mardi 19 juillet 2016

"Elle avait mille ennemis, et chacun d'eux attendait qu'elle se mît à se comporter en divinité".

Il y a quelques semaines, je vous parlais d'un roman dont le point de départ était la mort de Dieu. Cette fois, et parce que je suis un garçon organisé, ordonné et plein de logique, le livre dont nous allons parler ce soir débute par une naissance divine... Point commun de ces deux romans, leur auteur, le formidable, passionnant, érudit, drôle et corrosif James Morrow, que nous avons eu la chance de rencontrer à Epinal lors des dernières Imaginales, à la fin du mois de mai. "Notre mère qui êtes aux cieux" a été réédité par le Diable Vauvert juste avant le festival vosgien et l'on y retrouve toute l'ironie féroce de l'auteur du "Dernier chasseur de sorcières" mais aussi sa dénonciation virulente des fanatismes religieux. Vous l'aurez compris, un roman qui vient s'inscrire dans une actualité lourde mais qui nous rappelle aussi que l'érudition et l'esprit, que la satire et le sarcasme sont aussi des armes efficaces contre l'obscurantisme. En voilà une preuve éclatante, avec cette véritable version parodique d'un évangile...



Murray Katz, juif, athée, féru de philosophie, vit dans un bâtiment qui fut, du temps de sa splendeur, un phare, à Brigantine, dans le New Jersey. Une vie calme et paisible, loin du fracas de ce monde, que l'homme chérit par-dessus tout. C'est l'une des rares activités sociales de Murray qui va faire basculer sa vie, au milieu des années 70.

Car, le solitaire, pour arrondir des fins de mois parfois difficiles, avait décidé de se rendre de temps en temps dans une banque du sperme pour y faire des dons contre quelques billets verts. S'il avait imaginé qu'un jour, ce simple geste, enfin vous voyez ce que je veux dire... Bref, s'il avait imaginé ce que cela entraînerait, peut-être aurait-il cherché une autre source de revenu...

Un beau jour, Murray est contacté par cette banque en raison d'un problème avec son dernier échantillon. Effrayé par le terme "contaminé" présent dans le message, l'homme voit déjà sa dernière heure venue, les souffrances de la maladie, l'agonie, la mort... Mais, arrivé sur place, c'est tout autre chose qu'il découvre. A sa grande stupéfaction.

Un miracle, oui, pour ceux qui découvrent le phénomène, c'est le mot qui vient à l'esprit. Et quel miracle, tant il rappelle un événement majeur de notre civilisation ! On lui remet en effet un étrange récipient contenant son dernier don en date... mais pas uniquement. L'objet est un utérus artificiel, car le sperme de Murray a fécondé un ovule sans qu'on sache comment...

La parthénogenèse... Un phénomène inexplicable scientifiquement parlant, mais, en repartant avec son étrange appareil sous le bras, Murray se découvre soudain une vocation de père qu'il ignorait jusque-là. Et, après avoir veillé quelques mois sur l'objet, le voilà heureux papa d'une petite Julie, enfant miracle, en qui d'aucuns voient... la fille de Dieu !

Eh oui, comment ne pas rapprocher la conception de Julie de celle de Jésus, en personne ? Avec une différence notable : si Dieu a fourni un ovule... c'est que Dieu est une femme... De quoi chambouler pas mal de choses, dans un monde où le fanatisme religieux gagne du terrain, Murray a pu le constater devant la banque du sperme où quelques manifestants ultra-religieux faisaient du tapage...

Murray ne veut pas y croire, être père d'une enfant conçue en l'absence d'un mère passe encore, mais que Julie puisse être la fille de Dieu, c'est aller un peu trop loin pour l'athée rationaliste qu'il est... Mais, quand Julie commence, très jeune, à montrer des signes et des aptitudes qui ne trompent pas, il faut bien que Murray se résigne : il est le père d'une jeune divinité...

Mais Murray s'effraie de ces capacités, de ces dons, de ces aptitudes à faire des miracles et il doit mettre le holà rapidement avant que Julie ne se fasse remarquer. Que risquerait-elle, alors, si ce n'est un sort funeste identique à celui de son célébrissime demi-frère ? Alors, interdiction, même par jeu, de marcher sur l'eau ou de guérir les aveugles !

Et qu'adviendra-t-il lorsqu'elle grandira ? Car, s'il y a un côté ludique pour un enfant à pouvoir faire ces prouesses, s'accepter en tant que divinité à l'âge adulte, ce n'est pas du tout pareil. Et c'est justement le coeur de ce roman (dont le titre original est "Only begotten daughter", soit la fille unique de Dieu) : comment Julie va-t-elle vivre ce destin qu'elle n'a pas choisi ?

Il faut dire que rien ne va lui être épargné, avec l'irruption du Diable en personne, mais surtout d'un certain Billy Milk, personnage ignoble comme James Morrow sait si bien en créer. Cet homme est le pasteur de la Première Eglise de la Vision de Saint-Jean et surtout, un fanatique religieux souhaitant faire revenir dans le New Jersey un ordre moral pur, fondé sur la parole de Dieu...

Dans son collimateur, outre les banques du sperme, dont celle où Murray a donné le sien, une ville, Sodome et Gomorrhe moderne, ville de perdition : Atlantic City... Le lecteur va suivre en parallèle le destin de Julie, aux prises avec sa divinité, et celui de Billy Milk, ambitieux et fourbe, capable des pires plans pour que ses idées triomphent...

