samedi 16 février 2013

"Aux yeux de quiconque a lu l'Histoire, la désobéissance est la vertu originelle de l'homme" (Oscar Wilde).

C'est l'histoire de gens ordinaires face au totalitarisme, face à la barbarie. Des gens jusque-là presque indifférents aux évolutions de leurs pays, sans doute par manque d'informations. Ils ne sont pas partisans de ce régime mais ne s'y opposent pas non plus de quelque manière que ce soit. Jusqu'au jour où l'inexorable mécanique d'oppression les prend dans sa ligne de mire. Justement parce que si vous n'êtes pas partisan, alors vous êtes un ennemi... Comment réagir quand le couperet s'apprête à tomber, comment agir pour que la main de ce terrifiant pouvoir se referme sur du vide et ne puisse vous étrangler ? Voilà la problématique posée par Michel Goujon, auteur de "la désobéissance d'Andreas Kuppler", publié ces jours-ci aux éditions Héloïse d'Ormesson. Un court roman, environ 200 pages, mais tendu, allant crescendo et incitant le lecteur à la réflexion.


Couverture La Désobéissance d'Andreas Kuppler


Andreas et Magdalena Kuppler forment un couple sans histoire. Ou presque. Lui est journaliste sportif dans un grand quotidien. Sa compétence est connue et reconnue, son style, sa capacité à faire vivre les évènements qu'il couvre, sont particulièrement appréciés des lecteurs. Elle a quitté son travail de laborantine pour se consacrer à son foyer, elle qui aspire tant à la maternité. Mais, malgré leurs efforts, malgré une vie sexuelle harmonieuse, Magdalen tarde à tomber enceinte.

A tel point que la jeune femme a, peu à peu, sombré dans la dépression. Incapable d'accepter ce qu'elle estime être une injustice, elle se détache de son mari qui lui, s'absorbe de plus en plus dans un travail qui l'occupe du matin jusqu'à tard dans la soirée, quand il ne l'oblige pas à s'éloigner de son foyer pendant plusieurs jours.

Et c'est justement le cas, en ce mois de février 1936. Car, on l'oublie souvent, mais avant la grande parade nazie des Jeux Olympiques d'été à Berlin, les Jeux Olympiques d'Hiver ont également eu lieu en Allemagne cette année-là, dans la station à la mode de Garmisch-Partenkirchen. Une ambiance plus confinée, mais déjà les signes avants-coureurs de ce que sera la grande parade hitlérienne à Berlin quelques mois plus tard.

Kuppler y a fait son métier, envoyant de nombreux articles sur les différentes disciplines, les athlètes les plus en vue, comme la charmante et talentueuse patineuse Sonja Henie, qui vient d'enrichir son incomparable palmarès d'un nouveau titre olympique. Pendant que son épouse se morfond, lui est aux anges car il vient de passer quelques jours mémorables dans la station bavaroise.

Un séjour d'autant plus agréable que les soirées à Garmisch, une fois les compétitions terminées, ont été joyeuses, festives. Avec ses collègues du monde entier venus assister aux Jeux et, en particulier, avec les Américains, tous les soirs, l'alcool coule à flot et la jazz fait danser des journalistes encore, en apparence, insouciants.

Kuppler a même flirté avec une ravissante jeune femme, une journaliste venue d'Outre-Atlantique, Susanna Rosenberg. Elle n'est pas seulement américaine, elle est juive, également. Ils ont dansé ensemble, se sont très bien entendu, ont joué un jeu de séduction sans pour autant que ce jeu n'aille plus loin que quelques danses, certes sensuelles, mais dénuées d'indécence.

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Kuppler s'il n'y avait ces rêves récurrents où il apparaît comme une victime de terribles violences, dans lesquelles sa belle-famille paraît toujours aux premières loges. Quelques semaines, déjà, que ces rêves reviennent régulièrement le hanter. Il s'y voit accuser de traîtrise, d'être anti-allemand... Autant de choses qu'il ne comprend pas.

Contrairement à son beau-père, engagé de longue date dans le parti hitlérien, au sein duquel il occupe une position élevée, Kuppler ne s'est jamais intéressé à la chose politique. S'il a adhéré au NSDAP, le parti nazi, ce n'est pas par conviction mais pour pouvoir continuer à pratiquer son métier, qui est aussi sa passion, car, depuis 2 ans, environ, qui veut exercer la profession de journaliste doit obligatoirement se faire encarter... Cela n'empêche pas Kuppler de fréquenter quelques commerçants juifs chez qui il s'approvisionne depuis des années et qui, au fil du temps, sont devenus ses amis...

Andreas partage avec Magdalena cette relative indifférence envers la politique et les évolutions récentes que connaît l'Allemagne depuis l'avènement du chancelier Hitler. Bien sûr, ils savent que se mettent en place certaines lois très agressives, envers les juifs, envers les opposants, mais cela ne les inquiète pas encore. Peut-on parler de légèreté ? Difficile à dire, mais ils sont loin d'imaginer, malgré les vitupérations et les fanfaronnades du père de Magdalena, que le régime nazi va bientôt devenir incontrôlable...

