lundi 12 janvier 2015

"Vains rêves, faux espoirs, réalités, mensonges, Fantôme de moi-même en des jours anciens, Frère que j'ai perdu, raconte-moi tes songes Pour que je sache un peu s'ils sont restés les miens" (Emile Henriot).

Ah oui, je suis allé chercher loin pour cette citation, mais elle colle plutôt pas mal à notre roman du soir. L'actualité des derniers jours m'a un peu bloqué, question lecture et écriture, mais il faut s'y remettre, et c'est au Danemark que nous allons partir, sans aucun lien avec quelques caricatures que ce soit. Depuis quelques années, le roman noir nordique est très présent et marche fort en France. Anders Bodelsen, né en 1937, fut un des pionniers de cette vague et, après les éditions Autrement, c'est Folio qui édite, dans une version poche, cette fois, un livre resté inédit chez nous pendant plus de 20 ans : "Septembre rouge" (attention, en grand format, le titre était différent : "Rouge encore"). Une histoire de famille, d'amitié, de politique, de violence, aussi, de trahison et de loyauté (ne marche-t-elle pas toujours ensemble, ces deux-là ?), de rébellion et de lutte contre un ordre établi... Un pur roman noir, où l'ambiance est aussi importante que la construction de l'intrigue.



Au départ, il y a juste une erreur de navigation. Un automobiliste qui se perd sur le chemin du retour après avoir été acheté des plantes. Banal à pleurer. Mais, lorsque Jens se rend compte de son erreur et qu'il décide de faire demi-tour, sa vie bascule. Il a choisi, par le plus grand des hasards, une place, pas loin de l'aéroport de Copenhague, où l'on trouve un bar et une station-service désaffectée.

Le genre d'endroit où on n'aurait pas l'idée de s'arrêter en temps normal. Mais voilà, le temps de replacer les plantes sur la banquette arrière et de remonter en voiture et Jens a le choc de sa vie. Devant la station-service, un homme. Il l'a vu, l'a reconnu. Il en est, oh, à 95% sûr. Pas plus, parce que cet homme... est mort depuis des années.

Et cet homme, c'est son frère aîné, disparu des années plus tôt dans un accident de montagne en Autriche, alors qu'il couvrait, pour le journal pour lequel il travaillait, de terribles intempéries et le glissement de terrain qu'elles avaient occasionné. Alors, comment un homme mort peut-il se retrouver là, bien vivant ?

Jens pense d'abord s'être trompé, illusion d'optique, erreur de physionomie, simple mirage né de son imagination... Mais, cela taraude Jens, qui finit par reprendre contact avec sa belle-soeur, qui était en Autriche avec Soren, au moment de sa disparition. Aussi abasourdie que lui par cette histoire, elle lui redit que son frère est bien mort et qu'il est impossible que ce soit lui...

Pourtant, le doute s'est installé. Et Jens est de plus en plus persuadé que c'est son frère qu'il a vu. Il en est tellement sûr que le vernis finit par craquer et Vera, sa belle-soeur, lui avoue aussi qu'elle est certaine que le corps qu'elle a reconnu des années plus tôt, n'était pas celui de son époux, Soren. Qu'elle le croit vivant mais n'en sait pas plus.

Alors qui est Soren et pourquoi est-il revenu à Copenhague ?

Et là, je me rends compte que je suis à un point où je ne peux quasiment pas en dire plus, non seulement sur l'histoire, mais même sur ses développements (j'ai les noms de ceux qui ont fait "ouf"). Car on a là une mécanique de précision et quelques renversements de situation assez étonnants qui vont placer les deux frères dans des situations délicates, mais aussi face à eux-mêmes.

Bon, je ne vais quand même pas vous abandonner aussitôt, il ne faut pas exagérer ! Mais rien de plus sur l'histoire elle-même. "Septembre rouge", je l'ai dit en préambule, et les vers placé en titre de ce billet le confirment, est une histoire de famille. Une histoire de frères. Des frères séparés par le destin, mais pas uniquement.

