samedi 21 septembre 2019

"Il retourne à l'eau, la grande matrice. Il se dit que depuis un an, depuis le jour de Bayle, de toute façon, il a changé d'espèce".

Pour les prochains billets, je vous propose une espèce de triathlon littéraire. Oui, vous avez bien lu, un triathlon : natation, cyclisme et course à pied, un roman pour chaque épreuve. Commençons donc par la natation, même si cette discipline sportive n'est qu'un élément dans notre roman du jour, dont le thème principal est le handicap. Avec "Murène" (en grand format chez Actes Sud), Valentine Goby poursuit son exploration du corps, mené depuis plusieurs années et plusieurs romans. Mais cette fois, elle s'intéresse aux corps brisés, abîmés, tronqués, pour s'interroger sur la place des personnes handicapées dans nos sociétés. A travers l'histoire de François, c'est un véritable combat qui s'engage, un combat pour l'intégration, et même, osons le mot, la normalité. "Murène" est aussi un roman qui rend hommage au mouvement paralympique et à toutes celles et ceux qui ont trouvé dans le sport un moyen de surmonter leur handicap...



A 22 ans, François Sandre pourrait être ingénieur, mais une fois son diplôme obtenu, il l'a envoyé aux orties pour se lancer dans une vie professionnelle bien différente : travailler sur des chantiers à travers la France, plutôt que de les concevoir. Une vie ouvrière qui semble ravir le jeune homme, athlétique et un brin casse-cou, ainsi que le fait de ne jamais se poser très longtemps au même endroit.

Il est heureux, François, qui est revenu à Paris. Sa vie se déroule entre sa famille et son atelier de couture, le dernier chantier en date et Nine, la jeune femme dont il est éperdument amoureux. Une relation qu'il tient secrète pour l'instant, mais dont il goûte chaque instant avec une passion pour laquelle il se sent prêt à toutes les acrobaties.

Mais l'hiver 1956 est rude en France, autant que l'hiver 1954 que l'appel de l'Abbé Pierre a déjà fait entrer dans l'histoire. A Paris, les chantiers sont à l'arrêt, le froid les rend trop dangereux. Alors, pour meubler son congé intempéries, François a accepté d'aller donner un coup de main à un cousin. Ce dernier travaille pour une scierie de Charleville-Mézières, dans les Ardennes.

Il embarque donc dans le camion conduit par le dénommé Toto pour un périple un peu pénible, entre boucan infernal, froid glacial et plaques de verglas traîtresses... Mais plus la journée avance et plus la moyenne diminue, jusqu'à ce que le dix-tonnes s'arrête en rase campagne... Une panne malvenue, qui va nécessiter une intervention... A condition de trouver quelqu'un !

François est chargé de partir en expédition, à la recherche d'un garagiste, ou au moins d'un village où il pourra trouver du secours. La nuit tombe, et la seule chose que trouve François, c'est une voie ferrée. Il la suit, espérant remonter jusqu'à une gare, mais il ne trouve qu'une voie de garage, où stationnent des wagons.

Il décide de monter sur le toit de l'un d'entre eux, espérant apercevoir enfin un peu de vie en prenant un peu de hauteur. Funeste erreur, car ce que François ignore, c'est que cette région est l'une des premières à être équipée de lignes de chemin de fer électrifiées à très haute tension. A peine est-il sur le toit du wagon qu'un arc se forme...

Il faudra plusieurs heures avant que, par hasard, une fillette ne découvre le cors de François, allongé dans la neige. Il n'est pas mort, mais le choc électrique a eu des conséquences terribles sur son corps. D'abord, sa mémoire est littéralement effacée, François est amnésique. Tout son organisme a souffert, mais les principaux organes ont tenu le choc.

Mais le plus grave, ce sont les brûlures... 25000 volts sont passés dans son corps et ont laissé d'effroyables séquelles. Ses bras ont été carbonisés, au point que le chirurgien a choisi de l'opérer au plus vite... Face à cette situation inédite, il n'a pas hésité longtemps, avant de faire ce qui lui semblait le mieux pour la santé du patient...

Il a donc amputé François de son bras gauche, en attendant de savoir comment son état, très inquiétant, évoluera. Le médecin est très pessimiste, il ne le cache pas à Mum, la mère de François, qui a accouru dans l'est dès la nouvelle de l'accident reçue. Il faut peut-être même se préparer au pire à brève échéance.

