mercredi 8 mars 2017

"En réalité, le temps ne passe pas. C'est nous qui passons" (Ken Bruen).

"Le temps, le temps, le temps et rien d'autre", chantait Charles Aznavour. Ce temps, il revient souvent sur ce blog, avec des romans comme "Sale temps", de Lou Jan ou encore "22/11/1963", de Stephen King. Un temps qui vit, qui se débat, qui s'oppose à l'homme, un temps matérialisé, tangible, effrayant... Dans notre roman du jour, le temps est une nouvelle fois un personnage à part entière, mais d'une façon très différente. Après "les Insulaires" et "l'Adjacent", Christopher Priest réunit des thèmes qui lui sont chers, sur lequel il travaille, réfléchit, pour un roman troublant, à la lenteur toute calculée. "L'inclinaison" (on reviendra sur le titre, tiens) est paru à l'automne dernier chez Denoël (traduction de Jacques Collin) et il en envoûtera sûrement autant qu'il en déconcertera. Mais il se dégage de ce livre quelque chose qui marque. Le dépaysement de cet étrange archipel du rêve n'y est pas pour rien, tout comme la nostalgie qu'on ressent entre les lignes, et qui nous concerne aussi.



Alesandro Sussken est né dans un pays en guerre, la République de Glaund, Etat dirigé par une junte militaire. Une grande partie de son enfance, Sandro a vécu au rythme des combats jusqu'à ce que le conflit soit délocalisé. Une paix relative revient alors à Errest, la ville où vivent les Sussken. Relative, car il faut encore et toujours envoyer de nouvelles recrues au front.

Sandro y échappera, mais pas son frère aîné, Jacj, appelé sous les drapeaux pour une durée indéterminée. En l'occurrence, ce sera pour toujours et avec si peu de nouvelles que le jeune garçon et ses parents redouteront toujours de découvrir que Jacj a été tué lors d'une bataille disputée à l'autre bout du monde.

Pendant ce temps, Sandro s'est découvert un talent de musicien, instrumentiste, dans un premier temps, puis compositeur. Il a même décidé de faire carrière et commence à connaître un honnête succès avec ses compositions classiques. Parmi ses sources d'inspiration : les îles du Rêve, qu'on aperçoit depuis Glaund quand on regarde l'horizon.

Leur attrait est encore plus fort parce que la junte au pouvoir interdit tout déplacement de ses citoyens à l'extérieur du pays, ou alors sous un strict contrôle. Sandro rêve de ces îles, et c'est comme si sa musique lui était dictée par elles... Jusqu'au jour où se présente une formidable opportunité de visiter ces îles.

On lui propose de participer à une longue tournée à travers l'archipel, où ses oeuvres seront jouées par les meilleurs musiciens, dirigées par les plus grands chefs. Sandro accepte cette proposition sans hésiter et se prépare pour ces neuf semaines de voyage qui lui permettront de réaliser son rêve, de découvrir ces fameuses îles qui l'obnubilent, mais aussi, espère-t-il, de régler un autre problème.

En effet, sur l'une des îles du Rêve, Temmill, surnommée l'Etouffeuse, vit un musicien qui semble plagier les oeuvres de Sandro. Pourtant, ce mystérieux And Ante n'a rien à voir avec le compositeur : lui joue du rock, pas du classique, mais ses mélodies ressemblent comme deux gouttes d'eau aux oeuvres qui ont fait la renommée de Sandro.

Sandro n'a pas pris ombrage de cette situation, mais il aimerait rencontrer celui qui se cache derrière ces disques et comprendre pourquoi sa musique rock et ses compositions classiques se ressemblent temps. Temmill est au programme de la tournée, il n'aura qu'à attendre le moment propice et espérer que And Ante sera au rendez-vous.