Car le coeur de ce roman, c'est l'idéal, comment on le vit, comment on cherche à le mettre en pratique, comment il perdure ou comment il s'érode. Jens et Soren sont quadras, ce sont des enfants nés dans les années 40 et qui ont donc accompagné, dans leur jeunesse et dans le début de leur âge adulte les évolutions des sociétés occidentales.

Ensemble, Soren menant Jens dans ses combats, ils ont embrassé des idées, les ont défendu, avec coeur, force, hargne. Et puis, les années ont passé, ils ont grandi. Ils sont entrés dans la vie civile, l'un journaliste pour un quotidien conservateur, le comble, l'autre, haut fonctionnaire, et peu à peu, ces idéaux qu'ils avaient chevillés au corps se sont dissous... Jusqu'à ce jour et ce hasard inouï.

Il y a une fameuse question qui m'est venue en tête, au point que j'ai songé un moment à la mettre en titre. Vous savez, l'impayable : "Dis, si je tuais quelqu'un, tu m'aiderais à cacher le corps ?" Le genre tarte à la crème rangée sur la même étagère que "Sucer, c'est tromper ?" ou "Plutôt Hitler ou Staline ?" Ces questions si subtiles qu'il n'y a évidemment aucune réponse à donner.

Finalement, j'ai opté pour un autre titre, parce que celui-ci vous aurait induit en erreur quant à l'histoire de "Septembre rouge". Mais, je l'utilise dans mon développement parce que je peux expliquer pourquoi  c'est ce qui m'est venu à l'esprit pendant la lecture du livre d'Anders Bodelsen. Enfin, je crois pouvoir l'expliquer...

Il y a, entre ces deux frères une étrange relation. On sent bien que, s'ils sont sincères, dans leurs idées, leurs choix, leurs pensées, l'un a toujours été un peu plus meneur que l'autre. Mais, plus profondément encore, c'est leur relation à leurs parents qui les différencie l'un de l'autre. En tout cas en apparence, car, et c'est tout l'objet de la première partie du roman, ce n'est pas la mort qui les a séparé, mais tout à fait autre chose.

Des retrouvailles particulières et des prises de conscience, aussi. Tous les deux ont une certaine nostalgie que ce retour inattendu va réveiller en eux. Mais pas tout à fait du même genre. Leurs nostalgies se croisent comme leurs parcours l'ont fait des années auparavant. L'un retrouve un foyer, l'autre sent se raviver les flammes endormies sous des braises refroidies.

Mais, par-dessus tout, c'est leur fraternité qui renaît. Eloignés l'un de l'autre, bien moins unis à l'âge adulte qu'ils ne l'avaient été dans leur jeunesse, les revoilà prêts à tout l'un pour l'autre. Prêt à aller enterrer un cadavre, donc, pour reprendre notre métaphore. Je le précise, avant qu'on me hurle dessus et m'accuse de spoiler devant la Cour Pénale de La Haye, ce cadavre aussi est métaphorique...

Le danger, en revanche, est bien réel. Parce que ce passé, on le traîne longtemps, sans doute toujours. Le genre d'étiquette impossible à décoller capable de vous attirer les pires ennuis. Si Soren est toujours aussi impliqué sur le plan idéologique, il est revenu de pas mal de choses. Sa clandestinité lui a aussi permis de comprendre qu'il s'était fourvoyé, si ce n'est sur la manière, au moins sur ses compagnons.

Pas de trahison, chez lui, une loyauté sincère à la cause. S'il y a des traîtres, ce sont les autres, ceux avec qui il frayait avant de disparaître. Des pieds nickelés, des gens pas très sérieux qui envisageaient leur idéal avec une certaine légèreté quand elle demandait de la dureté extrême. Anders Boldersen s'appuie d'ailleurs sur un facteur-clé qui est un événement réel de l'histoire contemporaine du Danemark.

