vendredi 31 janvier 2014

"En mer, quand on a des problèmes, on sait au moins pourquoi. Avec les êtres humains, on ne sait jamais à quoi s'attendre".

Voici un roman qui est une nouveauté sans en être une. Je m'explique. Ce roman a été publié il y a une vingtaine d'années dans son pays d'origine et qui ressort ces jours-ci en poche chez nous. Un thriller entre terre et mer, dans un univers qui a de quoi faire rêver ou cauchemarder, baignant dans des interrogations permanentes, une inquiétude latente et un mystère à propos de ce qui donne son titre au roman : "le cercle celtique". Un roman signé Björn Larsson que Folio vous propose donc de nouveau, 15 ans après la première publication en poche. Mettez vos gilets de sauvetage, accrochez-vous à la ligne de vie, direction la Mer du Nord, loin des terrains vagues cher à Jacques Brel, mais près de ces terres écossaises et irlandaises riches de légendes et d'une culture millénaire.





Ulf est Suédois et a choisi de vivre à demeure sur son voilier, le superbe Rustica, et sans port d'attache. Mais, en cet hiver 1990, il a décidé de mouiller dans un port danois et de prendre le ferry pour aller travailler en Suède, car, à cette saison, prendre la mer n'est pas toujours facile dans cette région d'Europe.

Un soir de janvier, alors qu'il monte dans le ferry reliant Malmö à Copenhague pour rentrer à son bateau, il se rend compte qu'il est l'unique passager... Mais, au dernier moment, alors que la passerelle va être remontée, surgit un second passager... Les deux hommes discutent au cours de la traversée, l'autre s'appelle MacDuff, il est écossais et, sous ses airs sympathiques, son attitude intrigue Ulf.

Dans la discussion, arrive un autre nom : Pekka. Ulf aurait-il vu ce Finlandais ? Non, mais quand le Suédois essaye d'en savoir plus, MacDuff se referme... Arrivés à terre, les deux hommes se séparent et l'Ecossais se fond dans la nuit, laissant Ulf sur le quai, dubitatif, qui n'imagine plus entendre parler de ce curieux bonhomme...

Mais, dans la nuit, c'est bien le fameux Pekka que va rencontrer Ulf. Incroyable, il aurait traversé la Mer du Nord en plein hiver sur son petit catamaran ! Difficile à croire, mais surtout à comprendre... Pourquoi prendre de tels risques ? A-t-il voulu échapper à Mac Duff ? Ulf va discuter également avec le Finlandais et il découvre qu'il n'est pas seul sur son bateau : une certaine Mary l'accompagne...

Et si tout cela se résumait à une histoire d'amour qui tourne mal, une femme qui s'enfuit avec son amant et que son conjoint poursuit ? L'idée tient la route, ou plutôt la mer... Mais, là encore, les événements vont se précipiter : à l'arrivée des douaniers, Pekka a juste le temps de donner à Ulf un objet emballé et de lui souffler quelques mots à l'oreille : le cercle celtique...

Voilà qui est très étrange... Que veut dire cette expression ? Quant à l'objet que lui a remis le Finlandais avant de suivre les douaniers, c'est son journal de bord, là où tout marin consigne son parcours, les incidents éventuels, bref, là où Pekka a retracé son périple en Mer du Nord, en plein hiver... Ulf s'y plonge et ce qu'il y lit ne fait que renforcer sa curiosité...

Ca ne lui en dit pas plus sur "le cercle celtique", mais les étapes choisies par Pekka sont loin d'être anodines, elles font écho avec la culture celte, effectivement... Alors, sur un coup de tête, Ulf décide de mettre en action son rêve, jusque-là inachevé : larguer les amarres, au sens propre comme au figuré, partir en mer pour de bon, sans plus se soucier des affaires terrestres...

On se doute bien que son idée, c'est d'aller voir de l'autre côté de la Mer du Nord, malgré les risques climatiques, la glace, les tempêtes, le trafic, les plateformes pétrolières, et pourquoi pas de retrouver MacDuff, Mary ou Pekka et leur demander des explications... Mais, comme Ulf ne s'estime pas assez connaisseur des choses touchant à la culture celtique, il propose à un de ses amis danois, Torben, de s'embarquer avec lui.

