mardi 28 janvier 2014

"Je ne suis pas un Marocain, je ne suis pas un Français, je ne suis pas un Espagnol, je suis plus que ça".

Il est toujours intéressant de se tenir au plus près de l'actualité littéraire, de lire les livres dès leur sortie ou dans les semaines qui suivent immédiatement. Mais, parfois, le recul du temps qui passe donne un regard particulier à ses lectures. C'est le cas avec notre roman du jour, publié à la rentrée d'automne 2012 et que je viens de lire en ce début d'année. "Rue des voleurs", de Mathias Enard (en grand format chez Actes Sud) garde une formidable et puissante actualité, même un an et demi après sa sortie. Mais surtout, et cela mériterait quelques questions à l'auteur, j'ai eu la sensation de lire le roman exactement inverse de celui que Mathias Enard avait publié auparavant, le magnifique et envoûtant "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" (désormais disponible en poche chez Babel). Tentative de démonstration...





Lakhdar vit à Tanger. Adolescent de son temps, il s'amuse avec son meilleur ami Bassam, lit beaucoup, pas le Coran, mais plutôt des romans, en particulier des "Série Noire", achetés d'occasion dans la petite échoppe d'un libraire de quartier... A côté de ça, il drague, il rêve de franchir un jour le détroit qui sépare Tanger de l'Europe, mais n'en fait pas un objectif prioritaire...

Mais, un jour, il est surpris par ses parents en fâcheuse posture : à force d'avoir fantasmé sur sa cousine Meryem, d'avoir maté ses ravissantes courbes, Lakhdar l'a séduite et... bon, je ne vais pas vous faire un dessin, non plus. Flagrant délit, ils sont nus et près de passer à l'acte... Un déshonneur, une catastrophe familiale...

Lakhdar est renié, chassé de chez lui, contraint de s'enfuir pour échapper aux coups de son père et livré à lui-même... Une vie de vagabond commence, pour quelques mois, et si Lakhdar, narrateur du roman, en dit peu sur cette période, on comprend que cela n'a pas été rose, qu'il a dû tomber très bas pour remonter...

Et cela passe par un retour à Tanger, qu'il avait quittée. Là, il retrouve Bassam et les deux garçons, qui ont un peu mûri, tombent dans les bras l'un de l'autre. Bassam propose même à Lakhdar de l'aider, sachant pertinemment qu'il est hors de question que son ami retourne chez ses parents qui ne lui ont rien pardonné.

Et Bassam d'inviter son ami... à la mosquée... Il va le confier au cheikh Noureddine, qui est à la tête du "Groupe musulman pour la Pensée Coranique"... Le cheikh a l'air d'apprécier Lakhdar et l'embauche pour tenir la librairie de ce groupe, qui vend des ouvrages qui ne risque pas d'offenser les moeurs, voire de formater un peu les esprits qui s'y plongent...

Malgré ce contexte un peu particulier, Lakhdar a repris sa vie d'avant, ou presque, entre lectures de romans noirs, sorties avec Bassam et drague de jolies jeunes femmes. C'est d'ailleurs ainsi que Lakhdar va rencontrer Judit, une jeune étudiante barcelonaise, face à qui il joue d'abord les jolis coeurs, mais qui va peu à peu prendre de l'importance dans sa vie.

Pourtant, sa vie professionnelle l'amène à côtoyer souvent le cheikh Noureddine dont les idées et les méthodes ne sont pas précisément progressistes... Lakhdar comprend que Bassam a été attiré par un groupuscule islamiste, mais il ne se formalise pas plus que ça dans un premier temps et continue même à tenir de son mieux cette librairie qui véhicule les messages du cheikh...

Jusqu'à ce que se produise l'attentat de Marrakech... Lakhdar soupçonne le cheikh et son groupe d'en être à l'origine, car ils ont disparu... Ce doute et d'autres événements simultanés le poussent alors à reprendre son errance, qu'il croyait avoir laissé derrière lui... Commence une nouvelle vie itinérante où il sera le témoin, parfois la victime, des bouleversements que connaissent l'Afrique du Nord et l'Europe en ce débit de décennie...

