vendredi 17 mai 2013

"Sept templiers, trois portes, une seule vérité".

Il est des personnages récurrents, même très originaux, qu'on laisse voguer un temps sans nous, puis qu'on retrouve. Pour moi, c'est le cas d'Antoine Marcas, flic et franc-maçon, personnage créé par le duo Eric Giacometti et Jacques Ravenne. J'avais lu leurs premiers thrillers ésotériques sans déplaisir, bien au contraire, et puis, j'avais laissé ce personnage de côté. Je le retrouve grâce à la venue de ses créateurs à Epinal, pour les Imaginales, et je me suis pris au jeu de ce septième volet, intitulé justement "le septième templier" (en poche chez Pocket). Un roman où 3 récits s'entremêlent et où la fiction, on va le voir, est rattrapé par la réalité...


Couverture Commissaire Antoine Marcas, tome 7 : Le Septième Templier


Philippe le Bel ne sait plus comment s'en sortir. En cette année 1307, les caisses du Royaume de France sont désespérément vides. Son homme de confiance, Guillaume de Nogaret, lui dresse un portrait plus qu'inquiétant du pays : les pauvres n'ont plus rien, les riches se révolteront si on leur fait porter le poids de l'impôt et faire payer l'Eglise risque de sérieusement froisser le Saint-Siège...

Il faut dire que Philippe le Bel a déjà eu de sérieux démêlés avec le précédent pape, Boniface VIII, échappant de peu à l'excommunication, alors, la diplomatie vis-à-vis de Clément V, désormais Souverain Pontife, demande un grand tact et quelques sacrifices. Mais, lorsque germe une nouvelle idée pour remplir les caisses, le roi de France et son ministre sont conscients qu'ils vont devoir s'allier avec le pape, sans lequel rien ne pourra se faire.

Cette idée, c'est s'accaparer, au nom du royaume, le trésor des Templiers, cet ordre de moines-soldats né au retour des croisades. Ce trésor, dit-on, serait tout bonnement faramineux, et nombre d'histoires et de rumeurs courent à ce sujet, laissant penser que cet or (oui, c'est forcément de l'or) a été acquis de façon malhonnête ou pire, mystérieuse...

Non, je ne vous raconte pas là le début des "Rois Maudits", mais bel et bien le point de départ du "Septième templier", ce premier récit, 100% historique, qui ne s'arrête pas au prologue, comme cela arrive parfois dans certains thrillers ésotériques (ce n'est pas une critique, juste une constatation), mais se poursuit tout au long du roman comme un thriller à l'intérieur du thriller.

Précisions, pour en finir avec cet aspect-là du roman, qu'il repose évidemment sur une relecture des faits historiques qui aboutiront à l'arrestation et au massacre de la majeure partie des templiers (avec quelques précisions intéressantes à remarquer, en fin d'ouvrage), mais aussi sur le destin, totalement fictif, du frère Guilhem, apothicaire à Saint-Germain-l'Auxerrois, que sa fascination pour l'anatomie humaine va propulser, bien malgré lui, dans des aventures dont nul ne sortira indemne...

Sept siècles plus tard (je me demande, faussement naïf, si le 7 n'aurait pas une signification maçonnique, dites donc...), Antoine Marcas, commissaire de police de son état mais aussi franc-maçon, est invité par un de ses  amis, un aristocrate polonais un brin excentrique, lui aussi maçon, dans un château de République Tchèque. Il ne sait pas trop à quoi s'attendre, connaissant le Comte Potocki, mais ce séjour va s'avérer plein de surprises, et pas uniquement des bonnes...

D'abord, la présence d'un prêtre parmi les invités... En bon frère, Marcas se méfie instinctivement des ecclésiastiques, les relations entre le Vatican et la Maçonnerie étant plus que tendues depuis quelques années déjà. Mais, ce père Da Silva, un prêtre portugais travaillant justement à Rome semble... bien différent des idées reçues qu'on peut avoir, même pour un frère trois points. On voit même apparaître une certaine ressemblance entre les deux hommes, malgré tout ce qui peut les séparer...

Mais, ce séjour tchèque sera aussi l'occasion pour les invités de faire une hallucinante découverte dans ce château (je me suis un peu demandé, d'ailleurs, à quoi servait cette partie-là, si ce n'est affirmer une nouvelle fois l'intégrité de Marcas). Une découverte en prélude à un séjour enrichissant, dans tous les sens du terme, mais qui va tourner court pour Marcas.

La faute à un appel téléphonique sur le portable du commissaire. Une erreur, sans doute... C'est ce que crois Marcas, de prime abord, mais les mots, hachés, peu clairs, de l'interlocuteur, ont éveillé la curiosité du flic et du maçon qui cohabitent en lui... Le vocabulaire, l'homme qui l'appelle "frère", cette détonation soudaine et cette femme qui prend le combiné et raccroche après s'être excusée... C'est... bizarre...