Un événement dont on comprend, au fil des pages, l'importance pour ce roman. Et plus ce qui l'entoure ce dessine, plus ce qui cause tout ce tumulte apparaît et plus on a froid dans le dos en se disant que le pays est peut-être passé à côté de quelque chose d'effroyable. Et là aussi, se constate le changement qui s'est opéré chez les deux frères depuis leurs jeunes années, dans leur façon d'appréhender cette question.

Anders Bodelsen réussit remarquablement à créer la tension tout au long de ce roman, non exempt de violence, mais où elle tient une place particulière. Car, si elle est bien centrale, elle n'est qu'évoquée, que conceptualisée, si je puis dire. La violence est tapie, elle est un enjeu, à la fois source et conséquence de ce qui se déroule sous nos yeux de lecteurs.

En entretenant longtemps le flou qui entoure Soren, mais ses relations avec un autre personnage, dont je n'ai pas du tout parlé ici, eh oui, ne croyez pas que je dise tout, bien au contraire, l'auteur met le lecteur dans l'inconfort. On ne sait pas sur quel pied danser, on ne sait pas quel parti prendre avec ces personnages, on ne sait pas non plus comment Jens va réagir.

La tension s'installe telle une épée de Damoclès, on ne sait pas vraiment qui frapper et surtout pas quand. Le pourquoi, on ne le découvre que bien plus tard et l'on se rend compte, au passage, que ces pays du nord de l'Europe, dont on imagine toujours qu'ils ont coulé des heures paisibles durant toutes ces dernières décennies, ont été en proie à des questions et des déchirements profonds.

Je généralise, mais je retrouve, d'une certaine façon, des questionnements idéologiques qui ne sont pas si éloignés de ceux de Mankell, Indridason ou même de Stig Larsson. On oublie que ces nations, bien avant qu'un fou furieux en transforme l'île d'Utoya en champ de bataille, avait été secoué par des conflits idéologiques et que le sociale démocratie a toujours été fortement contestée sur sa droite comme sur sa gauche.

On est nous aussi bousculé, parce que la construction du roman, en 3 actes, on pourrait dire, est assez surprenante. Une première partie dont Jens est le centre, la seconde qui se focalise sur Soren et la troisième... Vous verrez bien vous-mêmes ! Et, dans tout cela, une lancinante question : qu'est-ce qu'être libre ?

Non, rassurez-vous, je n'entame pas maintenant une dissertation philosophique, mais cette liberté, qu'on trouve bien souvent en s'accomplissant, est bel est bien là, dans "Septembre rouge". Soren et Jens se sont-ils accomplis ? Ont-ils gagné la liberté qu'ils recherchaient ? Pourraient-ils mieux s'accommoder, 20 ans après, du monde tel qu'il va et qui ne leur plaisait pas il y a 40 ans ?

Refaire le monde. Ils en ont rêvé, ils ont agi pour cela, n'y sont pas parvenus, en tout cas de leur point de vue. Il y a quelque chose d'assez prémonitoire dans ce livre, publié en 1991, rappelons-le, quelque chose qui fait écho à une certaine résurgence des idéologies actuelle, alors même qu'il était écrit juste à la fin de la Guerre Froide.

On retrouve un climat, je trouve, qui pourrait, sous des formes à la fois comparables et différentes, se comparer à celui de 2015. On retrouve en tout cas ce même questionnement sur l'engagement, la forme à lui donner et les moyens qui peuvent le rendre (ou pas) efficient. Moi qui ne suis que très peu engagé, qui n'ai pas cette fibre, je suis toujours un peu méfiant à l'égard de ceux qui font cette démarche. Et ici, il y a aussi de quoi l'être pendant un bon moment, avant que n'intervienne une forme de rédemption qui n'est certainement pas un reniement.

Et puis, après tout, oubliez tout cela, tout ce laïus, car, "Septembre rouge", c'est avant tout l'histoire d'un lien fraternel d'une immense force, distendue par les non-dits et la pudeur, et soudain resserré dans l'adversité la plus noire. Ces deux-là n'ont rien perdu de leur amour et c'est dans l'épreuve qu'ils vont affermir cela une nouvelle fois. Peut-être une dernière fois.

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