Il va enchaîner des petits boulots assez pittoresques, comme celui qui consiste à numériser les fiches des poilus français de la guerre de 14-18, d'autres carrément sordides, comme lorsqu'il doit mettre en bière les corps des clandestins morts en voulant traverser le détroit de Gibraltar... De fil en aiguille, cherchant surtout à retrouver Judit, il va atterrir à Barcelone, dans ce quartier cosmopolite qui donne son nom au roman : la "rue des voleurs"...

A chaque étape, je le redis, Lakhdar est surtout spectateur de la marche du monde, qu'il ne comprend pas, ne maîtrise pas. Il faut dire que ce garçon est loin des clichés du moment : il n'a pas franchement l'ambition de venir s'installer en Europe coûte que coûte (il va même si retrouver presque par hasard, saisissant des opportunités), il ne rêve pas de fortune mais plutôt de dolce vita dans sa bonne ville de Tanger.

Une ville qui, elle aussi, est bien loin de l'imagerie qui a longtemps été attachée à son nom, la ville cosmopolite, multiculturelle, où venaient vivre artistes et écrivains du monde entier, même s'il semble y faire plutôt bon vivre... En tout cas, l'endroit reste calme alors qu'en Tunisie, en Egypte, en Libye, débutent ce que l'on va appeler les printemps arabes...

Là encore, Lakhdar est plus spectateur qu'acteur, mais sa soif de liberté s'incarne parfaitement dans ces mouvements populaires, même si la violence leur répond, même s'il sait que "les Barbus", comme il dit, sont à l'affût pour prendre la main. Ce serait un début si la Maroc bougeait enfin, mais le royaume ne suit pas le mouvement...

Idem, une fois qu'il aura traversé le détroit. Là, ce sont les manifestations des Indignés, en Espagne, qui vont attirer son attention, éveiller sa curiosité... Lakhdar, c'est le témoin privilégié de ce monde en ébullition, dans lequel, malgré tout, il a bien du mal à trouver sa place. Et même, le rôle qui serait le sien...

Il a un petit côté Don Quichotte essayant de retrouver sa Dulcinée, ce Lakhdar. Les moulins à vent, ce n'est pas forcément lui qui les charge, mais plus tous ceux qu'il côtoie, d'un côté comme de l'autre du détroit. Intéressant aussi de voir, dans l'évolution des deux plus proches amis de Lakhdar un parallèle entre leur continent respectif...

Tandis que Bassam s'enfonce peu à peu dans la folie extrémiste, Judit se laisse dépérir, comme découragée, sans espoir, sans avenir... Et même le mal qu'on va lui diagnostiquer peu être interprété de façon symbolique... Quant à Lakhdar, il est le pont entre ces deux-là, et l'expression n'est évidemment pas choisi au hasard.

D'abord, Lakhdar, le mot lui-même, a des acceptions particulières qui sont expliquées dans le roman, et qui joue aussi avec une certaine symbolique qu'on peut rapprocher du conte, lorsque chaque élément clé à un sens caché qui permet de le voir avec un autre oeil dans son contexte. Ensuite, parce qu'il est un lien physique entre Bassam et Judit. Encore, parce que c'est lui qui essaye de s'affranchir des différences créées par le détroit qui sépare les continents... Enfin, parce que, à travers Lakhdar, se marient les cultures arabes et européennes, ses lectures rassemblant la littérature classique arabe et les romans policiers occidentaux.

Lakhdar est une espèce de compromis parfait d'humain qui rassemble les deux civilisations, les deux continents, les deux cultures, les deux races, aussi. En lui, aucune opposition entre ces deux mondes qu'on s'acharne sans cesse à séparer et à opposer. C'est même un garçon qui fait fi de tout cela et, comme il le dit lui-même dans la phrase qui sert de titre (et que j'ai sortie d'un contexte particulier), il est plus que ça, plus que ce qu'il semble être, plus que ce que tout le monde voudrait qu'il soit, à Tanger comme à Barcelone.

Oui, Lakhdar est une espèce de pont enjambant le détroit de Gibraltar. Une métaphore pas innocente du tout, car elle renvoie au précédent roman de Mathias Enard, "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants". Enard y racontait comment Michel-Ange s'étend rendu à Constantinople pour y dessiner les plans d'un pont devant enjamber le détroit du Bosphore et donc, relier l'Orient à l'Occident...

