lundi 18 juin 2012

"Si la terre est instable, ce n'est pas une raison pour ne pas y construire une ville".

Ah, Venise... La Sérénissime... J'ai eu la chance, il y a longtemps, d'y passer quelques jours et, tout minot que j'étais, j'en garde de jolis souvenirs et un fort intérêt pour les histoires qui m'y emmènent. Car, existe-t-il endroit plus romanesque ? Alors, lorsque j'ai vu ce titre : "une année à Venise", je me suis évidemment penché sur ce roman signé par une jeune écrivain américaine, Lauren Elkin, publié par les éditions Héloïse d'Ormesson (que je remercie et salue au passage). Bon, a priori, pas mon fond de commerce, euh, de lecture habituel, mais Venise, Venise, Venise... Alors, hop, on se lance... Et j'ai bien fait.


Couverture Une année à Venise


Catherine Parrish est une étudiante new-yorkaise qui a choisit de laisser derrière elle sa famille, son fiancé, sa ville, bref, sa vie bien calme, rangée et même, d'une certaine manière, déjà toute tracée, pour aller passer une année à Venise afin d'y rédiger sa thèse en histoire de l'art. Sur place, elle vivra en donnant des cours sur l'art vénitien, vaste programme, et espère bien s'imprégner de ces lieux qui, à ce moment-là, restent encore pour elle, une abstraction.

Une fois arrivée à Venise, ville-mer dont le plan a la forme d'un poisson, elle s'installe dans le quartier du Dorsoduro, dont le nom viendrait du fait que la terre y est plus ferme que dans les autres quartiers de la ville. Et, très vite, Catherine est rattrapée par des doutes. Des doutes qui concernent aussi bien sa vie personnelle (son fiancé, Charles, resté à New-York, est-il le bon ? La vie qui l'attend à son retour lui conviendra-t-elle ?) que sa vie professionnelle (elle enseigne pour gagner sa vie durant cette année, mais ses étudiants ne sont guère motivés).

Catherine a pris l'habitude de passer du temps dans un café de son quartier, elle s'y est même liée d'amitié avec Marina, la patronne des lieux. Et c'est là qu'elle va d'abord apercevoir Marco, un personnage qui l'intrigue, discret comme une ombre et pourtant omniprésent. Irrésistiblement, Catherine se sent attirée par cet inconnu.

Marco est gondolier. Pas un gondolier officiel, il a toujours refusé de payer sa licence, mais il transporte des touristes sur son embarcation, digne successeur de son défunt père, patron d'un atelier de fabrication de gondoles. Un père dont Marco ne s'est jamais remis de la disparition, dont on comprend qu'elle a dû être brutale, sans plus d'explication.

L'histoire d'amour qui va naître entre l'étudiante américaine et le gondolier vénitien va tout bouleverser dans la vie de ces deux êtres. Parce qu'ils ne s'y attendaient ni l'une, ni l'autre, mais aussi, parce que cette aventure (comment la concevoir autrement quand on sait qu'on repartira à des milliers de kilomètres dans quelques mois) sera tout sauf un long fleuve tranquille (ou plutôt, en l'occurrence, une calme lagune).

La rupture avec se vie si bien rangée fait naître des scrupules chez Catherine, alors que Marco, incapable de partager les secrets qui le rongent et l'empêchent, malgré ses sentiments, de se livrer à 100% dans cette histoire, font que les frictions sont nombreuses, parfois jusqu'à la rupture.

Parallèlement, ces changements font que Catherine est moins assidue à son travail universitaire ainsi que dans ses fonctions d'enseignante, remettant en cause sa présence dans la ville-mer, puisque sans ces appuis et sans ces ressources, elle se retrouverait livrée à elle-même.

Mais, grâce à Marco, elle va se trouver une nouvelle raison de vivre : mettre au jour une merveille inconnue en plein coeur de la Sérénissime. Une synagogue mystérieuse et admirablement décorée, construite hors du territoire du Ghetto, où furent enfermés les juifs de Venise dès le XVIème siècle.

Catherine a eu vent de cet endroit étrange, situé sous une imposante bâtisse, au niveau du canal, laissé à l'abandon et la saleté, grâce à une des clientes de Marco. La tout aussi mystérieuse Neva, "touriste" venue de la Croatie voisine mais qui semble très bien connaître la géographie vénitienne... Comment a-t-elle su qu'une telle synagogue existait ? Quels liens a-t-elle avec cet endroit et ses propriétaires ?

Ce curieux triangle Catherine/Marco/Neva ne se "refermera" qu'en fin de roman, lorsque, petit à petit, les brumes des passés de Neva et Marco se dissiperont et que tous y verront plus clair dans leurs vies bouleversées. Avec, à la clef, une espèce de recomposition familiale, comme des continents trouvant enfin leur place avec une lente dérive.

Car, pour moi, "Une année à Venise" est d'abord un roman sur la famille, le Dorsoduro de l'existence, ce territoire plus ferme au milieu d'une vie plus mouvante, voire marécageuse (euh, c'est une métaphore, on est bien d'accord, j'espère ?).