La tournée débute, se déroule au mieux, le succès est total. Seul regret, pas d'And Ante lors du passage à Temmill. Tant pis, et avant même de regagner la République de Glaund, Sandro ressent une forte nostalgie. Il se verrait bien revenir dans ces îles, pourquoi pas Temmill, dont il a apprécié la douceur de vivre, non plus seulement pour quelques jours, mais pour y vivre.

Mais, à son retour au pays, sa vie bascule : Sandro découvre sa maison vide, son épouse n'est plus là. Il découvre qu'il a des dettes importantes et, pire encore, que ses parents sont morts... Bref, toute sa vie a volé en éclats sans qu'il en sache rien. Le monde de Sandro s'effondre sans qu'il comprenne pourquoi, jusqu'à ce qu'il remarque... la date.

Si l'on en croit les factures, les journaux, tout ce qui porte une date, il n'est pas partie neuf semaine, mais près de deux ans ! Comment expliquer cette différence incroyable ? S'il s'était absenté aussi longtemps, il l'aurait remarqué, forcément ! A moins que... Soudain, certains souvenirs de la tournée dans les îles du Rêve lui reviennent et Sandro comprend que quelque chose cloche, là-bas...

Dans les îles du Rêve, le temps ne s'écoule pas comme ailleurs. Ces îles, les fans de Christopher Priest les connaissent bien : elles sont le cadre de "la fontaine pétrifiante", du recueil de nouvelles "l'Archipel du Rêve" et, plus récemment, d'un de ses derniers romans, "les Insulaires". Mais, rassurez-vous, on peut lire "l'Inclinaison" sans avoir lu les autres auparavant.

Bien sûr, il s'agit pour Sandro de comprendre ce qui se passe dans ces îles, innombrables, dans lesquelles on pourrait voyager presque sans fin sans jamais parvenir à toutes les visiter. Mais, ce n'est pas tout, et du reste, on ne parlera évidemment pas ici. Et puis, l'histoire n'est pas la seule chose qui importe dans ce roman.

Non, il y a ce rythme, lent mais pas monotone, hypnotique, plutôt, ces longues croisières dans cet archipel infini. Il y a un mot, en quatrième de couverture, qui qualifie parfaitement cette impression : langoureux. Difficile de savoir s'il faut prendre ce mot dans un sens positif ou plutôt négatif. A bien y réfléchir, il faut peut-être justement joindre ces deux sens.

Tout comme je vais joindre deux termes qu'on oppose parfois : la mélancolie et la nostalgie. Sandro cherche un hypothétique bonheur dans les îles, mais celui-ci semble le fuir à chaque fois qu'il s'en rapproche. Mais Sandro est aussi nostalgique, mesurant le temps qui passe et l'éloigne de l'enfance, lorsque sa famille était réunie, heureuse malgré tout.

Oh, pour certains lecteurs, je le sais, cette lenteur sera un obstacle à la lecture. Mais, quand j'ai dit que ce récit était hypnotique, ce n'est pas pour rien. Je me suis laissé emporter par l'écriture de Priest, par le voyage de Sandro, par sa quête presque impossible. J'ai tourné les pages, sans m'en rendre compte pour lire ce roman aussi vite qu'il se déroule lentement.

Sandro est à la recherche d'un idéal qui n'existe sans doute que dans son esprit. Les îles du Rêve... Elles portent bien leur nom, il les a imaginées tant de fois, il les a recréées selon ses propres canons, il en a tiré l'essence de sa musique. Il a enjolivé cette dolce vita que représentait à ses yeux ces îles lorsqu'ils les contemplait de loin et qu'il entend retrouver et goûter pour le restant de ses jours.

Lors de son premier séjour, lors de cette tournée, il a découvert tout ce qui différencie ces îles de Glaund, à commencer par la liberté. Mais, "L'inclinaison", c'est aussi l'histoire d'une incomplétude. Sandro a tout perdu en partant dans les îles. Peut-il retrouver ce passé perdu ? Peut-il retrouver ce frère disparu, dont il n'a eu aucune nouvelle pendant des décennies ?

