jeudi 15 juin 2017

"Dieu créa les djinns en trois catégories ; la première est faite de serpents, de scorpions et de reptiles ; la deuxième ressemble au vent dans l'atmosphère ; la troisième ressemble aux hommes et est susceptible de récompense et de châtiment."

Cette citation est un hadith, c'est-à-dire une parole de Mahomet rapportée par la suite et dont la somme est un des fondements de l'Islam. Celui-ci est cité dans le roman dont nous allons parler (et vous comprendrez rapidement pourquoi), mais j'ai mis sa version entière, l'auteur ayant, pour sa part, choisi de s'arrêter au mot "hommes". Je chipote, mais le plus important, c'est ce roman de fantasy historique qui sera notre sujet du jour : le premier tome (intitulé "la Maudite") de "Djinn", amorce d'une trilogie signée Jean-Louis Fetjaine (aux éditions Outre-Fleuve). Après avoir longtemps travaillé sur les légendes arthuriennes, voilà l'auteur des "Chroniques des Elfes" qui nous emmène en Terre Sainte à la période des Croisades et nous invite à découvrir quelques épisodes historiques qu'on méconnaît, tout en y insufflant une dose de mystère et de fantastique. Un élément qui devrait, au fil des tomes, aller en se renforçant. Ce premier volet est un roman très politique, avec des alliances parfois surprenantes, et des personnages souvent inquiétants et un souffle épique qu'on sent se lever...



La princée d'Antioche (de nos jours, nous dirions plutôt principauté) est l'un des quatre Etats chrétiens fondés en Orient en 1099, après la première croisade et la prise de Jérusalem par les Croisés. Un territoire que l'on situera de nos jours au nord de l'actuelle Syrie, à la frontière avec la Turquie (le mieux, c'est encore une carte).

En mars 1130, quand débute le roman de Jean-Louis Fetjaine, le prince d'Antioche s'appelle Bohémond II, membre d'une de ces familles normandes qui conquirent le sud de l'Italie et la Sicile. Il a épousé en 1126 Alix, l'une des quatre filles du roi de Jérusalem Baudouin II. Et le connétable de la princée s'appelle alors Renaud Mazoir. Fin de la parenthèse historique et géographique.

Renaud Mazoir se rend discrètement, entre chien et loup, à Jabala, ville côtière de la princée. Il se dirige vers une maison un peu à l'écart et se fait connaître quand on lui barre le passage. Dans la masure, une femme est en train d'accoucher. Si elle a choisi cet endroit isolé pour donner naissance à son enfant, ce n'est pas par hasard.

La parturiente est la princesse d'Antioche en personne, Alix de Jérusalem. Et l'enfant qu'elle est en train de mettre au monde n'est pas celui de son légitime époux, mais il est le fruit des amours de la princesse avec le connétable Mazoir. Pourtant, les retrouvailles entre les amants n'ont rien d'heureux, comme on a l'habitude de qualifier ce genre d'événement.

Au contraire, la tension est forte. Et pour cause : Alix n'a aucune intention de garder l'enfant ; elle a déjà donné des ordres pour éviter un scandale qui ébranlerait la princée. Aucun témoin de l'accouchement ne survivra à cette journée, pour empêcher tout témoignage. Cela vaut pour la sage femme, mais aussi pour les gardes.

Mais Renaud Mazoir ne l'entend pas de cette oreille. Il est venu à Jabala pour empêcher sa maîtresse de se débarrasser de l'enfant sans prendre soin de son salut. Et, lorsqu'il tient le nourrisson dans ses bras, il décide de le soustraire à sa mère et de repartir avec lui, de le protéger quoi qu'il en coûte. Ce garçon vivra, jure-t-il.

A peine Renaud a-t-il quitté la maison, laissant Alix derrière lui, qu'un nouvel événement se produit. Layal, l'accoucheuse syrienne qui a assisté la jeune accouchée, doit disparaître, pour plus de sûreté. Mais, avant de mourir, elle a le temps de lancer une malédiction à la princesse... Simple superstition ? Alix le pense, sa dame de confiance, Païtsare, semble bien moins sûre d'elle...

Les années passent, la situation de la princée d'Antioche, comme des autres territoires chrétiens du Levant, devient plus incertaine. Zengi, le gouverneur turc de Syrie, vassal du sultan Mahmud II, prépare la réunification de la région sous sa bannière. une nouvelle guère menace et chacun essaye de trouver des alliés.

De son côté, Renaud Mazoir a mis son fils à l'abri. L'enfant, qui porte le prénom de Martin, a été confié par son père à ceux qu'on appelle les Assassins. Une secte mystérieuse à la réputation inquiétante et au mode de vie bien particulier. La certitude que l'enfant sera en sécurité, loin des projets funestes de sa mère.

Alix, elle, a retrouvé sa position princière. Elle ne rêve que d'une chose : régner, gouverner. Avoir la princée pour elle, et elle seule. Une ambition forcenée qui va pourtant se heurter aux événements, mais aussi à une famille dont elle devient bientôt le vilain petit canard... Et si la princesse était véritablement maudite ?