Il faudra aussi amputer son second bras. Comme le premier, tout entier, depuis l'épaule, sans même laisser un moignon... Mais pour le reste, voilà un patient à la constitution des plus solides, car il va se remettre, oui, c'est sûr... Oh, le chemin sera long, pavé de souffrances. Le corps, mais aussi l'esprit. La mémoire, amputée de plusieurs mois, elle aussi, mais surtout, le moral...

Ce dernier est salement atteint, François broie du noir, peine à s'inventer un avenir dans ce corps mutilé, irrémédiablement mutilé... Il n'est pas mort, certes, mais est-il encore vivant ? Peut-on vivre dans de telles conditions, privé de ses bras, privé de toute autonomie, contraint de vivre aux crochets de sa famille, incapable de plus rien entreprendre ?

"Murène", c'est le récit de cette impossible convalescence, au cours de laquelle François va devoir remettre en marche son corps diminué, mais sans doute plus encore son esprit. Une sévère dépression nourrie par la certitude de ne plus être un être humain à part entière, de ne plus être... normal, d'être désormais en marge de la société...

Et puis, comme le laisse entendre le titre de ce billet, François va connaître une espèce de renaissance. L'accouchement, si je puis dire, sera difficile, mais c'est belle et bien une nouvelle vie qui va s'ouvrir devant lui. Lui, le sportif, l'acrobate, l'homme au nom de poisson, n'avait jamais éprouvé le besoin d'apprendre à nager. Jusqu'à ce qu'il ressente une forte envie de plonger dans l'eau...

C'est donc par la natation que va passer cette renaissance, idée paradoxale lorsqu'on se retrouve privé de ses deux bras, et pourtant ! Pourtant, l'homme mort dans la neige ardennaise va pouvoir revivre dans le corps d'une murène, dans l'eau qui le libère de bien des contraintes. Et, peu à peu, grâce à la natation, il va entamer son long voyage vers... la normalité ?

Le mot est tellement devenu difficile à employer qu'on hésite à le faire. Ici, pourtant, c'est le cas, et cela passe d'abord par le regard des autres, plus encore par l'acceptation de ce regard (il y a une scène extraordinaire à ce propos dans un restaurant où François déjeune avec Bertrand, un garçon plus jeune qui souffre du même handicap), mais aussi par un retour à l'activité.

Le travail, oui, retrouver une activité professionnelle, ce sera un des socles. Et puis, le sport. D'abord au sens d'activité physique (là encore, scène remarquable de la photo de groupe des nageurs avec lesquels s'entraîne François, quelle leçon de vie !), puis dans un cadre différent, celui de la compétition. Parce que la normalité passe aussi par le fait d'être champion à part entière, on y reviendra.

Mais avant, intéressons-nous au corps, puisque c'est le thème de prédilection de Valentine Goby. Son regard, ses réflexions sur le corps sont au coeur de son travail de romancière, mais plus particulièrement le corps de la femme. Or, avec "Murène", cela change, puisqu'il ne s'agit plus du corps sexué, mais du corps endommagé.

On voit François, dans les premières pages du roman, jouer les acrobates sur les échafaudages, jouer de ce corps alerte, musclé, un corps en pleine force de l'âge. Le même qu'il va hisser sur le toit du wagon ardennais... François n'est pas un athlète, un sportif, mais c'est un quelqu'un qui travaille sur des chantiers et son corps est son outil de travail.

Finalement, notre corps, on ne le remarque que lorsque quelque chose ne va pas. C'est quand il dysfonctionne qu'on se rend compte à quel point on a besoin de lui. Lorsque François émerge de son coma et découvre qu'il n'a plus de bras, il ne lui faut pas longtemps pour comprendre les conséquences, se sentir plus mort que vivant. Ou en tout cas, totalement inutile.

Il y a une image terrible qui s'impose : celle du mannequin Stockman, qu'il a toujours vu dans l'atelier familial. Vous savez, ces mannequins représentant juste un torse, sur lesquels les couturières peuvent travailler comme si c'était un corps. Mais un corps démembré, un torse sans le prolongement des bras, voilà comment se voit François après son accident...

Le roman se déroule en 1956, ce n'est pas anodin : la guerre est encore proche, on en voit encore les conséquences. Pas tant de gueules cassées que lors de la précédente, mais de nombreux mutilés, ayant perdu un membre au combat. Et c'est justement dans ce registre que François, qui se considère plus mort que vif, va puiser son vocabulaire, lorsqu'il doit reprendre vie.

Oui, ce qu'il engage, c'est un véritable combat, dont l'issue lui paraît d'abord inévitable : la défaite. Il va falloir qu'on s'emploie autour de lui pour lui faire reprendre espoir, le pousser à se battre. Quant à son corps, il le définit comme le champ de bataille, comme le premier champ de bataille, même. C'est sur ce terrain qu'il faut aller décrocher la victoire décisive.

