samedi 28 janvier 2012

"Tu as l'détonateur juste à côté du coeur" (Téléphone, "La bombe humaine").

Disons-le tout net, quand on lis en 2 jours un thriller de 660 pages, c'est, généralement, un premier gage de qualité. Il faut dire que le livre dont nous allons parler bénéficie depuis quelques mois déjà d'échos plus que favorables et que l'idée de départ, à condition d'y adhérer, est particulièrement séduisante. Alors, quand, par la traditionnelle voie d'approvisionnement paternel, j'ai pu mettre la main sur "Non stop", le nouveau roman de Frédéric Mars (en grand format chez Hachette, mais dans une collection jeunesse, Black Moon, ce qui, franchement, est assez curieux, tant ce roman pourra plaire à un public adulte et habitué du genre), je ne me suis pas fait prier pour m'y attaquer.


Couverture Non Stop


New York se prépare à une commémoration exceptionnelle, à quelques semaines des élections présidentielles : dans 48 heures, le président Stanley Cooper et son futur adversaire, le maire de Big Apple, Edgar Wendell inaugureront, 11 ans jour pour jour après les attentats du 11 septembre 2001, la Tour de la Liberté, le nouveau bâtiment qui doit se dresser sur Ground Zero, à la place des tours jumelles du World Trade Center, ainsi qu'un mémorial aux victimes du drame.

Mais, en ce matin du 9 septembre, c'est une journée bien peu ordinaire qui commence, lorsqu'une explosion se produit dans le métro new-yorkais. Sam Pollack, capitaine au sein de la police de la ville, veuf depuis les attentats de 2001, se trouvait par hasard dans cette station et, forcément, à peine remis du choc, il essaye de comprendre ce qui a pu se passer.

Mais, rapidement, l'ampleur de l'évènement exige l'intervention du FBI, mais aussi du Homeland Security, service créé après les attentats de 2001 et qui chapeaute les douanes, les gardes-côtes, mais aussi les transports, comme le métro, donc. Or, Pollock connaît bien les agents qui sont envoyés sur place : Liz McGeary, du Homeland Security, fut son amour de jeunesse, tandis que Francis Benton, du FBI, est son ennemi intime depuis des années.

Pas du tout prêt à laisser tomber, comme il le devrait, cette enquête, Pollock est celui qui va apporter les premiers indices menant aux premières pistes, en repérant, sur des vidéos de surveillance, le malheureux usager qui a provoqué l'explosion... Mais comment et pourquoi ? Voilà des questions... délicates.

D'autant plus délicates qu'on commence à signaler, non plus seulement à New York, mais dans tous les Etats-Unis, des explosions similaires en nombre croissant. A chaque fois, une personne anonyme, ne ressemblant pas à l'image d'Epinal du terroriste, a explosé, sans raison apparente, faisant dégâts et victimes, mais surtout, commençant à susciter une panique croissante dans le pays.

Mais, de telles coïncidences ne pouvant exister, il faut se résoudre à accepter une terrible évidence : c'est une nouvelle attaque terroriste, inédite dans son ampleur autant que par les moyens utilisés, qui s'abat sur le pays, encore traumatisé par l'effondrement des tours jumelles.

Pour Pollock et McGeary, une course contre la montre s'engage afin de comprendre ce qui provoque ces explosions, si l'objectif des terroristes est de faire des victimes au hasard, de créer une panique monstre ou bien, de savoir s'il y a des cibles et des objectifs plus précis à ces explosions. Enfin, bien sûr, de remonter la piste des commanditaires, puisqu'aucune revendication ne semble accompagner ces attentats.

Bientôt, l'enquête va mettre au jour un plan machiavélique et terrifiant : toutes les victimes souffrent de problèmes cardiaques et ont dû se faire implanter des pacemakers. Apparemment, c'est l'objet qui a été piégé et il explose quand son porteur... s'arrête de marcher ! Voilà donc des milliers de personnes condamnées à marcher "non stop", jusqu'à ce qu'une solution efficace soit trouvée. Ou alors, à la moindre pause, au moindre relâchement ou lorsque l'épuisement est trop grand, c'est une fin inéluctable qui les attend.

"Non Stop" est un thriller pur, évidemment, puisqu'on suit le travail difficile des enquêteurs pour comprendre ce qui se passe et trouver des moyens de mettre un terme au calvaire des victimes. Mais Frédéric Mars signe là également un très intéressant thriller de politique fiction, autour du sujet toujours brûlant du terrorisme international.

On voit comment l'administration américaine doit réagir, à la fois pour maintenir la sécurité sur son sol mais aussi pour trouver des commanditaires qu'elle imagine très vite agir depuis l'étranger (avec une préférence marquée pour le Moyen-Orient...). Les ennemis sont nombreux, bien sûr, mais ils pourraient aussi servir de boucs émissaires commodes et de coupables idéaux... Et si les apparences étaient trompeuses ?