Ce premier tome est avant tout un roman historique, car, en son coeur, il y a ces événements qui vont se dérouler à partir du printemps 1130 et que retrace Jean-Louis Fetjaine. Ce n'est pas forcément, lorsqu'on pense à la période des Croisades, la période que l'on connaît le mieux. D'autant qu'on ne se focalise pas sur Jérusalem et la Terre Sainte, mais qu'on est plus au nord.

On découvre surtout, à travers cet épisode, que la Syrie n'est décidément pas une région calme, quelle que soit la période historique que l'on observe. Et surtout, les manoeuvres qui vont s'organiser en ce premier tiers du XIIe siècle vont occasionner un incroyable jeu d'alliances. Incroyable et très surprenant, également.

Les ennemis de mes ennemis sont mes amis et, soudainement, les barrières religieuses semblent beaucoup moins importantes, au regard du pouvoir qui est en jeu... Un imbroglio où l'on se déchire au sein des familles, où la mort rôde et où l'on se débarrasse volontiers de son prochain s'il empiète un peu trop sur ses ambitions.

Se dégage de tout cela une sensation d'urgence, car il faut agir et s'organiser vite avant que l'adversaire tant redouté, les troupes du sultan, soient en ordre de marche. Coincés entre cette gigantesque armée et la mer, les Chrétiens ont du souci à se faire, entre cette menace croissante (jeu de mots, un euro dans le Nourrin) et des tensions politiques qui déchirent leur propre camp.

Au milieu de tout cela, nous suivons le destin des trois personnages centraux évoqués plus haut : la princesse Alix, le connétable Renaud et leur fils, Martin. Je les place dans cet ordre, qui reflète l'importance du rôle que joue chacun dans ce premier volet. On se doute vite qu'il ne sera pas immuable et que le dernier nommé devrait, au fil de sa croissance, prendre une toute autre ampleur.

Précisons un élément important : si j'insiste tant sur la dimension historique, c'est parce qu'elle est tout sauf anodine. Alix de Jérusalem et Renaud Mazoir ont véritablement existé et Jean-Louis Fetjaine s'est appuyé sur ce que l'on sait d'eux pour construire son roman. Ensuite, bien sûr, il y injecte de la fiction.

Il faut se pencher sur le cas d'Alix, très intéressant personnage, une femme de pouvoir dans un monde essentiellement masculin. Elle peut apparaître comme la méchante de l'histoire, mais ce serait, de mon point de vue, porter sur elle un jugement un peu rapide. Ambitieuse, c'est une certitude, prête à tout pour gouverner, c'est certain.

Mais, au fil des pages, sa posture évolue. Tout ne se passe pas comme elle le voudrait alors que tout paraissait pourtant bien se goupiller (sans doute la goupille de la Sainte Grenade d'Antioche...), si vous me permettez ce terme un peu triviale. Au fil des chapitres, sa superbe se ternit et l'on se demande bien quelle Alix on retrouvera par la suite.

Et la fantasy, dans tout ça ? Elle est encore discrète, c'est vrai. Mais elle est là, et nul doute que, elle aussi, verra sa place s'épanouir dans les prochains tomes de cette série. Bien sûr, avec les différentes manifestations de la malédiction, et puis, avec quelques autres signes, réels ou supposés, l'avenir le dira, qui apparaissent au fil de ce roman.

On en revient à ce Djinn, insaisissable, jusque dans sa définition. Qu'est-ce exactement ? Esprit mauvais ou esprit positif ? Sans doute les deux... Mais, surtout, bien malin celui qui pourra dire dans ce premier volet où se trouve le Djinn. Pas de génie sortie d'une lampe (les liens entre les mots "djinn" et "génie" n'est d'ailleurs pas du tout certaine).

Le Djinn de Jean-Louis Fetjaine garde encore tous ses secrets, même si l'on peut échafauder quelques hypothèses et imaginer ce que nous réserve la suite de ce cycle. Il est facétieux, ce Djinn, il crée des fausses pistes, ne se laisse pas cerner aisément. Et profite surtout du chaos grandissant dans lequel évoluent les personnages pour venir mettre son grain de sel...

"Djinn, tome 1 : la Maudite" est un roman épique, guerrier, même si l'on en est encore aux escarmouches. Un coup d'oeil rapide sur l'histoire de la principauté d'Antioche, et l'on a aucun doute : le souffle épique ne fait que se lever sur cette trilogie. Ca devrait castagner sévère dans les prochains tomes, pour notre plus grand plaisir de lecteur.

Il restera à savoir comment Jean-Louis Fetjaine va installer la fiction, et la dimension fantasy, dans ce récit historique, qui est celui de la principauté d'Antioche. Je me suis passionné pour ces histoires qui ne sont pas juste des histoires religieuses, au contraire, c'est bien plus complexe que cela et les clivages religieux sont assez accessoires.

Je suis un vilain petit curieux, donc je n'ai pas pu m'empêcher d'aller jeter un rapide coup d'oeil à ce qui devrait se passer sur le plan historique. On ne devrait pas s'ennuyer dans les prochains volumes, avec quelques personnages que je suis impatient de retrouver pour voir comment ils évolueront. Et le destin que Jean-Louis Fetjaine leur réserve, parce que l'Histoire n'a pas toujours le dernier mot.

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