jeudi 7 mai 2015

"L'amour dans ma vie ressemble à ça, à une angoisse de la page blanche".

Sachez-le, ce billet a bien failli s'intituler "Eloïse ange gardien", et puis, je me suis dit que ce ne serait pas forcément très sympa pour le livre et son auteur... Alors, je suis, comme souvent, allé piocher une citation au coeur même du livre, qui me semble assez bien refléter l'état d'esprit des personnages. Voici une comédie romantique et fantastique (les deux termes pouvant être intervertis) qui a un charme certain et ne devrait pas manquer de faire verser quelques larmes, mais pas forcément là où on s'y attend. "La porte du secret" est le deuxième roman de Christel Noir et vient de paraître aux éditions Héloïse d'Ormesson. Un joli moment de lecture où l'amour est évidemment le coeur du récit, mais sous différentes déclinaisons, avec des personnages surprenants et dans un univers rempli de livres anciens...



Lors d'un weekend en Normandie pour fêter l'anniversaire de Margaux, sa meilleure amie, Marie fait la rencontre d'un homme, Josh, scénariste et animateur de cours pour les apprentis cinéastes des deux côtés de l'Atlantique. Manifestement, la rencontre n'est pas vraiment fortuite : Margaux a bien mené sa barque pour que ces deux coeurs solitaires entrent en collision.

Et le courant passe entre Marie et Josh, c'est indéniable, mais aucun des deux ne franchit le pas. Pire, Josh doit quitter la France pour Los Angeles dès la fin du weekend, c'est donc un océan qui va séparer les deux potentiels tourtereaux. Marie, elle, va pouvoir retrouver sa vie bien remplie et surtout sa librairie où elle vend des livres anciens.

Pourquoi de telles hésitations, alors ? Parce que Marie et Josh traînent tous les deux leur passé comme un bagnard son boulet. Non, c'est bien plus encombrant encore, en fait. Marie, qui entretenait une relation très forte avec son grand-père, a repris sa librairie à la mort de celui-ci et s'y consacre corps et âme, comme si elle espérait le faire survivre à travers ces rayonnages.

Toute concentrée sur cette mission, qu'elle s'est elle-même assignée, Marie a sacrifié tout le reste, y compris sa vie sentimentale et personnelle. Mais, pour autant, et c'est assez paradoxal, elle qui s'est installée dans l'appartement du défunt grand-père, n'a jamais pu, depuis son décès, entrer dans sa chambre. Comme si franchir cette porte risquait de rompre un charme...

Josh, pour sa part, n'est pas remis du deuil terrible qui l'a frappé lorsque sa femme, Hélène, a été renversée par une voiture. Brutale, cette disparition l'a plongé dans un profond désarroi dont il ne parvient pas, et on peut le comprendre, à sortir. L'homme est toujours profondément amoureux de cette épouse défunte et cela le bloque lorsque se profile toute nouvelle relation avec une femme.

Avec Marie, ça n'a pas manqué. Oui, elle lui plaît, c'est évident, mais il lui semble que nouer une relation plus intime serait comme tromper Hélène... Raisonnement irrationnel, mais, c'est surtout l'impossibilité de Josh à faire son deuil, expression certes un peu bizarre, mais qui, ici, convient parfaitement, qui ressort avec force.

A son retour à Paris, c'est pourtant Marie qui va avoir la surprise de sa vie. Soudainement, la voilà face à un étrange personnage qu'elle semble la seule à voir et surtout à entendre. Eloïse, se présente l'ectoplasme. Apparemment, elle est chargée de remettre un peu d'ordre dans les idées de Marie et, surtout, de l'aider à ne pas rater l'occasion qui se présente à elle d'enfin vivre sa vie, sans amarres, sans rompre tout lien avec son passé, mais en s'en libérant.

La créature est pleine de bonne volonté, mais aussi d'une grande naïveté. C'est sa première "mission", alors, elle découvre les humains dans l'exercice de leur fonctions. Mais, c'est aussi sa force, parce qu'elle n'est pas encombrée par les souvenirs qui emprisonnent Marie dans leurs rets. La fraîcheur d'Eloïse fait toute sa force.

Qui est, alors, Eloïse ? On l'appelle "ange gardien", mais c'est plus par commodité. A aucun moment, il n'y a de dimension religieuse, dans le personnage d'Eloïse. Cela peut aussi bien être une sorte de Jiminy Cricket, une allégorie de la voix de la conscience de Marie, en plein débat intérieur. A vrai dire, peu importe qui est ou ce qu'est Eloïse, c'est son action qui compte et comment elle influe sur les choix de Marie.

Et Eloïse n'est pas seule à mener cette action pour que Marie prenne enfin son destin en main. Elle peut compter sur deux complices qui accompagnent depuis un moment la libraire dans son existence. Et ce duo-là vaut le détour. Ce sont même, allez, je le dis, les deux personnages les plus forts du romans, même si leurs rôles sont secondaires.

Ils s'appellent Noémie et Emile et sont aussi différent qu'on peut l'être : elle est une adolescente rebelle et volubile, qui joue la provoc' à fond pour fuir des parents qui se disputent sans cesse ; lui est un vieil homme, ami de longue date du grand-père de Marie, muet depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et qui hante, oui, le mot est le bon, la librairie, plus encore depuis la mort de son seul ami.

Qu'ils sont touchants, ces deux-là ! Une incroyable complicité et une immense tendresse émanent d'eux. L'un veille sur l'autre et réciproquement, celle qui a la vie devant elle et l'autre qui a la sienne derrière lui... La jeunesse et la fougue de l'autre, l'expérience et le calme de l'autre. Oui, vraiment, j'ai adoré ces deux personnages qui mettent du piment dans ce livre. Et plus encore.

