vendredi 17 mars 2017

"Se comparer à un personnage de roman lui procurait un sentiment étrange. Elle était double : elle et une autre. Surtout une autre..."

Voici un livre que j'ai mis un long moment à évoquer sur ce blog. Pour diverses raisons, certaines liées à l'emploi du temps, mais d'autres parce que son contenu m'incite à pas mal de prudence. Comprenons-nous bien : ce roman jeunesse aborde des sujets très intéressants et de façon originale, mais dans une ambiance très sombre et avec quelques situations qui ne manqueront pas de troubler les lecteurs. Surtout de jeunes lecteurs. On abordera certaines questions dans ce billet qui seront, pour certains, des spoilers mais que je considère important d'évoquer, soyez prévenus. Cette parenthèse refermée, lançons-nous donc dans ce billet consacré à un roman signé Eric Sanvoisin, "le fantôme qui écrivait des romans" (aux éditions Balivernes). Un roman fantastique destiné à un public adolescent, qui met en avant la puissance de la lecture et de l'imagination, mais aussi toute la question du malaise que peuvent ressentir certains ados.



Antonin n'est encore qu'un adolescent, et pourtant, son premier roman, "le Chien conteur", a été un grand succès de librairie. Pourtant, malgré les demandes répétées de son éditeur, le primo-romancier a refusé d'assurer toute promotion. Nombreux sont ceux qui auraient voulu rencontrer ce nouveau phénomène littéraire.

Mais, comment le pourrait-il, lui qui est prisonnier d'une maison et dont le seul moyen de communication est une connexion internet vacillante ? Antonin voudrait bien pouvoir se rendre dans les librairies, les salons, les séances de dédicaces, mais c'est impossible : il a connu un sort funeste et, depuis, il est condamné à hanter cette maison sordide où il a trouvé la mort, mais pas la paix.

Emilia vit dans un endroit qui fait rêver. De loin, on dirait que c'est un paradis terrestre. La jeune fille habite en effet en Nouvelle-Calédonie, mais elle ne profite guère des paysages splendides, de la mer, de tout ce qui nous ferait rêver. Car Emilia est malade. Elle vit recluse dans sa chambre, ne s'alimente presque pas, broie du noir, dépérit...

Son seul rayon de soleil, c'est dans la lecture qu'elle le trouve. Et plus encore dans un livre. Un roman d'un jeune auteur inconnu. Oui, vous l'avez compris, Emilia adore "le Chien conteur, le roman écrit par Antonin. C'est même la seule chose qui semble lui redonner le sourire. Et plus encore, c'est la seule chose qui semble lui redonner un peu l'envie de vivre...

Emilia apprécie particulièrement le personnage de Leï, le personnage principal du "Chien conteur", un garçon auquel elle s'identifie avec force et passion. Dans le livre, Leï est accompagné, comme le titre l'indique, d'un chien qui lui raconte des histoires. Un chien un peu particulier, puisqu'il est un chien fantôme.

Emilia voudrait tant rencontrer Leï, ce qui est évidemment impossible. Alors, elle décide d'écrire à Antonin, son créateur, sans véritable espoir de réponse. Pourtant, touché par le message de sa lectrice, Antonin va lui répondre et un dialogue à distance va se nouer entre ces deux personnages, par l'intermédiaire de Leï.

Curieuse rencontre, car Antonin et Emilia ont certes un point commun douloureux, leur réclusion, mais, en dehors de cela, tout les sépare. Antonin aspire à vivre, à retrouver l'existence qui lui a été volée dans des conditions très violentes, tandis que Emilia ne songe qu'à se défaire de cette vie qu'elle n'aime pas, qu'elle ne supporte pas...

Un échange qui va bouleverser le quotidien de ces deux êtres si différents, si éloignés géographiquement, aux aspirations presque opposées, mais que l'écriture et la lecture vont réunir. Une histoire commune qui va également influer sur leurs destins respectifs. Et leur offrir ce dont ils ont le plus besoin : un apaisement.

Je referme la partie résumé et je vous préviens tout de suite qu'il sera question de sujets qui vont loin dans l'histoire. Je vais essayer de traiter les choses avec soin, en en disant le moins possible, mais il me semble important de vous parler de tout cela, plus encore parce qu'il s'agit d'un roman jeunesse et que le récit d'Eric Sanvoisin touche des questions très sensibles.

"Le Fantôme qui écrivait des romans" appartient à la collection Romans Ados des éditions Balivernes (maison récompensée l'an passé par un prix Imaginales et de nombreux autres prix l'an dernier, pour "La Fille qui navigua autour de Féerie dans un bateau construit de ses propres mains", de Catherynne M. Valente), et je le destinerai plutôt aux collégiens.

Eric Sanvoisin crée une ambiance très lourde et sombre. D'un côté, il y a Antonin, fantôme classique, puisque condamné à errer dans un endroit clos tant qu'il n'aura pas trouvé la paix, avec toute la colère et la frustration que cela suppose (encore accrues par les conditions de sa mort) ; de l'autre, Emilia, et ce mal-être tenace qui l'accompagne depuis un moment déjà, sans solution.