Mais il va lui falloir attendre d'être rentré (en urgence) en France pour comprendre qu'il était bien le destinataire de cet appel et que la situation est critique : l'homme qui l'a appelé a été retrouvé mort dans son appartement, décapité... Une sale histoire qui va prendre un tour plus dangereux et personnel encore quand, au bas de l'immeuble de la victime, Marcas est enlevé...

Commence une course-poursuite à double enjeu, pour Marcas : comprendre pourquoi on a assassiné ce frère, appartenant à une loge assez mystérieuse, et échapper à ses kidnappeurs, menés par une tueuse redoutable surnommée la Louve... Une enquête absolument pas officielle au cours de laquelle Marcas va aller de découvertes en rencontres, au péril constant de sa vie... Son expérience maçonnique ne sera pas de trop pour résoudre les problèmes posés mais aussi pour survivre...

Et puis, troisième récit, troisième lieu : le Vatican. Un Etat menacé par un scandale capable de remettre en cause jusqu'à son existence même... Sans compter les dégâts auprès des catholiques du monde entier qui, si l'affaire était rendue publique, pourraient se détourner en masse de ce pouvoir moral, certes humain et temporel, mais régnant sur plus d'un milliard de fidèles...

L'affaire tombe d'autant plus mal que le Saint-Siège semble vivre dans une ambiance de fin de règne... Un pape âgé, malade, controversé sur le plan idéologique comme théologique... Son pontificat déjà délicat serait entaché de façon indélébile par un scandale peut-être encore pire que celui du Banco Ambrosiano, au début des années 1980 (tiens, il n'y avait pas des francs-maçons, aussi, dans cette histoire ?)...

Et voilà que, par-dessus le marché, le pape en personne pourrait être menacé. Les services de sécurité du Vatican sont sur les dents, leurs informations sont sans doute fiables, mais difficiles à recouper et le temps presse... Les intrigues politiciennes, dont la minuscule théocratie n'est pas exempte, loin de là, se multiplie tandis que la menace se précise...

Complots, manigances, secrets et l'éternel duo pouvoir-pognon qui corrompt tout... Voilà un cocktail idéal pour réveiller des idées endormies depuis longtemps mais qui, à intervalle régulier, resurgissent. Oh, c'est vrai, habituellement, c'est plutôt l'imaginaire collectif qui s'en charge, un best-seller, un blockbuster hollywoodien... Mais, les enjeux sont si énormes...

Pas besoin d'être grand clerc : voici en quelques lignes réunis tous les ingrédients qui font les thrillers ésotériques. Un genre en vogue, dans la foulée du "maître du genre", Dan Brown, mais qui nous offre souvent à boire et à manger, en terme de qualité, de niveau de théorie du complot, de facilités, de raccourcis, de clichés et de préjugés... Ici, je ne dis pas que c'est complètement différent, mais il y a certains éléments qui méritent qu'on s'y intéresse...

D'abord, parce que le coeur de cette série, c'est la franc-maçonnerie. Vous, je ne sais pas, mais moi, je ne suis pas un initié, j'en sais peu sur cette société aux facettes multiples et au rituel élaboré. Et le peu que j'en sais est souvent basé sur des on-dit, des poncifs (pas souverains, ceux-là), des a priori rarement positifs, des cas particuliers, des faits divers... Bref, rien qui suffise à se faire une idée par soi-même.

Or, même si Ravenne et Giacometti ont choisi le thriller, genre littéraire particulier qui se doit de se concentrer sur l'action, ils ont également opté pour la pédagogie : chacun de leurs romans se termine par des annexes très intéressantes. Un glossaire des termes maçonniques, plus large d'ailleurs que ceux qu'on peut rencontrer dans le livre (il faut dire que Marcas est un peu en jachère maçonnique, depuis quelques mois, lorsque commence le roman ; des mois qu'il n'a plus mis les pieds aux réunions de sa loge... Donc, peu de place au rituel, contrairement aux premiers livres de la série), des explications historiques, quand c'est nécessaire, des précisions sur certains faits évoqués dans le cours de l'intrigue, etc. A lire pour mieux appréhender la lecture...

Ensuite, il y a les personnalités des deux auteurs. D'un côté, Jacques Ravenne (c'est un pseudonyme), franc-maçon de haut grade, qui connaît donc bien le domaine, j'imagine, ses bons côtés et ses aspects plus sombres (on le voit encore avec l'affaire Cahuzac, l'ancien ministre étant un frère). Cela garantit l'exactitude en terme de rituel, de traditions, de connaissance des nombreuses obédiences (Marcas assiste dans ce roman à l'intronisation de soeurs dans une loge féminine, par exemple), de certains à-côtés aussi intéressants que troublants (ce frère obèse, par exemple, responsable d'un "rucher" bien particulier)...

