mardi 5 juillet 2016

"La femme est le pilier sur lequel repose ce monde, ce qui impose de porter fièrement son fardeau, ne serait-ce que pour le bien de tes enfants".

Autre découverte faite grâce à un salon, notre roman du jour, qu'on qualifiera de roman historique, mais qui conserve un écho, hélas, très contemporain, et a pour thème la terrible question des mariages forcés. Vous noterez donc un certain décalage entre la phrase qui sert de titre à ce billet et qui est une citation extraite du livre, et son sujet central... Mais, ne vous y trompez pas, c'est aussi un roman sur la place de la femme dans la société et le récit d'une quête d'émancipation, avec tous ses obstacles et le prix à payer. "Chinongwa", premier roman de la romancière zimbabwéenne de langue anglaise Lucy Mushita, est paru il y a 4 ans, maintenant, aux éditions Actes Sud. mais c'est un livre à découvrir, en particulier parce qu'il met en scène deux personnages féminins très forts, dont la relation mouvementée sera au coeur de la deuxième partie.



Chinongwa est née aux alentours de l'année 1910 dans un pays qu'on appelle alors la Rhodésie. Elle appartient à une famille au destin contrarié. En effet, son grand-père a choisi de combattre les Anglais quand ceux-ci ont voulu coloniser la région, tandis que nombre d'autres familles choisirent de fuir et de s'installer ailleurs.

Résultat, lorsque la famille de Chinongwa a décidé, à son tour, de migrer, elle est arrivée bonne dernière sur les nouvelles implantations et n'a pu obtenir qu'un terrain à la taille restreinte et à la fertilité incertaine. Voilà comment Chinongwa est née dans une famille au lustre et à la fortune passés et désormais pauvre et dépendante des autres.

Ainsi, la soeur aînée de Chinongwa a été échangée quelques années plus tôt. Oui, échangée, c'est le mot : alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, elle a été mariée à un homme bien plus âgée qui, en retour, a donné de la nourriture et des têtes de bétail. Une transaction qui a permis à la famille de survivre, certes, mais pas de sortir de son état.

Et, désormais, la situation est à nouveau critique... Alors, le père de Chinongwa a décidé que ce serait son tour d'être échangé, selon les mêmes modalités. Reste à trouver le mari idéal pour l'enfant, qui n'a pas encore atteint 10 ans. Le père part donc en tournée, emmenant avec lui la fillette, mais aussi la tante de celle-ci.

Si Chinongwa n'est pas surprise du sort qu'on lui réserve, pour avoir gardé le souvenir du départ de sa grande soeur, sa réaction est pourtant assez surprenante : elle devient muette. Plus un son ne sort de sa bouche, ce qui, évidemment, ne joue guère en sa faveur lorsqu'on la présente aux maris potentiels. Mais, ce n'est pas le seul handicap de l'enfant.

Elle a grandi dans un milieu pauvre, aussi son allure physique laisse-t-elle à désirer, comme ses vêtements. Pour dire les choses clairement, elle fait pitié à voir, maigre et mal attifée, les yeux plein de croûtes... La comparaison est terrible : c'est comme si on proposait à ces hommes bien plus aisés de le refiler une bête malade...

Conséquence, malgré une tournée longue et pénible, impossible de trouver quelqu'un qui accepte de prendre Chinongwa pour épouse contre les ressources espérées... C'est presque un hasard qui va sceller son sort. Une proposition de dernière minute, inattendue et surtout assez particulière, puisqu'elle ne va pas émaner d'un homme, mais d'une femme.

Maidei a elle aussi un destin chaotique. Elle aussi a été mariée très jeune, mais elle s'est révélée stérile. Une situation qui lui a valu d'être répudiée, déshonorée. Son salut est venu d'un homme veuf qui recherchait une femme pour s'occuper de ses enfants. Maidei a donc retrouvé un statut social plus enviable, mais son incapacité à donner de nouveaux enfants à son mari lui pèse, dans une société où le nombre d'enfants est signe d'aisance.

Voilà pourquoi elle a eu l'idée, sans même en parler à son époux, de faire de Chinongwa, certes très jeune et bien peu attrayante, la seconde épouse de son mari. Après une période d'apprentissage de son nouveau rôle, elle sera parfaite pour porter les nouveaux enfants de la famille et permettre à leur époux de redorer son blason...

Maidei a tout d'une mère de substitution pour Chinongwa qui aura énormément à apprendre d'elle, alors qu'elle s'apprête à quitter l'enfance pour devenir une femme. Dans cette société traditionnelle, être femme, c'est donc porter les enfants, mais aussi assurer la bonne tenue du foyer, pendant que l'homme vaque à ses affaires...

Le hic, c'est que, d'emblée, un malentendu va surgir entre les deux femmes. Et l'alliance espérée va tourner à la rivalité la plus rude... Au point que les destins de Chinongwa et de Maidei vont suivre une route tout à fait différente de ce qui avait envisagé. Mais, la plus jeune des deux femmes franchira ainsi la première étape vers une émancipation, qui ne se fera pas sans heurt...

Un mot sur la construction particulière du livre. La première partie, qui touche aux démarches pour marier Chinongwa, est écrite à la troisième personne. Mais, lorsque la fillette devient la jeune épouse placée sous l'aile de son aînée, alors, les chapitres alternent proposant alternativement le regard de Chinongwa et de Maidei, qu'on appelle selon son titre Amaiguru. Sans oublier quelques interventions de Baba Chitsva, l'époux.