La manière dont ils vont prendre en charge la timide Marie pour, avec le soutien d'Eloïse, avec qui ils communiquent de façon, disons, artisanale, est elle aussi très touchante. Leur abnégation fait d'autant plus chaud au coeur que, eux aussi, d'une certaines façons, ne volent pas de leurs propres ailes. Et c'est aussi ce qui fait le charme de "la porte des secrets" : dans le sillage de Marie, eux aussi vont évoluer, profondément.

Car, si Marie et Josh se sont emmurés dans leur douleur, Noémie et Emile ont choisi de porter des masques, pour avancer dans une vie pas toujours rose. L'adolescente, impétueuse, bravache mais aussi timide, se planque derrière des allures de rebelles et de ringarde, aussi, méprisant le regard des autres, qui la blesse, pourtant.

Elle se bat autant contre elle-même que contre le monde entier, jouant la carte de la grossièreté et du sarcasme, alors qu'elle n'a besoin que d'attention, de tendresse et qu'elle n'est certainement pas celle qu'elle montre à tout le monde. Une adolescente comme tant d'autres, finalement, qui essaye d'exister mais n'a pas encore pris véritablement son envol.

Quant à Emile, le silence qu'il garde, tant sur son passé, douloureux, que sur tout le reste, lui évite finalement d'affronter l'infinie solitude dans laquelle il évolue depuis tant d'années. A la mort de son seul ami, le grand-père de Marie, cet état a encore empiré et il s'est accroché à elle, reprenant le flambeau du grand-père.

D'une certaine manière, Marie et Emile agissent différemment, mais pour les mêmes raisons : elle cherche à faire perdurer la mémoire de son grand-père, Emile veille sur elle à son tour, jusqu'à ce qu'enfin, elle se décide à prendre les rênes de sa propre existence. Il est muet, Emile, mais n'en pense pas moins et sa discrétion, et son élégance, qui l'accompagne, ne sont pas les moindres de ses qualités.

Reste le thème central de ce roman : le deuil, et la difficulté à accepter la disparition. Avec une dimension que je trouve très intéressante, car ce deuil n'est pas seulement vécu comme la perte d'un être cher, même si c'est évidemment important, mais aussi comme un surcroît de responsabilité à assumer pour le vivant.

Je l'ai dit, Marie se consacre à la librairie comme si l'âme de son grand-père y résidait, et Josh, lui, est toujours un époux fidèle et dévoué à la mémoire de son épouse morte. Ils sont eux-mêmes leurs propres geôliers, refusant, consciemment ou inconsciemment, de laisser partir leurs morts. Car, c'est vraiment la sensation que l'on a : un acharnement à rejeter l'idée de la mort de l'être aimé.

Ce fil à la patte est difficile à détacher, cela nécessite une acceptation qui est, nous le savons tous, bien souvent l'étape du deuil la plus compliquée à franchir. Plus, sans doute, pour Josh, qui a dû affronter un décès brutal et inattendu. On est hors de schémas classiques, de carcans sociaux, de codes moraux.

On se trouve face à une démarche éminemment personnelle et intime, presque un sacrifice, un renoncement à la puissance grisante d'un amour qui s'est arrêté avec la mort d'un des deux acteurs. Le souvenir est encore incarné, il faut, non pas qu'il s'efface, mais qu'il prenne la place qui doit être la sienne, au coeur de la mémoire.

Jamais Marie n'oubliera son grand-père, jamais Josh n'oubliera Hélène, mais chacun d'eux doit, pour revivre pleinement, franchir de nouvelles étapes, construire de nouvelles histoires (ici, on parle d'histoire sentimentale, mais je crois qu'on peut étendre le raisonnement à bien d'autres activités) et suivre un destin mis en stand-by.

Le terme de "comédie sentimentale" est souvent trompeur, parce que le côté comique y transparaît plus que les thèmes, parfois bien moins légers, qui sont traités. Mais, tout est aussi dans la tonalité donné à l'ensemble du livre. Et, faut-il y voir l'action d'Eloïse, sorte de lumignon déchirant la grisaille, mais "la porte du secret" est plutôt lumineux.

Malgré les difficultés, le fardeau de destins pas évidents, les personnages, particulièrement les protagonistes secondaires, apporte ce qu'il faut de légèreté dans cet ensemble qui pourrait vite s'avérer pesant. Reste que la comédie n'exclut pas une gamme de sentiments plus sombres, et on a aussi, au fil des pages, son content d'émotions.

Quant au fantastique, il intervient de façon agréable, sans être trop pesant ou tout écraser. Au contraire, il apporte lui aussi cette touche de fantaisie qui permet de faire évoluer les personnages sans trop alourdir l'ensemble. C'est un outil, pas le coeur du roman, cette présence. D'autant, encore une fois, que chaque lecteur verra certainement Eloïse de façon différente selon son humeur ou son parcours propre.

Au final, on sourit, on a les yeux humides et on s'attache à des personnages qu'on aimerait bien voir évoluer encore. Parce que, après les avoir découverts à des moments très difficiles, on se dit qu'ils vont, petit à petit, retrouver le bon rail qui mène vers des eaux plus tranquilles. Et surtout plus heureuses. Et rompre enfin l'angoisse de la page blanche, car tous les personnages vont enfin avoir les mains libres pour écrire eux-mêmes les nouveaux chapitres de leurs vies.

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