Catherine, quand elle quitte New-York, est encore une petite fille modèle, au destin déjà tout tracé, comme je l'ai expliqué plus haut. Mais, dès la première phrase du roman, elle est claire : "je suis allée à Venise car je voulais vivre comme je l'entendais". Sans doute n'imagine-t-elle pas, au moment de monter dans l'avion, à quel point cette année Venise va changer son existence. Mais, en 12 mois, elle aura rompu avec son fiancé désigné mais aussi avec ses parents biologiques pour reconstituer une famille où Marco et Neva les auront remplacés.

Elle qui ne regardait jamais derrière elle, ni même devant, sans doute, va connaître plus de changements en douze mois que dans ses 25 années d'existence précédentes, et découvrir surtout ce pourquoi et ceux pour qui elle a vraiment envie de vivre. Un bonheur simple mais loin des conditions chichiteuses et bourgeoises qu'on lui promettait.

Mais rien ne sera facile, car, comme elle le dit, "j'ai cru venir à Venise pour m'évader et je découvrais que j'avais emporté avec moi tous mes problèmes. Je m'étais isolée, avec mon esprit pour seule compagnie". Re-formater cet esprit pour lui redonner une virginité et recommencer à écrire sa nouvelle vie, prendra un peu de temps.

Marco et Neva, eux, sont encore sous l'emprise de leur douloureux passé respectif. Marco ne digère donc pas la mort de son père, persuadé qu'elle cache quelque chose, développant une certaine paranoïa qui le rend méfiant vis-à-vis de tous, y compris de celle qu'il aime. Malgré son attachement, il fait tout pour se détacher de Catherine jusqu'à la quitter sans laisser de trace.

Quant à Neva, c'est un double passé qui la hante. Un passé récent, d'abord, la mort accidentelle de sa fille qui a fait de son existence une coquille vide. Incapable de ce remettre de cet accident, coupable de n'avoir pu l'empêcher, tout en sachant que c'était impossible, Neva se raccroche alors à un passé plus lointain. Celui de son enfance de jeune juive en Croatie au moment de la IIème Guerre Mondiale.

Retrouver la synagogue vénitienne dont lui parlait son grand-père à l'époque, ce serait renouer avec des racines familiales (plus que culturelles ou religieuses, d'ailleurs) pour ne plus dériver après un divorce et un deuil.

Chacun va devenir un point d'ancrage pour les deux autres, même si, là encore, rien ne sera évident. Car, cette synagogue est aussi bien cachée que son histoire et les évènements qui s'y sont déroulés ont toujours été consciencieusement tus par les différents acteurs, au point que le lieu n'existait littéralement plus. Là encore, Catherine va dépoussiérer tout cela, au sens propre comme au figuré, et se faire assez convaincante, avec son CV d'universitaire et ses contacts dans les milieux de l'histoire de l'art, pour que cet endroit incroyable soit rendu au jour et son étonnante histoire, étudiée et mieux connue.

Mais, le vrai lieu d'ancrage de ces trois âmes à la dérive, c'est évidemment Venise. "Cette ville est bâtie pour que l'on s'y cache, s'y protège des Huns, des nazis, du Temps", dit Catherine. Loin de la Venise de carte postale réservée aux touristes, Lairen Elkin nous emmène dans la Venise historique, réelle, quotidienne, aussi envoûtante et mystérieuse, quoi que moins clinquante et romantique.

Une ville mouvante et émouvante, une ville en sursis, véritable miracle architectural permanent, dont l'avenir est finalement aussi flou que celui de Catherine au début du livre. Une ville incrustée dans la lagune et qui tâche de survivre, malgré les incertitudes.

Et puis, qui dit Venise, dit aussi mosaïques. Celles de la basilique San Marco sont évidemment connues dans le monde entier. Mais, celles que découvrent Catherine sous la couche de crasse entassée dans la synagogue cachée sont apparemment aussi belles que remarquables par ce qu'elles racontent. Des illustrations uniques en leur genre qui devraient, forcément, attirer bien du monde, une fois nettoyées, restaurées et mises en valeur.

Mais, là encore, la mosaïque sera une métaphore parfaite à la situation de nos personnages. Comme les tesselles, ou tesserae, ces petits morceaux de verre ou de pierre, de couleur, forme et texture différentes, qui composent les mosaïques, Catherine, Marco et Neva vont peu à peu s'assembler pour faire apparaître un paysage, un avenir commun bien plus agréable à regarder que leurs passés à chacun.

Une tesselle seule n'est rien, comme la note de musique, explique Catherine, elle a besoin de toutes les autres composantes de la mosaïque ou du morceau pour exister réellement.

Et, puisqu'on parle de musique, à propos d'un livre intitulé "une année à Venise", divisé en quatre parties, qui plus est, on ne peut finir autrement qu'avec l'une des plus augustes figures vénitiennes : le prêtre roux, Antonio Vivaldi...

Le printemps.
L'été.
L'automne.
L'hiver.

Mais, l'ordre dans lequel je vous propose ces concertos n'est pas forcément le même qui rythme le roman de Lauren Elkin !


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