifs très datés, si je veux, étant moi-même en voie de momification...), espèce de running gag parfaitement intégré à la construction dramatique du roman. Car, le rôle de Médée est aussi bien comique que tragique, et c'est aussi cela qui en fait une vraie réussite.

Bien sûr, on retrouve les recettes qui ont fait d' "Un privé sur le Nil" une vraie réussite : le mélange des genres, toujours réussi, l'humour, les clins d'oeil, les jeux avec la, et même les mythologies... Mais on pouvait s'interroger sur le passage de la nouvelle au roman : les mécanismes tiendraient-ils le rythme et la longueur du roman ?

Eh bien oui, mais c'est vrai en évoluant, en ne restant pas sur les acquis. Comme je l'ai évoqué à travers le personnage de Lasser, on n'est moins dans le roman noir à la Chandler ou à la Hammett et plus dans un roman d'aventures débridé mené avec un rythme d'enfer (sans jeu de mots, juré, craché !). On ne s'ennuie pas une seconde, on s'amuse, évidemment, et l'intrigue rebondit sans cesse, jusqu'à la découverte des raisons  de la disparition d'Aglaé.

Mais reste encore à la ramener au bercail pour qu'elle puisse être menée à l'autel, et là encore, il va y avoir du sport (mais moi, j'reste tranquille...) et Lasser devra encore donner de sa personne pour remplir son contrat. Ne croyez pas que "Détective des Dieux" soit un métier de tout repos, car la divinité est susceptible et peu encline à obéir à une vermine humaine, même disposant d'un agrément d'une des plus importante déesse égyptienne... Tout fout le camp, que voulez-vous...

La série des enquêtes de Lasser était née, et bien née, avec "Un privé sur le Nil", elle se poursuit avec le même enthousiasme, tant celui mis par les deux auteurs et qu'on ressent, que celui que le lecteur que je suis a ressenti en le dévorant. Il y a quelques moments de gloire, comme une poursuite menée par des succubes, dignes des batailles de Starwars, mais aussi un parc d'attractions qui donne lieu à des scènes d'une réjouissante loufoquerie.

On sent aussi que la suite de cette série, si, si, il y en aura une, c'est annoncé pour l'an prochain (*danse de la joie, façon "Walk like an Egyptian"*) nous réservera pas mal de surprises, tant par le thème de la prochaine enquête de Lasser, dévoilé à la dernière ligne de ce second volet (hé, hé...), que concernant le rôle de certains personnages. On ne peut se fier à rien, c'est ce qu'il y a de grand avec l'imaginaire, tout y est permis, et, connaissant les deux auteurs, leur fantaisie (non, non, pas de faute d'orthographe) est sans limite et les sources d'inspiration, aussi intarissables que celles du Nil.

Oui, je le dis haut et fort, j'ai hâte de retrouver Lasser et son panthéon à lui, de voir évoluer ce personnages et tout le brillant casting de cette série. En attendant, nous aurons une belle occasion de fêter Lasser et ses auteurs à Epinal, pour les Imaginales, au cours desquelles "Un privé sur le Nil" recevra le prix décerné pour les nouvelles. Bravo !!

Qu'on se le dise, Lasser, je ne suis pas prêt de m'en lasser...

OK, je sors...


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