Tiens, puisque j'évoque ce titre, sans vraiment l'expliquer, vous l'aurez noté, je vais tout de même dire un mot à son sujet. Dans la VO, le roman s'appelle "The Gradual", le graduel. Intéressant titre, car il a différents sens qui se perdent un peu avec celui qu'on a choisi pour la VF. D'abord, il y a le sens inhérent au roman : le graduel, c'est ainsi qu'on appelle le phénomène temporel qui affecte ceux qui voyagent dans les îles du Rêve.

Il y a le sens premier, celui qui marque l'évolution lente, progressive d'une situation. Un titre parfait pour décrire ce qui se passe dans les îles. Cela s'applique aussi parfaitement à Sandro, mais pas forcément dans la première partie du roman. Ou, en tout cas, dans cette partie, c'est à son détriment que cela se passe.

Bref, je trouve ce titre original parfait, excellente description de ce qui nous est raconté. Mais il reste un sens à ce mot, et je pense qu'on aurait tort de l'oublier : le graduel, c'est aussi un recueil de chants. Certes, c'est plutôt un terme qui concerne la musique sacré. Mais, ne nous arrêtons pas à ça. Les îles du Rêve ont inspiré toute l'oeuvre de Sandro, d'une certaine façon, l'archipel est son graduel.

C'est étrange, cette impression : Sandro et les îles sont étroitement liés et pourtant, elles semblent le repousser. Il n'y trouve pas ce qu'il espère y trouver, mais il va y découvrir bien d'autres choses, tout à fait inattendues. Comme si, en plus de son oeuvre, ces îles devaient également inspirer sa vie, le remettre dans la bonne direction...

Je suis un peu cryptique, pardonnez-moi, mais comme lors du billet sur "l'Adjacent", il est bien difficile de parler de ce roman atypique, déroutant, plein de mystères et d'ellipses. Mais aussi parce que parler du temps, véritable personnage du roman, facétieux, capricieux, dangereux, peut-être, c'est loin d'être simple...

Le temps qui passe, le vieillissement, ce sont les thèmes forts de "l'Inclinaison". On découvre Sandro enfant, on le voit vieillir, graduellement, le mot est logique, avancer vers la vieillesse avec ces manques qu'il ne parvient pas à combler, avec, sans doute, cette inquiétude tacite du point de mire que représente la mort...

Chez Priest, le temps a cette fâcheuse tendance à dysfonctionner. Enfin, ça, c'est un point de vue très égocentrique de notre part, braves humains qui pensons l'avoir apprivoisé. Et si, au contraire, le temps n'en faisait qu'à sa tête, s'il était... vivant, imprévisible, impossible à enfermer dans un sablier ou le mécanisme d'une montre ?

Dans "l'Adjacent", les personnages unis par un amour solide le traversaient sans se soucier des époques, des notions élémentaires de présent, passé, futur... Dans "l'Inclinaison", Sandro lutte contre lui, pied à pied, cherchant cette improbable maîtrise. Comment cela fonctionne-t-il ? Il faut être initié pour le comprendre, nous ne sommes que témoins.

Tout cela masque-t-il une crainte, celle de l'inéluctabilité de notre sort commun ? Ou bien la nostalgie profonde qui s'empare de nous lorsque l'on se retourne sur ce que l'on a accompli, sur nos manques, nos échecs, nos erreurs... Sur nos absents, aussi. Toute notre humaine condition est là, dans son imperfection, dans son incomplétude...

Le fait même que cet archipel porte le nom du Rêve interroge : dans quelle mesure Sandro rêve-t-il ? Ou s'arrête sa réalité ? Là encore, il y a de multiples façons d'envisager le dénouement du roman. Comme une allégorie de l'accomplissement d'une vie qui s'achève et de la mort qui réconcilie avec le passé en mettant un terme au passage du temps.

Et si l'archipel du Rêve était une sorte de... purgatoire ?

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