Comment pourraient-ils l'une à Berlin, l'autre à Garmisch, que leur vie, leur vie de couple mais aussi leur existence individuelle, vont basculer en à peine 48 heures, au lendemain de la clôture des Jeux d'Hiver ? Et pourtant, les 17 et 18 février 1936, le couple Kuppler va devenir une cible, parmi d'autres, de l'immonde mécanique nazie.

Difficile d'en dire plus, j'ai dressé les portraits des deux protagonistes centraux du roman, leurs forces et leurs faiblesses. C'est là-dessus que le pouvoir nazi va jouer pour refermer sa poigne de fer (sans gant de velours, c'est superflu...) sur ce couple sans histoire, en tout cas des histoires qui ne paraissaient pas mettre en péril un régime dont la paranoïa est déjà une des composantes principales.

Peut-être peut-on voir dans le comportement d'Andreas et Magdalena une naïveté coupable, un assentiment muet. Naïveté, sans doute, mais je ne crois pas que ces deux-là soutiennent quoi que ce soit au départ. En revanche, dans ces deux journées des 17 et 18 février, lorsqu'ils vont comprendre qu'un piège arbitraire se referme sur eux, inexorablement, ils vont, chacun à leur façon, réagir. Et c'est à la fois le dénouement du roman et le coeur de la réflexion de son auteur.

Car, Michel Goujon le précise bien, il ne s'agit pas de décortiquer, d'expliquer comment la machine d'oppression nazie fonctionne et comment un peuple peut l'accepter, il a l'honnêteté de dire qu'il n'en a pas les compétences. Mais, en prenant l'exemple d'Andreas et Magdalena Kuppler, un exemple parmi sans doute énormément d'autres, il nous propose de réfléchir à la prise de conscience de deux citoyens ordinaires de l'épée de Damoclès qui vacille dangereusement au-dessus de leur tête.

Evidemment, cette prise de conscience sera trop tardive, elle poussera les deux acteurs ciblés à réagir, eux qui n'agirent pas plus tôt de leur propre chef. Et c'est justement ces réactions, très différentes, sans doute aussi parce que motivées par des circonstances différentes, qu'a chois d'ausculter Michel Goujon. On peut se demander ce qu'il serait advenu d'Andreas et de Magdalena s'ils avaient été ensemble, quelle aurait été leur réaction conjuguée, mais, séparés à la fois par les circonstances et par des dissensions au sein de leur couple, c'est individuellement que ces deux êtres humains vont devoir faire des choix pour ne pas être broyés, balayés comme des fétus de paille...

Le cas de Magdalena n'a rien d'annexe, comme le titre du roman pourrait le laisser croire. Au contraire, ce que les autorités nazies lui ont réservé est d'une grande perversité. Si elle n'est pas la cible directe du piège qui se met en place pour mettre son époux "hors de nuire", elle comprend rapidement que, quoi qu'il arrive, elle sera une victime collatérale de la machination. Qu'on a profité de sa faiblesse, de son désespoir, pour atteindre Andreas, qu'on s'est moqué d'elle, qu'on l'a méprisée de façon innommable...

Désespérée, la voilà déshonorée, il ne lui reste qu'une alternative : jouer le jeu sordide auquel on la convie et céder à un chantage ignoble ou refuser de devenir un des instruments qui amènera à la perte d'un homme que, certes, elle n'aime plus, mais qu'elle ne déteste pas non plus au point de vouloir se venger de lui en facilitant la tâche à ceux qui veulent l'emprisonner, peut-être pire encore.

Pardon de ne pas me montrer plus clair dans mon raisonnement. Mais, je ne voudrais pas en dire trop sur l'histoire de ce roman qui, s'il n'est pas à proprement parler un thriller, est finement construit pour ne révéler qu'en dernier ressort les tenants et les aboutissants de ces 48 heures fatidiques. Toutefois, j'ai semé quelques cailloux dans le début de ce billet qui peuvent vous donner une ou deux pistes, mais je vous encourage à découvrir le roman. Je puis toutefois vous dire que Goujon utilise habilement le rôle très restrictif que le régime nazi entend réserver à la femme...

Le cas d'Andreas, lui, est plus facile à expliciter, puisque le titre même du livre donne un indice sérieux : la désobéissance. Lorsque son patron lui apprend qu'une enquête est en cours le concernant, qu'il risque de perdre son boulot et sans doute bien plus encore, Andreas Kuppler refuse de croire au danger qui le guette. C'est d'abord la fouille en règle de sa chambre d'hôtel puis une conversation autour d'une bouteille d'alcool avec un Américain qui va lui ouvrir les yeux.

Oh, sans doute pas sur l'ampleur de la menace que peut représenter le nazisme triomphant qui, en cette année 1936, va continuer à pousser son avantage dans la plus grande impunité, puisque aucun pays étranger ne semble véritablement trouver à redire à ce qui se passe en Allemagne. Mais suffisamment pour entrevoir que lui, Andreas Kuppler, simple journaliste sportif réputé, jamais mêlé de près ou de loin à quelque affaire politique que ce soit, est devenu un homme à abattre (au sens figuré du terme, mais l'hypothèse que ce soit aussi au sens propre ne peut être écarté...).