De l'autre, Eric Giacometti, journaliste, qui n'a pas été initié mais qui s'est frotté au milieu franc-maçon dans le cadre de son métier. En particulier lors de reportages sur les scandales (eh oui, encore !) qui ont éclaboussé il y a quelques années les loges de la Côte d'Azur... Affaires ayant donné lieu à de belles théories conspirationnistes, à de mystérieuses disparitions de documents et à la nomination à Nice du juge Eric de Motgolfier, chargé "de faire le ménage", pour citer la garde des sceaux de l'époque, Elisabeth Guigou...

Car, et c'est un autre point : quel beau sujet pour des romanciers que la franc-maçonnerie ! Entre légendes, histoires, personnalités célèbres ayant été initiées, rumeurs, scandales, soufre, idées et ambitions, voilà de quoi servir de creuset idéal à des imaginaires débridés ! En revenant aux liens présumés entre les Templiers, leur mythique trésor et les origines de la maçonnerie, il y a de quoi faire...

Et là, ils ont eu une idée que je trouve parfaite pour un thriller ésotérique : et si, à sept siècle d'intervalle, les mêmes causes pouvaient produire les mêmes effets, et si des boucs émissaires comparables étaient sacrifiés de nouveau pour des raisons aussi similaires que bassement terrestres ? Leur talent pour jouer avec la maçonnerie, le vrai, le faux, le légendaire, la rumeur, le fait et l'inventé, fait le reste et nous offre une enquête qui a su conquérir le lecteur que je suis...

Ajoutez à cela un coup de pouce (providentiel ?) de l'actualité récente, et la lecture de ce thriller devient carrément passionnante ! "Le septième templier" est sorti en grand format en 2011, mais je l'ai lu dans sa version poche, il y a quelques jours... Et, à la lumière des événements récents qui ont défrayé la chronique vaticane, je dois dire que la lecture devient carrément étonnante. Bien sûr, tout ne colle pas comme un calque, il ne faut pas exagérer, mais certaines coïncidences, comme ce rapport et son contenu, sont troublantes...

Jetez au milieu de tout cela un personnage au charisme particulier. J'ai lu les avis de certains lecteurs qui n'accrochent pas avec Marcas. Il n'est pas bling-bling, ça non, c'est même tout le contraire, même si, depuis une enquête récente, il semble avoir gagné en séduction au point de se la jouer Casanova (tiens, encore un frère, je crois). Mais, le personnage de Marcas prévaut par sa double identité de flic et de maçon, chacune bien séparée de l'autre.

Marcas, on le voit encore ici, est un homme d'une intégrité sans faille. La loi et l'ordre, il incarne bien les deux, les faisant passer avant son idéal maçonnique, ou plutôt, il se complète dans la sincérité de l'engagement. Pour Marcas, pas de passe-droit ou de piston entre frères, et si l'un d'entre eux sort du droit chemin, alors, le commissaire sera le premier à lui mettre le grappin dessus. Pas un super-héros, un héros, oui, à la rigueur, selon les critères qui cadrent avec l'idée qu'on se fait d'un personnage central, mais surtout, une espèce rare : un honnête homme, au sens qu'on pouvait donner à ce terme dès le XVIIème siècle.

Alors, bien sûr, il faut adhérer au côté théorie du complot, quand même fort présente dans cette histoire, il faut aimer découvrir des passages secrets improbables, des symboles de partout qu'on ne décrypte quand même pas en deux coups de cuillère à pot, mais à peine plus longtemps, les découvertes abracadabrantesques mais auxquelles on aimerait tellement croire... Je me moque gentiment, parce que je suis très bon public pour ça et je dois dire que l'idée finale m'a particulièrement amusée, moi qui n'ai pas un amour immodéré, c'est le moins qu'on puisse dire, pour l'architecture du lieu où se déroule le dénouement...

Le rythme, lui, est là, la partie "Marcas" va à 100 à l'heure, mais les deux autres, même la partie médiévale, n'ont rien à lui envier, dans la construction des chapitres. Mieux encore, le découpage en trois récits parallèles permet aux auteurs de jouer du cliffhanger avec une grande facilité, puisqu'il suffit, au moment opportun, vous savez, celui où l'on attaque son deuxième ongle, le premier ayant déjà été rongé jusqu'au sang, de changer de cadre pour poursuivre une des deux autres intrigues... Et rebelote ensuite...

Bien sûr, on pourra toujours critiquer ce genre de roman, mais on est, qu'on le veuille ou non, dans l'imaginaire. Si vous voulez en savoir plus sur Philippe le Bel, les magouilles vaticanes ou la Franc-Maçonnerie, il y aura forcément de quoi assouvir votre curiosité dans les rayons "essais" des librairies. Là, on sait qu'on lit un roman, un thriller, et on en a pour son argent, si j'ose dire...


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