On a donc deux souffrances au coeur de cette histoire, mais deux façons de les affronter. Antonin, d'une certaine manière, a trouvé un exutoire en écrivant, en se lançant dans cette activité sans y croire plus que cela, à un rythme irrégulier, jusqu'à envoyer son manuscrit à des éditeurs, dont l'un a flashé à sa lecture.

Pourtant, avec le succès de son roman, les demandes de son éditeur de plus en plus pressantes et son choix de ne pas expliquer ses refus (et pour cause : qui le croirait ? Antonin retrouve la honte de son état...), le jeune fantôme se retrouve encore une fois face à ce destin qu'il n'a pas souhaité, face à cet emprisonnement irrationnel et inexplicable.

Quant à Emilia, au désespoir de ses parents, elle souffre. Elle souffre simplement de vivre, et rien n'y fait. Un mal insidieux, vicieux, même, qui se terre en elle et la ronge de l'intérieur. Pour le lecteur que je suis, c'est un personnage très douloureux, pour lequel on ressent une infinie tristesse, une immense empathie. On voudrait pouvoir l'aider...

Sa seule consolation, c'est donc la lecture du roman d'Antonin. Et, s'il ne va pas guérir Emilia, le livre va avoir sur elle de véritables effets bénéfiques. On reprend alors espoir, on se dit que les choses sont réunies pour prendre un nouveau départ, que Emilia va enfin se défaire de ce qui l'empêche de vivre, on l'encouragerait presque, en s'adressant à elle, comme elle parle à Leï et à Antonin.

Voilà le moment crucial de ce billet. Je l'ai dit d'emblée, je suis sorti de ce livre avec plein de questionnements en tête. Eric Sanvoisin évoque sans fard l'anorexie, la dépression adolescente, mais aussi le suicide. J'ai été très troublé par la volonté tenace qui habite Emilia et qui la pousse plus dans la direction de la mort que dans celle de la vie.

Encore une fois, pardon si j'en dis beaucoup, mais difficile, devant un tel sujet, de ne pas mettre quelques avertissements : soyons clairs, je ne parle pas ici de qualité, de ressenti à propos de l'histoire, de réflexion sur le traitement... Non, je dis juste qu'on a là des questions très délicates qui sont abordées et qu'elles s'adressent à un jeune public.

Il me semble donc juste de dire que ce roman doit être lu avec un accompagnement et ne pas être laissé aux mains de jeunes lecteurs sans un appui indispensable. Il y a forcément des discussions à avoir sur un roman comme celui-là, par ailleurs assez bien mené, avec une atmosphère prenante malgré ses aspects oppressants.

On s'attache à ces deux personnages bien trop jeunes pour souffrir autant (même si j'ai bien conscience que le terme de jeunesse n'a plus grand sens pour Antonin...) et l'on veut savoir ce qui va leur arriver, ce que leur rencontre par roman interposé va leur apporter. Et, là encore, je suis sorti troublé, bousculé... Mais, là, je ne vais pas vous dire pourquoi !

Au coeur de ce roman jeunesse, il y a donc la puissance incroyable que la lecture peut exercer sur nous. Emilia n'est qu'une fan parmi beaucoup d'autres, puisque "le Chien conteur" a, à la grande surprise de son auteur, un grand succès. Mais, l'adolescente néo-calédonienne est un exemple remarquable par l'implication qu'elle va mettre dans sa lecture.

Réduire l'histoire du "Fantôme qui écrivait des romans" à la correspondance entre Emilia et Antonin serait une erreur, car la relation triangulaire entre l'auteur, son personnage et la lectrice est tout aussi intéressante et forte. Le lien qui se crée entre Emilia et Leï est tout à fait particulier, et comme on est dans un roman fantastique, il est évidemment réel...

La puissance de l'imagination est partout : chez Antonin, qui la couche, non pas sur le papier, mais sur le disque dur de son ordinateur, un des rares objets avec lequel il peut interagir ; mais aussi lorsqu'il essaye de songer à sa vie tronquée ou encore, au cadre de vie d'Emilia, qui lui est si étranger. Et puis, Emilia, évidemment, qui plonge littéralement dans sa lecture au point de s'affranchir de la réalité. Même si ce n'est que provisoire.

Voilà, je crois avoir fait le tour de ce que je voulais dire sur le roman d'Eric Sanvoisin. A vous, désormais, de vous faire votre opinion. J'ai aimé cette lecture, aussi dérangeante soit-elle, aussi douloureuse soit-elle. Je l'ai aimé pour tout ce que j'ai évoqué ici, malgré les réticences que j'ai exprimées, et qui, je le redis, ne doivent pas être prises comme une critique.

J'ai lu ce livre en janvier dernier, à un moment un peu compliqué pour moi. Peut-être cela a-t-il renforcé ma sensibilité. J'ai été touché par les personnages, frappé par l'ambiance sombre dont on ne sait pas vraiment si elle va s'éclaircir ou s'assombrir (les deux à la fois, si possible ?), ému par le dénouement du roman, mais j'ai aussi ressenti de l'impuissance et de la révolte.

Car la lecture peut tout, c'est vrai. Mais seulement dans les livres...

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