mercredi 6 septembre 2017

"Le pardon est là si vous le voulez. Peu importe ce que vous avez fait".

J'ai hésité longuement sur le choix de ce titre, opter pour celle-ci, en l'allongeant ou en la laissant ainsi, ou bien prendre une autre citation. Finalement, j'ai opté pour la première solution, parce qu'il me semble que l'un des thèmes forts de notre roman du jour, c'est la rédemption. Et plus encore, la résilience, le cheminement qui aboutit au pardon, pas celui des autres, mais au pardon de ses propres fautes. Après avoir proposé un roman apocalyptique, "Une pluie sans fin" (aux éditions Super 8), Michael Farris Smith, auteur originaire du Mississippi revient chez Sonatine avec un roman noir dans la tradition du genre, "Nulle part sur la terre" (traduction de Pierre Demarty), dans lequel il met en scène deux êtres au bord du gouffre. Un roman extrêmement sombre, une quête difficile, placée sous le sceau de la violence, portée par deux antihéros, faillibles et imparfaits, et pourtant, de plus en plus attachants au fil des pages. Sont-ils condamnés au désespoir ou bien parviendront-ils à se remettre d'aplomb ? On se pose longtemps la question, jusqu'à un final douloureux et bouleversant...



Une route, quelque part en Louisiane. Sur le bas-côté, une femme avec une fillette haute comme trois pommes à ses côtés et un baluchon dans l'autre. De bien maigres possessions, un passé définitivement laissé derrière elle et un avenir qu'elle n'entrevoit qu'à peine. Elle marche vers ce qui ressemble fort à une dernière chance.

Personne ne l'attend plus nulle part et, s'il n'y avait cette gamine, son seul lien avec ce monde qui la malmène depuis longtemps, sans doute aurait-elle renoncé. Mais, pour l'enfant, pour Annalee, elle a arrêté la drogue, elle a choisi de prendre un nouveau départ, de se redonner une chance. Et, pour cela, avec les poches presque vides, elle a pris le chemin de McComb, sa ville d'origine.

Là-bas, elle espère s'installer dans un centre venant en aide aux femmes battues ou isolées, s'il existe encore. Une fois installée, elle essaiera de trouver du boulot, de gagner quelques dollars et de s'occuper un peu mieux de cette enfant qu'elle n'a jamais pu dorloter comme elle le devrait. Elle n'est pas une bonne personne, elle n'est pas une bonne mère, pense-t-elle, mais il est encore temps de le devenir.

Sa détermination est grande, elle ne doute pas, croit enfin qu'une bonne étoile va veiller sur elle et sur Annalee. Et puis, une nuit, tout bascule... Encore une fois, le destin s'en mêle et va lui infliger de nouvelles épreuves. Un nouveau cauchemar débute pour Maben, alors qu'elle n'est même pas sortie du précédent...

Russell sort de prison. Il vient de passer onze longues années derrière les barreaux. On ne sait pas ce qui lui a valu ce séjour à l'ombre, mais on sent que le retour à la liberté est difficile. D'autant que, dès la descente du bus, à la gare routière de McComb, il a droit à un comité d'accueil musclé. Apparemment, pour certains, la prison n'est pas une punition suffisante.

Fataliste, Russell accepte le passage à tabac puis retourne voir son père. Tant de choses ont changé en onze ans, mais pas son père. Il vit toujours au même endroit, pêche dans son étang, travaille à retaper les maisons du voisinage. La vraie différence, c'est l'absence de la mère de Russell, décédée alors qu'il était incarcéré...

Désormais, il va lui falloir reprendre le cours de sa vie. Cela n'a rien d'évident en soi, mais Russell doit en plus faire avec l'énorme culpabilité qui l'écrase. On ignore ce qu'il a fait exactement, mais l'on comprend implicitement qu'il en porte encore le poids, qu'il ne s'est rien pardonné. Et avant que cela se produise, il faudra du temps...