Ulf ne lui dis rien encore de ses vraies intentions, de ses rencontres impromptues et de ses interrogations. Mais, il sait que le temps venu, la culture de Torben, passionné de livres et de textes en rapport avec les civilisations celtes, lui sera utile. L'autre sait bien qu'un tel voyage à cette époque de l'année comporte des risques, mais l'aventure le séduit et il accepte. Les voilà lancé à travers la Mer du Nord...





Jolie traversée, car l'essentiel de l'intrigue se déroule sur les côtes écossaises, à Inverness puis les fameux lochs, le canal calédonien et son escalier de Neptune jusqu'à Oban et enfin, dans les myriades d'îles qui se trouvent sur le côté occidental des îles britanniques, au nord de l'Irlande, qu'on voit sur la carte ci-dessous... Une fois le plus gros effectué, la partie comprise entre la Scandinavie et l'Ecosse, évidemment, les choses ne seront pas forcément plus simples (et je ne parle là que de la navigation) mais les mouillages bien plus nombreux...




Promis, on en a fini avec la géographie ! Mais on est dans un "sea-trip", si je puis dire, et se repérer sur les cartes n'est pas superflu (celles-ci ne sont d'ailleurs pas assez précises, il faudrait de vraies cartes marines pour vraiment suivre la dernière partie de la "croisière" d'Ulf et Torben...). Sans compter que certains éléments évoqués joue un rôle important dans notre histoire...

Car, bien vite, les deux hommes à bord du Rustica vont se rendre compte que leur traversée n'a rien d'un voyage d'agrément... C'est bizarre à dire dans une telle immensité, mais ils ont l'impression d'être suivis... Un bateau aperçu à plusieurs reprises, qui les devance ou les rattrape... D'autres informations, découvertes dans la presse, ont aussi de quoi les inquiéter...

Dans quoi se sont-ils donc embarqués ? Car, si l'hospitalité écossaise n'est jamais démentie, toutes leurs rencontres prennent un tour, disons, embarrassé, dès qu'ils essayent d'évoquer, avec candeur, le cercle celtique, MacDuff ou Pekka...

Une gêne palpable, mais pas d'explications, jamais... En tout cas, pas clairement... Au contraire d'une menace qui plane, puis se fait plus pressante... Et si le cercle celtique avait un rapport avec l'IRA ? L'histoire se déroule en 1990, l'idée d'un accord de paix en Irlande du Nord n'est même pas envisageable... Alors, derrière tout cela, un trafic d'armes ?

Au fur et à mesure de leur voyage, Ulf et Torben s'enfonce dans le brouillard, dans tous les sens du terme... Ils ne parviennent pas à comprendre ce qui peut relier Pekka, MacDuff et Mary, ni même ce mystérieux cercle celtique... Ces mots, ces personnes, partout où ils passent, on sent bien qu'ils évoquent quelque chose aux autochtones, mais le seul indice récolté, c'est de la tension supplémentaire... Et, à défaut de réponses, c'est vers le danger qu'ils naviguent...

Je sais que ce résumé manque un peu de clarté. Mais, il est très délicat de vous donner ici certains éléments clés de ce roman. Dites-vous juste que Björn Larsson prend un malin plaisir à brouiller les pistes et à jeter ses personnages dans des situations délicates et des décors somptueux. On prend un bol d'air, on boit un peu la tasse, aussi, et quand ça se met à secouer, sur terre comme sur mer, on doit s'accrocher !

Précisons que l'auteur a lui-même vécu quelques années sur un bateau, la navigation en Mer du Nord n'a aucun secret pour lui, en tout cas, pour ce qui est rationnel, évidemment. C'est vrai que, parfois, si on n'est qu'un marin d'eau douce dans mon genre, on a un peu de mal avec les manoeuvres, mais on s'en sort !

En revanche, il est évident que la mer et le Rustica sont des personnages à part entière du livre. Je l'ai dit, l'hiver n'est pas la saison idéale pour s'aventurer en voilier sur la Mer du Nord. Et encore, Ulf et Torben sont tombés sur une saison plutôt clémente de ce côté-là... Seule la dernière partie du livre, qui se déroule dans une purée de pois à couper au couteau...