Mais que la tâche est rude ! Rude au point de considérer que son corps est aussi l'ennemi. Pire : le traître. Le collabo ! Je sors ce dernier mot du livre, il revient à plusieurs reprises, d'ailleurs, en particulier au début, lorsque François préférerait être mort et que son corps, lui, refuse de céder, donne au contraire des signes d'amélioration...

Le corps, il est au coeur de "Murène", mais pas dans sa forme idéale, parfaite. Il ne s'agit pas juste de sortir des canons en vigueur, mais de défauts irrémédiables (la question de la prothèse est un des sujets importants dans le retour à la vie de François), qu'il faut accepter et faire accepter aux autres. Car même abîmés, ces corps peuvent être utiles. Utiles, et beaux, aussi !

Oui, beaux, car c'est aussi l'objet de ce roman, celui de nous aider, nous, valides, à surmonter nos préjugés, et particulièrement les réactions que l'on peut avoir en voyant quelqu'un comme François. Parce que la normalité passe aussi par là : l'indifférence, au lieu du dégoût... "Murène", c'est un livre qui s'adresse peut-être surtout à ceux qui ont la chance d'avoir un corps intact, pour une prise de conscience.

A l'origine de "Murène", il y a des images sur un écran de télévision. Celles de Zheng Tao, un nageur chinois, champion paralympique à Rio, en 2016. Un nageur privé de bras, mais qui dégage aux yeux de la romancière beauté et grâce... Elle aurait pu écrire sur cet athlète, mais elle a fait un choix différent, celui de la pure fiction.

François Sandre est entièrement né de l'imagination de Valentine Goby qui l'a construit pour servir un propos. A ce titre, le choix de placer l'action en 1956 est une nouvelle fois importante : pour des questions de contextes, de techniques, en particulier pour tout ce qui touche aux prothèses, encore rudimentaires, de place du handicap dans la société, etc.

Et puis, pour un élément qui va tenir une place non négligeable dans "Murène" : la naissance d'un mouvement handisport, qui deviendra même paralympique à partir de 1960. Dans cette période d'après-guerre, le sport est vu comme un outil de réhabilitation pour ceux qui ont été mutilés pendant la guerre. Jusqu'à la création, en 1948, des jeux de Stoke Mandeville, en Angleterre...

On découvre alors toutes les difficultés à la pratique du sport lorsqu'on est invalide, mais aussi la joie que cela peut procurer, et même un esprit de compétition chez certains très puissant... Mais on comprend aussi à quel point il est difficile de structurer un tel mouvement, tant les handicaps sont nombreux, divers, tant sur le plan physique, que moteur ou encore mental...

On prend conscience de beaucoup de choses, au-delà de la simple histoire de François, du simple cadre romanesque. Valentine Goby se joue même de nous en nous réservant quelques surprises, dans cet objectif paralympique qui, petit à petit, va s'installer. Mais son but reste le même : mener ses personnages à la résilience et même à la renaissance.

En exergue du livre, on trouve une phrase d'Ovide, tirée des "Métamorphoses", qui fait écho à la citation placée en titre de ce billet. Cette idée est fondamentale, pas seulement pour l'idée de renaissance, mais simplement pour échapper à l'idée du monstre, qu'on croise également dans le livre. Une notion maniée avec un certain humour, même s'il est toujours teinté d'amertume.

"Un monstre dans un club de monstres", dit François, lorsqu'il adhère à son club de natation pour invalides. Et les premiers temps sont durs, pour le jeune homme, qui peine à assumer son corps tel qu'il est devenu, quand les autres semblent déjà évoluer... comme des poissons dans l'eau. Ce travail d'acceptation, aussi long et peut-être plus ardu que la rééducation, d'ailleurs...

Je vais terminer ce billet sur une question d'écriture : le recours de Valentine Goby aux énumérations, très présentes dans le roman, dès le début, d'ailleurs. Et qui fonctionnent comme une espèce de baromètre : ces successions de termes, parfois flirtant avec l'inventaire à la Prévert, donnent une idée claire de l'état d'esprit du moment de François.

Dans le fond, comme dans la forme, dans le choix des mots, noms et verbes, dans l'ordre, même le rythme avec lequel ces énumérations s'écoulent, on voit changer l'humeur du personnage, on voit évoluer aussi son moral. On le voit tomber au plus bas et entreprendre la remontée vers un avenir, ah, l'avenir, dont on a un aperçu dans la dernière partie...


Le triathlon littéraire :

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