Et puis, il y a Larry. Avec son frère, c'est lui qui attendait Russell à la gare routière et qui l'a rossé. Mais, cela n'a pas suffi. La haine brûle toujours en lui et il a décidé de pourrir la vie de Russell. Par tous les moyens, surtout s'ils sont violents. Mais dans la mesure du raisonnable, sans aller trop loin, pour ne pas donner à Russell d'occasions de se plaindre...

Le décor de ce roman est planté. Nous sommes à McComb, petite ville de près de 15000 habitants dans le Mississippi, surtout connu pour avoir vu naître le bluesman Bo Diddley et la chanteuse Britney Spears et pour se trouver près du lieu du crash qui coûta la vie à trois des membres du groupe Lynyrd Skynyrd. Pour le reste, ce n'est clairement pas l'endroit le plus palpitant des Etats-Unis.

Mais, c'est un cadre parfait pour ce genre d'histoire, qui mêle drame passé, soif de vengeance, blessures non cicatrisées, culpabilités profondes, misère matérielle et désespoir. Le cocktail, forcément, est déjà corsé, mais les événements dans lesquels Maben va se retrouver impliquée vont venir salement pimenter tout cela.

Il n'y a rien d'extraordinaire dans ce qui se passe pour ces personnages. Ce que je veux dire, entendons-nous bien, c'est qu'on a affaire à des gens tout ce qu'il y a de plus ordinaires dont la vie a basculé un jour par le plus pur hasard. On n'est pas dans un thriller de politique fiction, cela ne repose pas sur quelque chose d'incroyable, non, simplement sur un drame comme il s'en produit tant.

Voilà pourquoi c'est un roman noir : parce qu'on pourrait quasiment tous se retrouver dans la situation des uns et des autres. Parce que la limite entre coupables et victimes est extrêmement ténue et que, quoi qu'on en pense, tous sont d'abord des victimes, à jamais marquées par le souvenir des événements qui ont fait prendre à leur vie la mauvaise direction.

Pour Russell, c'est la prison, pour Maben, c'est la déchéance, la misère. Ces deux-là sont bien abîmés et l'on se dit qu'ils tiennent encore debout par miracle. Ils apparaissent faibles, et pourtant, on ne peut s'empêcher de se dire qu'ils doivent être sacrément forts pour ne pas avoir tout bonnement lâché prise. Ils s'accrochent, mais peuvent-ils renverser leur situation ?

Bon, sans trop en dire, on se doute que la rencontre entre Maben et Russell est inévitable. Reste à découvrir comment cela va se passer et ce que la collision de ces deux êtres à la dérive va entraîner. On s'en pose, des questions, car, si en mathématiques, moins par moins, ça fait plus, dans la vie, rien n'est aussi évident et deux naufragés peuvent s'entraîner vers le fond...

Oui, je le redis, j'ai eu la sensation tout au long de ma lecture d'avoir entre les mains un roman extrêmement noir. Tout repose sur ce qu'on ignore du passé des uns et des autres, tout repose sur les relations humaines, sans effets superflus, sans esbroufe, et c'est ce que j'ai trouvé très intéressant dans "Nulle part sur la terre".

On est aux antipodes des scénarios hollywoodiens, on est dans quelque chose de simple, d'épurés, de terriblement humains, quand les choses tournent mal. "Mais bon Dieu, pourquoi on peut pas avoir au moins un peut de répit quand on se donne du mal", dit Maben, tout en reconnaissant qu'elle n'est pas quelqu'un de bien.

Or, cela reste à démontrer. Ni Maben ni Russell ne sont de méchantes personnes, ce sont des personnes que la vie n'a pas épargnés et qui ont plongé. Sans cela, ils auraient certainement vécu des existences heureuses, sans grand relief. Mais, sans qu'on leur ait demandé leur avis, c'est parti en vrille et ensuite, ils ont touché le fond. Ou le croient-ils.