En fait, quand j'ai dit dans mon préambule que ces deux romans s'opposaient, je me rends compte que j'avais à la fois tort et raison. Tort, puisque l'on voit bien qu'à 5 siècles de distances et dans des zones géographiques voisines mais différentes, Enard développe un fond assez proche, autour du lien entre les civilisations qui se côtoient dans le bassin méditerranéen.

Mais là où sont roman historique était une merveille de poésie, de raffinement et de sensualité, "Rue des voleurs" est un roman plein d'âpreté, de bruit, de fureur, de colère, d'absurdités, aussi, générée par des sociétés qui dysfonctionnent, qui se convulsent sous la pression des peuples (qui prennent des formes différentes) parce qu'elles ont trop longtemps laissé leurs peuples sur le bord du chemin...

Lakhdar n'est pas Michel-Ange, mais comme l'artiste légendaire, il est le fruit du monde et de l'époque qui l'ont vu naître. Et comme le peintre et le sculpteur, Lakhdar a su s'affranchir des carcans moraux, religieux, politiques, raciaux, culturels pour essayer, tant bien que mal, d'abolir la distance, pourtant si courte, quelques kilomètres, artificiellement agrandie pour mieux séparer des mondes qu'on affirme si différents...

Avec "Rue des voleurs", Mathias Enard revisite un genre littéraire né en Espagne, au XVIème siècle : le roman picaresque. Il s'agit de romans autobiographiques dont le héros est souvent un jeune garçon, issue de classes très pauvres ou en marge de la société, obligé de vivre d'expédients voire d'actes illégaux et qui se retrouve projeté malgré lui dans une série d'aventures farfelues ou pittoresques qui, à leur manière, illustrent avec ironie, ce qu'est la société de l'époque, du haut en bas de l'échelle sociale...

"Rue des voleurs" remplit toutes ces conditions pour obtenir ce label de "roman picaresque", sauf peut-être en ce qui concerne l'humour, malgré certaines scènes assez cocasses. On sent bien que Mathias Enard n'a pas tellement envie de rire en présentant le monde contemporain tel qu'il est, que la montée des intégrismes religieux, ces révoltes populaires confisquées, ces guerres pour gagner sa liberté dans le sang, cette misère qui monte, comme le découragement... Tout cela n'est pas forcément propice à des grandes envolées comiques.

Reste la question que je me suis longtemps posée jusqu'à ce qu'apparaisse la réponse avec le dénouement du roman : mais quel est le véritable rôle de Lakhdar dans cette histoire ? Car, sur le plan symbolique, je ne crois pas pouvoir en dire plus. Mais concrètement, va-t-il rester toujours un simple spectateur ? Ne prendra-t-il aucune part à aucun événement ?

Eh bien si, il va agir, dans un état second, sans doute pas immédiatement conscient de son geste, de sa portée, de ses conséquences... Il va agir, oui, faisant ce qu'il croit être le mieux, pas pour lui, mais pour ce monde dont il est un des habitants. Non, Lakhdar n'est pas Marocain, n'est pas Français, n'est pas Espagnol, il est effectivement plus que cela : il est un humain.

Lui qui n'a jamais porté de drapeau, brandi de cause, son acte, loin d'être revendicatif, militant, est le seul moyen qu'il a trouvé de faire avancer les seuls rêves qu'il a en lui, ceux d'une certaine harmonie, au-delà de toutes nos différences, entre ces deux pays si proches et pourtant, dans les faits, si lointains...

Mathias Enard offre un nouveau roman fort, plein de sensibilité mais aussi, je trouve, de noirceur... Suis-je le pessimiste des deux ? C'est possible que je sois celui qui voit tout en noir... Mais je parierais volontiers sur le fait que "Rue des voleurs" n'est pas un roman profondément optimiste. A moins que de plus en plus de Lakhdar fasse leur apparition, se lèvent pour boucher le détroit et que, de notre côté, nous soyons prêts à les écouter et à nous entendre avec eux...

Là, ce n'est pas de l'optimisme, c'est carrément de l'utopie !

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