Ce point établi, il est évident que les deux parties sont carrément différentes dans le fond comme dans la forme. Et pour cause : dans la première, Chinongwa n'est qu'une spectatrice, perdue, muette et résignée, malgré tout, au sort qu'on a décidé pour elle, tandis que dans la seconde, elle grandit, mûrit, mais se révolte aussi, bref, prend son destin en main.

Je l'ai dit plus haut, la rencontre de Chinongwa et Maidei aurait pu être une chance pour toutes les deux. Une alliance aurait pu s'avérer heureuse. Mais, ce n'est pas ce qui va se passer. La narration, en variant les points de vue, permet de mesurer à quel point la mésentente entre elle repose sur un malentendu qui n'a aucune raison d'être...

Chinongwa voit en l'Amaiguru une véritable marâtre, quand Maidei considère sa cadette comme une gamine capricieuse qui met une mauvaise volonté dans chaque geste du quotidien, renâcle à remplir le rôle qui lui a été dévolu, tout en cherchant à l'évincer. Mais, tout cela relève de l'erreur de jugement, et les conséquences seront terribles.

"Chinongwa" est un livre qui repose sur un redoutable paradoxe : dans cette société traditionnelle de la Rhodésie du début du XXe siècle, la femme est à la fois un centre névralgique de la vie et, dans le même temps, une sorte de variable d'ajustement qui se retrouve parfois, souvent, rabaissée au même niveau qu'une simple marchandise.

La femme est essentielle dans le bon fonctionnement d'un ménage, en plus de son indispensable rôle de mère. On l'a dit, les fratries nombreuses sont signes d'aisances, les grossesses à répétition sont donc le lot de la plupart des femmes et ce, dès le plus jeune âge. Sans oublier l'absence de sentiment au sein de mariages arrangés, la différence d'âge souvent énorme, le peu de préparation et d'explications préalables...

Autant de tâches qui enchaînent la femme à son foyer et ne lui laissent guère le temps pour autre chose. Quand, en plus, il faut partager, puisque la polygamie existe, et qu'une hiérarchie s'installe, on comprend bien tous les carcans les qui entravent, sans véritable espoir de sortir de ce train-train qui ne s'achève le plus souvent qu'à la mort.

Chinongwa comme Maidei sont deux cas particuliers. L'Amaiguru est marqué de ce terrible sceau qu'est l'infertilité. Une honte dont elle ne peut se défaire, même après son mariage avec Baba Chitsva, qui sauve les apparences. Elle voudrait pouvoir remplir le rôle de toute femme dans la société où elle vit, elle a frôlé le bannissement, elle ne veut surtout pas déchoir encore.

A l'opposé, Chinongwa est entré en résistance contre ce destin imposé. Oh, peut-être pas de façon tout à fait confiante, ni éclatante, mais son mutisme est un signe fort, qui la pénalise, aux yeux des siens, qui enragent, mais qui lui évite, longtemps, de devoir se marier. La manière dont ce mutisme va passer est une des grandes scènes du romans, à la fois cocasse et pourtant effrayante et violente.

Si elle ne l'exprime peut-être pas aussi clairement, Chinongwa s'est mis en tête de se sortir de cette fatalité inhérente à son sexe et de vivre comme elle l'entend, quoi qu'il lui en coûte. Cette marche vers l'émancipation, c'est la dernière partie du roman et vous verrez que, pour y parvenir, elle fera des choix drastiques, mais qui, cette fois, affirmeront son rejet du sort et de la domination masculine.

Chinongwa n'est pas seulement un personnage de roman. Elle a réellement existé et Lucy Mushita l'a rencontrée lorsqu'elle même n'était qu'une jeune enfant et son aînée, une très vieille femme. Une grand-mère à la très mauvaise réputation, voilà peut-être aussi ce qui a finalement provoqué la curiosité de Lucy, jusqu'à, des années plus tard, faire de cette histoire le sujet de son roman.

Lucy Mushita a connu la Rhodésie, le passage compliqué à l'indépendance et la naissance du Zimbabwe. Elle est aussi une exilé, puisque voilà une trentaine d'années qu'elle a quitté sa terre natale pour s'installer aux Etats-Unis, je crois, puis en France, où elle vit depuis un long moment, désormais, du côté de Nancy.

Elle a connu cette société traditionnelle dont elle parle dans le livre. Et son regard s'avère très critique. La dénonciation des mariages forcés de fillettes est sans concession et son propos vise clairement à souligner le peu de cas que l'on fait des femmes, le peu de liberté qu'on leur laisse. Pour moi, "Chinongwa" possède une incontestable dimension féministe qui culmine dans le final du livre, malgré les avanies que devra subir le personnages.

Voici un roman qui m'a marqué, auquel je repense encore, des semaines après l'avoir lu. Chinongwa, mais aussi Maidei, dont le destin est dramatique, restent dans ma mémoire. Je ne sais pas ce qui serait ressorti de cette histoire si elles avaient pu ou su s'entendre. Peut-être, bizarrement, leur affrontement est-il une chance pour la plus jeune des deux...

Reste qu'on ressent forcément une compassion profonde pour elles, sans chercher à dire qui est la gentille, qui est la méchante, ce n'est pas le sujet. Et, même si l'on porte un regard d'occidental sur ce récit, avec les risques de fausser sa vision en la faisant passer par un prisme culturel différent, on ne peut qu'être bouleversé par le sort de ces enfants considérées comme des objets de troc.

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