Lorsqu'on les rencontre, on peut espérer qu'ils ont donné cette petite impulsion au fond qui fait remonter vers la surface. Mais, bien vite, le temps se gâte à nouveau et l'on se dit qu'avant d'être de mauvaises personnes, ce sont surtout des êtres bien malchanceux... Et, peu à peu, le regard qu'on porte sur eux évolue.

Maben n'est plus une femme que la drogue a conduite à un état de misère terrible ; Russell n'est plus un taulard qui, même retourné à la vie civile, portera toujours la marque d'infamie. Plus on les découvre, et plus on ressent de compassion pour ces deux-là. Ils deviennent même très attachants et l'on craint que de nouveaux drames ne viennent les frapper.

On n'est pas vraiment devin, sans drame, pas de roman noir et le seul événement du début du roman (non, je ne vous dirai rien !) ne peut suffire. Maben et Russell sont deux Sisyphe portant le rocher de leur faute (ou de leur douleur, rayez la mention inutile) et devant sans cesse remonter alors qu'ils se croyaient enfin au sommet, comprenez, sortis de l'ornière.

Tous les deux cherchent la rédemption, et il faut reconnaître que, lorsqu'on les rencontre, ça ne semble pas gagné. Pour Russell, il ne se pardonne pas ce qu'il a fait et, en plus, Larry se charge de le lui rappeler de manière virulente. Pour Maben, il y a la certitude de ne pas être quelqu'un de bien et la hantise qu'il arrive malheur à Annalee, innocente fillette sur qui elle se doit de veiller.

Pour Russell, on se dit qu'il n'y a guère que les corrections régulières qu'il encaisse de la part de Larry pour l'aider à surmonter sa culpabilité. Ces raclées, les brimades dont il fait l'objet et qu'il endure stoïquement, c'est son cilice. On a en effet l'impression d'une mortification quasi religieuse pour le pardon des péchés commis et atteindre, un jour, peut-être, le salut...

Pour Maben, il s'agit de vaincre un passé dont elle ne parvient pas à se défaire, de briser la fatalité, la malédiction, même, qui semble peser sur elle. Le bonheur n'est pas fait pour elle, sinon, on ne l'en aurait pas privé de cette façon. Alors, à quoi bon... Et puis, la route vers l'enfer étant pavée de bonnes intentions, la rechute arrive...

Michael Farris Smith mène remarquablement sa barque, il assemble à merveille les éléments de son intrigue, maintient l'ambiance sombre et désespérée jusqu'à un climax inattendu. S'agira-t-il d'un nouveau point de départ ou d'une chute dans un puits sans fond, ça, ce sera à vous de le découvrir en lisant "Nulle part sur terre".

On se sent fragile, après cette lecture. On se dit que personne n'est à l'abri de ce genre d'histoire. Bien sûr, il reste une part de romanesque, avec les licences que cela autorise, mais, au-delà de l'intrigue et de ses rebondissements, il y a ces personnages très bien construits, funambules sur le fil d'un destin qui ne leur a que rarement été favorable.

Et puis, autour d'eux, un décor, cette petite ville où aucun secret ne le reste bien longtemps, une atmosphère, nocturne, froide, douloureuse. Deux personnages en position de faiblesse à qui la révolte ne peut apporter que de nouveaux ennuis... L'écriture de Michael Farris Smith installe tout cela, happe le lecteur et ne le lâche pas jusqu'au dénouement.

Comme son histoire, son style ne s'embarrasse pas de fioritures, tout va droit au but. Et le désespoir est amplifié par la violence, par l'injustice, par l'alcool, aussi, car on picole sec dans ce roman. Ca semble simple, et pourtant, c'est une imparable mécanique. Le destin n'a pas été tendre avec Maben et Russell. Qu'en sera-t-il du démiurge qu'est, en tant qu'auteur, Michael Farris Smith ?

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