Un petit air de roman de Conan Doyle ou de série britannique des années 60, "le Saint" ou "Chapeau melon et bottes de cuir", qui savaient aussi parfaitement créer ces atmosphères inquiétantes, vénéneuses... Ici, il faut en plus faire avec l'hostilité de la mer, qu'il faut dompter... Et cela nous donne quelques scènes de navigation extrêmement spectaculaires et qui vaudraient le coup d'oeil à l'écran...

Mais, vous aurez compris à l'extrait choisi en guise de titre que la mer n'est, d'une certaine manière qu'un impondérable dans l'aventure de nos deux marins. Face à eux, le vrai danger vient de ces hommes qui ont manifestement des secrets à garder coûte que coûte. Comme s'il fallait faire partie des initiés... Comme si les non-celtes venaient se mêler de ce qui ne les regarde pas...

Eh oui, le mot important, bien sûr, c'est "celte". On plonge dans cette culture, pas seulement celle qui fait les légendes arthuriennes, mais aussi sa partie contemporaine, l'attachement des Ecossais et des Irlandais, mais aussi des Bretons et jusqu'aux Galiciens à ces racines si solides et qui n'ont jamais, malgré tous les efforts des Etats européens concernés, été arrachées...

L'intrigue est un peu plus complexe que cela, tout n'est pas si simple, d'autant qu'on découvre que la notion de nation ou de frontière n'existait pas chez les Celtes (pas plus que celle de mensonge, d'où, probablement, cette propension au silence de bien des personnages quand Ulf et Torben essayent d'en apprendre plus...), ce qui n'empêche pas certains désaccords...

Mais "le cercle celtique" est aussi pour moi un roman sur la liberté. Il y a la volonté d'Ulf de s'affranchir de toute contingence administrative, de vivre sur la mer, sans entrave, au gré des vents et des envies... Il y a ces communautés celtes, dans tous l'ouest de l'Europe, qui aspire à vivre librement leur "celtitude", si vous permettez ce néologisme...

Et puis, il y a Mary, qui, elle aussi, incarne une forme de liberté. Je ne vais pas en dire trop sur elle car elle est extrêmement discrète, on la voit peu, l'entend peu, sa personnalité et son rôle ne se dévoilent que très tard dans le roman alors qu'elle en est, d'une certaine manière, le pivot. Elle aussi s'est affranchie de beaucoup de règles, de normes, de carcans...

C'est d'ailleurs en pensant à elle que j'ai failli intituler ce billet : "ne prenez jamais le morceau de pain brûlé". L'explication de cette phrase est évidemment dans le roman. La phrase, elle, est signée Heinrich Steinfest, auteur de polars lui-même, qui signe une courte préface pour cette nouvelle édition Folio.

Dans tous les cas que je viens d'évoquer, on se rend compte à quel point il est difficile de la gagner, cette liberté, chère liberté... Qu'il faut braver bien des dangers pour cela, prendre bien des risques, parfois renier son éthique pour ne pas renier ses convictions profondes (je pense à l'IRA, en disant cela)... Et, dans ce roman, si la liberté devient un enjeu au fil des pages, on comprend bien que rien n'est acquis, tout est à acquérir... Et qu'il n'est pas certain que quiconque y parvienne...

"Le cercle celtique" est un très étrange roman... Roman d'aventures maritimes, thriller psychologique énigmatique à souhait, il devient, au fil de la montée de la tension et des interrogations, un vrai thriller, avec des moments forts, en mer et sur terre, et une dernière partie en apothéose, étouffante et qui fait monter l'adrénaline.

Un roman à (re)découvrir, en se rappelant qu'il a été publié avant que la vague du polar nordique ne déferle (ah, ah, ah...), ce qui en fait d'une certaine manière un précurseur, même s'il est aussi assez atypique dans cet univers littéraire-là. Mais, si vous aimez la mer, la voile et la culture celte, ce livre devrait vous intéresser...


Oh, un dernier point, hasard des lectures... Alors que ce roman évoque donc les communautés celtes en Europe, à commencer par celle d'Ecosse, je suis tombé cette semaine, le jour où j'ai attaqué "le cercle celtique", sur un papier de "Courrier International" expliquant que l'Ecosse, en cas d'indépendance, lorgnerait vers... la Scandinavie ! Sacrilège !! A vous de juger...

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