James Morrow, comme dans la plupart de ses autres livres, s'amusent à moquer les travers de la religion et des fidèles les plus acharnés. Dans "Notre mère qui êtes aux cieux", il écrit ni plus, ni moins son évangile. A travers la vie de Julie Katz, demie-soeur de Jésus et fille de Dieu, à travers sa lutte permanente pour appréhender cette divinité inattendue, il revisite les événements forts de la vie de Jésus, dans une Amérique contemporaine.

Au service de ce récit loufoque et grinçant, une créativité, un humour, mais aussi une profondeur qui font qu'on rit mais pas uniquement. Car, derrière la façade plutôt comique du roman (la descente aux enfers de Julie et sa rencontre avec Jésus sont un monument de drôlerie), on retrouve bien sûr certains des thèmes de prédilection de l'auteur.

La dénonciation des fanatismes, qui s'incarne ici parfaitement dans le terrible Billy Milk, dont la trajectoire, vous le verrez, vaut également le détour, mais aussi une réflexion sur le besoin de spiritualité qui semble intrinsèque à l'espèce humaine. Morrow n'oublie pas de dénoncer le rationalisme lorsqu'il devient lui aussi un absolutisme, sans laisser de place au doute.

Cette thématique, moins présente dans ce roman que dans d'autres livres de James Morrow, est tout de même présente à travers le personnage d'Howard, scientifique et premier amant de Julie. Lui ne jure que par la science, seule à posséder toute les réponses, quoi qu'il arrive. Jamais il n'en démordra, même face à une Julie rongée par ses questionnements existentiels.

Oui, au-delà de la parodie, du sarcasme et de la critique acerbe, il y a tout de même cette réflexion de fond au sujet de la divinité : comment accepter cela, alors qu'on n'a rien demandé et qu'on aspire à vivre simplement ? Comment assumer cette filiation hors norme, vivre comme la fille de Dieu, avec toutes les attentes que cela peut représenter ?

Atlas, portant le monde sur son dos, ou Jésus montant au calvaire avec sa croix, symbole des péchés du monde pesant sur son épaule, voilà tout ce que ne veut pas être Julie. Mais le fait est là et elle doit apprendre à vivre avec, dans un monde hostile où le mal se drape de toutes les vertus et cherche à imposer une rigueur morale aux allures de carcan.

Comme Jésus, Julie débarque dans un monde tellement égocentrique et aveuglé par les oeillères "king size" de ses certitudes que, même en apportant les preuves de sa divinité, elle ne serait de toute façon pas la bienvenue, parce qu'elle remettrait trop de choses en cause... A elle de trouver comment incarner son rôle, comment utiliser ses pouvoirs sans devenir le symbole qu'elle ne veut pas être...

Mais, pour parvenir à l'équilibre, pour trouver sa place dans le monde, pour vivre en parfaite harmonie avec ce qu'elle est, elle va devoir accomplir son destin, comme son illustre demi-frère. Boire le calice jusqu'à la lie, éprouver la faiblesse de sa chair autant que la force de son esprit. Et se dresser face à Billy Milk et ses disciples...

James Morrow joue la carte de l'irrévérence à fond, l'abattant comme un atout maître et ne ménageant personne. Sa vision de Dieu, bien loin de celle du corps sans vie flottant dans l'Atlantique d' "En remorquant Jéhovah", est encore bien plus provocante lorsqu'il nous montre sa véritable nature dans les dernières pages du livre... Le genre d'idée qui ne vous vaut certainement pas que des amis.

L'imagination de James Morrow est foisonnante, spectaculaire, proposant des situations tout aussi improbables qu'elles sont originales, percutantes et (im)pertinentes. Il réussit à mettre le fantastique au service de la philosophie pour mener des réflexions sur l'homme, sa condition, la science, la pensée, le religieux, le spirituel, la foi et la raison. Entre autres.

"Notre mère qui êtes aux cieux" est une quête initiatique dans une Amérique qui reste, pour beaucoup, encore aujourd'hui, une espèce de terre promise. Une nouvelle Canaan où ruisselleraient le lait et le miel, pour reprendre une formule biblique... Une version théiste du rêve américain, pourtant battue en brèche par les faits, entre racisme, rejet de l'autre et fanatisme poussé à l'extrêm(ism)e.

L'évangile selon James Morrow prône le libre arbitre contre toutes les certitudes et bouscule les dogmes pour mieux en démontrer l'absurdité et le danger. En ces temps troublés, où partout le religieux se fait plus dogmatique que jamais et contribue à la montée de périls qui n'ont rien à envier aux lubies du révérend Billy Milk, la lecture de ses romans est on ne peut plus salutaire.

Avec une arme absolue : celle du rire, de la dérision. Pour tourner en ridicule tous ceux qui se prennent bien trop au sérieux et cherchent à contrôler absolument l'existence de leur prochain. Jusqu'à, bien souvent, agir à l'encontre des enseignements de la religion qu'ils prétendent défendre... Alors, rions, rions pour ne pas en pleurer, mais restons aussi vigilants face à ces fous de Dieu qui se lèvent partout. Et qui, eux, ne rient pas du tout, du tout...

Aucun commentaire:

Publier un commentaire