En mettant en scène un président Cooper qui ressemble beaucoup à Barack Obama, mais qui n'est pas l'actuel président, Mars (comme le dieu de la guerre ?) aborde la problématique terroriste sous un angle très intéressant : comment réagirait une administration démocrate, plus libérale, moins va-t-en-guerre que l'administration républicaine précédente, soumise à une crise comparable à celle du 11 septembre ? Comment les idéaux résistent-ils lorsqu'ils se heurtent à la raison d'Etat ? Comment un président élu sur une image immaculée, presque iconique, va-t-il s'en sortir une fois qu'il aura mis les mains dans le cambouis et pris des décisions forcément difficiles, voire contraires à la sacro-sainte constitution des Etats-Unis ou pire, contraires à sa propre conscience ?

Parmi les sujets connexes abordés dans ce livre, il y a la concurrence entre les services de police américains. Lorsque les rivalités personnelles viennent s'y ajouter, ça devient parfois complexe à gérer et, forcément, ça nuit à l'avancée de l'enquête, chacun tirant la couverture à lui, gardant des informations primordiales pour lui, etc. Mais surtout, on comprend que les mesures prises après le fiasco de 2001 et censées "améliorer" la situation, ne sont qu'un cache-misère pas franchement efficace.

Pollock est "le gentil flic", en tout cas le plus humain, le plus déterminé à mettre un terme à ce nouveau massacre, lui qui a subi de plein fouet les conséquences du 11 septembre et qui se retrouve de nouveau personnellement impliqué, à travers sa fille adolescente. Benton, lui, est "le méchant flic", l'agent au coeur de pierre, prêt à tout, en terme d'action comme de procédure, sans remords ni regret, sans sentiment ni empathie. Au milieu, l'agent McGeary fait le pont (même si elle choisit vite son camp), prototype du flic ambitieux qui a su saisir l'opportunité de la création d'un nouveau service pour monter en grade et qui voit dans cette histoire un nouveau tremplin.

Comme la série 24h, à laquelle on ne peut que songer (Mars fait même tout pour cela, allant jusqu'à séparer ses pages en deux, comme la série divisait l'écran de télévision), tout au long de la lecture, on suit en parallèle l'évolution de l'enquête, les décisions politiques qui doivent être rendues, avec les conséquences qu'elles peuvent entraîner, mais aussi la vie personnelle des protagonistes, directement chamboulée par ces évènements pour certains d'entre eux.

On découvre le portrait très contrasté d'une super-puissance soumise à l'imprévisible, l'incompréhensible. Un pays "contradictoire, aveugle quand cela l'arrange, et si volontairement volatile", écrit Mars. Un pays qui redoute autant qu'il hait un islam qu'il ne connaît pas, finalement, et qu'il assimile un peu trop vite au terrorisme, tout en se choisissant une Miss America musulmane. Un pays composé d'une mosaïque de "courants opposés, de haines tenaces et de fantasmes, de peurs absurdes et de menaces parfois bien réelles". Une citation quasi intégrale de 3 paragraphes du roman, pour montrer quelle complexité se dresse devant le gouvernement en place, dans une situation bien inconfortable...

Difficile de ne pas évoquer le président Stanley Cooper. Pas totalement, car son rôle dans l'histoire nécessite quelques cachotteries, mais il apparaît humain, concerné, loin des tours (encore !) d'ivoire dans lesquels bien des politiques sont enfermés. Et pourtant, on le sent évoluer au cours de ces 48 heures décisives, prendre conscience de certaines choses, à commencer par sa condition d'homme. Il gagne en sincérité tout au long du récit, restant quand même un politicien habile et remarquable communicant.

Enfin, chapeau à Frédéric Mars pour la complexité de son intrigue, il brouille les cartes avec une grande habileté. Son complot tient la route sur 660 pages, avec des fausses pistes, des impasses, des pièges tendus aux enquêteurs et un jeu de faux-semblants admirablement orchestré. En géopolitique, les amis peuvent devenir nos pires ennemis en moins de deux s'ils y trouvent leur intérêt. Mais, les ennemis d'hier et d'aujourd'hui sont toujours à l'affût de ce qui peut nuire. Alors, qui croire ? La théorie du rasoir d'Ockham, qui veut que les hypothèses les plus simples sont souvent les plus vraisemblables, peut-elle s'appliquer ici ? Pas si sûr...

Malgré tout, on est pas dans le style parfois empesé, didactique, des maîtres du genre que sont Tom Clancy, Frederick Forsyth ou Robert Ludlum. On est dans l'action pur, sans temps mort et pour cause : au moindre arrêt, boum ! Du coup, le lecteur se retrouve presque comme ces "death walkers", ces "marcheurs de la mort", sortent de zombies malgré eux et qui errent en attendant qu'on trouve le moyen de les sortir de ce piège infernal...

"Non Stop" est un livre d'action extrêmement, redoutablement efficace. Quand on s'y plonge, on ne peut plus en sortir, on veut connaître le fin mot de l'histoire, le sort que l'auteur, en divinité créatrice omnipotente et parfois cruelle, a réservé à ses personnages, comprendre qui et pourquoi on a trafiqué ces pacemakers, objet de vie transformé en objet de mort...

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