Alors, il va choisir de se rebeller, de désobéir à ce régime face auquel il aurait pu docilement acquiescer avant de rentrer dans le rang et d'accepter un rôle de propagandiste ordinaire, comme bien d'autres de ses collègues de la presse, entièrement aux mains du régime... Sensible à la question juive sans imaginer que les dérives entrevues depuis 3 ans puissent dégénérer en une politique raciale systématique et violente, Andreas va, aussi parce que la belle Susanna lui a laissé un souvenir impérissable, choisir d'aider ceux qui, depuis l'étranger, essayent d'aider des familles juives à s'exiler avant qu'il ne soit trop tard.

Un premier acte, encore très théorique, qui est le point de départ d'un choix de vie bien plus fort. A chaque minute, sentant l'étau se resserrer autour de lui, sa décision de ne pas se plier à la tyrannie va se renforcer jusqu'au choix final, celui de braver ouvertement ce pouvoir qui le menace, ce pouvoir qui ne peut accepter qu'un élément aussi insignifiant qu'Andreas Kuppler lui résiste.

Ne vous attendez pas, à l'issue de ce court roman d'à peine 200 pages, à l'histoire complète de cette désobéissance. Non, ce n'est pas le propos du livre, son but est de retracer les évènements qui vont mener à cette désobéissance. La fin est donc ouverte à toutes les possibilités et rien ne permet de préjuger de l'avenir que connaîtra Andreas Kuppler, ni même s'il saura un jour ce qui est arrivé à Magdalena. Mais, une chose est certaine, l'anti-héros de départ aura bien changé en seulement deux jours, trouvant le courage, si ce n'est de devenir un héros, ça, on n'en sait rien, mais de devenir un citoyen refusant l'arbitraire.

Si la brièveté de cette histoire m'a un peu décontenancé, car j'avais du mal à savoir où Michel Goujon avait décidé de nous emmener, en revanche, j'ai été emporté par sa densité, son ambiance pesante, la minutieuse présentation des deux principaux personnages avant que, d'un seul coup, tout ne s'emballe pour aller crescendo jusqu'à un dénouement qu'on ne peut guère longtemps imaginer autrement que dramatique.

Non, le peuple uni derrière Hitler n'est pas une réalité immédiate, ni une fatalité. Il est d'abord le résultat d'une politique effroyablement efficace reposant sur la propagande, l'agitation des peurs, les effets de masse et, car, même si cela choque toujours, une réussite économique qui a redonné de la fierté à un pays tombé très, très bas après la défaite de 1918.

Mais,n avec Goujon, on comprend aussi mieux que le meilleur moyen d'unir un peuple, c'est aussi de gommer les (fortes) têtes qui dépassent, les opposants, bien sûr, mais aussi ceux, comme Kuppler, qui, parce qu'il n'est pas 100% en phase avec l'idéologie nazie, en devient un possible ennemi. Alors, on peut, comme l'auteur, se creuser les méninges pour trouver des réponses à ses interrogations concernant l'adhésion majoritaire du peuple allemand aux théories délirantes et à la politique délétère du Reich, sans pour autant perdre de vue que la fatalité, un simple écart a priori mineur, peut vous faire sortir du rang, vous mettre dans la ligne de mire...

Et, une fois qu'on se trouve dans cette position instable, il devient quasiment impossible de retrouver sa place au sein d'un peuple si uni, qui ne tolère pas la moindre erreur de parcours de la part de l'un des siens. La coercition sera alors la seule perspective d'avenir pour le trublion, même involontaire. A moins... A moins, comme le fait Kuppler, et c'est, à mon sens, ce que veut nous expliquer Goujon dans son roman, de ne pas se laisser faire.

Si chacun avait alors désobéi, ce qui ne veut pas forcément dire devenir résistant, arme à la main, mais, refuser de se plier à cet ordre nouveau, chacun à sa façon, à son niveau, dans sa vie quotidienne... Bien sûr, c'est prendre de gros risque que d'agir ainsi, mais, n'y a-t-il pas, au final, autant de risque à prendre en acceptant que l'hydre totalitaire prenne le contrôle total d'un pays et décide de qui a le droit de vivre et de qui doit disparaître ?

Il est possible que vous trouviez ce raisonnement simpliste, un peu facile. Oui, sans doute, si je m'adresse à Kuppler et à ses semblables, mais nous sommes en 2013, nous avons la connaissance de ce qui peut se passer si on laisse trop de libertés à ce type d'idéologie extrémiste. Nous n'aurions donc plus d'excuse à refuser de désobéir le cas échéant. C'est aussi à cela que nous devons réfléchir en découvrant l'exemple que nous donne Andreas Kuppler et, à travers le personnage de roman, Michel Goujon.


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