mercredi 9 mai 2018

"Nadie muere en la vispera. Personne ne meurt avant son heure".

Les flux migratoires ne font pas seulement la une des journaux, entraînant de nombreux débats dans l'opinion. C'est aussi un sujet dont s'emparent les écrivains avec force. Notre roman du jour en est un nouvel exemple et aborde la question de manière originale, puisqu'il se déploie sur une frontière qui traverse le globe, une frontière entre le nord et le sud. Entre l'horreur et le rêve... Mais, ce n'est pas la seule chose que met en évidence ce roman : les hommes ne sont pas les seuls à franchir ces frontières, l'argent aussi voyage par des canaux assez proches... Dans "Trafiquants & Associés" (en grand format aux éditions Liana Levi ; traduction de Françoise Bouillot), Sebastian Rotella, journaliste, finaliste du prestigieux prix Pulitzer en 2006, développe une intrigue autour d'enjeux majeurs de notre époque, où la corruption et la violence se déploient au plus grand mépris de la vie humaine. Une histoire dure, portée par deux personnages courageux et mis à rude épreuve par ce qu'ils découvrent. Au point, pour l'un d'eux, de se poser bien des questions. Et de faire bouger la frontière qui sépare le bien et le mal, celle-là.



Ancien de la police des frontières, Valentin Pescatore a choisi de quitter les forces de l'ordre pour se lancer dans le privé. Désormais, il enquête pour une société basée en Argentine, mais qui rayonne sur tout le continent américain, et sans doute au-delà. Après une affaire de terrorisme qui l'a bien chamboulé, tant sur le plan professionnel que personnel, il essaye de retrouver ses marques.

D'un côté, il y a Fatima, rencontrée lors de cette fameuse enquête, une française vivant à Paris, à qui il rend visite quand il peut ; de l'autre, il y a Isabel, qu'il a failli épouser quelques années plus tôt et qui, depuis, a quitté San Diego pour Washington. Désormais, elle travaille pour la sécurité intérieure et grimpe rapidement les échelons.

Alors qu'il rentre d'une semaine en France, Valentin reçoit un mail d'Isabel qui lui propose de le rencontrer. Elle lui propose de travailler pour elle. Discrètement. Une mission quasiment clandestine sur une affaire d'une exceptionnelle gravité : le massacre d'une dizaine de personnes dans un hôtel de Tecate, au Mexique, tout près de cette fameuse "Linea", la frontière avec les Etats-Unis.

Hélas, ce n'est pas la première fois, ni sans doute la dernière, que des passeurs se débarrassent avec la plus extrême violence de ceux à qui ils doivent faire traverser la frontière. Mais, dans le cas présent, certains éléments paraissent étranges et un flic de San Diego pourrait être impliqué, ce qui complique sérieusement la donne.

Isabel veut un enquêteur qui connaisse le secteur de la "Linea" et la question de l'immigration clandestine dans ce secteur. Quelqu'un qui sache aussi se montrer discret, alors qu'il faudra sans doute mener l'enquête des deux côtés de la frontière, sans trop éveiller l'attention des assassins, manifestement peu enclins à laisser des témoins derrière eux.

Pour travailler sur ce dossier hors norme, Valentin décide de faire appel à des personnes avec qui il a déjà bossé dans une affaire précédente. A l'époque, ils étaient membres du groupe Diogène, une unité spéciale formée au Mexique pour lutter contre les cartels, en marge d'une justice et d'une police trop souvent corrompues.

Accompagné de deux des anciens membres de ce groupe, Pescatore se lance dans une enquête délicate, dangereuse, qui va l'entraîner bien au-delà de la frontière américano-mexicaine, à la recherche de ces terribles passeurs, qui organisent un véritable trafic d'êtres humains, en profitant de la misère et de la peur, des rêves d'une vie meilleure...

Leo Mendez a dirigé le groupe Diogène lorsqu'il a été fondé. Journaliste engagé, il avait alors hésité à se lancer dans l'aventure, par rejet de la politique du gouvernement mexicain. Mais, il a ensuite accepté l'idée qu'il fallait lutter contre la gangrène des cartels et de la corruption. Devenu policier presque malgré lui, il est retourné au journalisme lorsque le groupe Diogène a été dissous.

Mais, il n'est pas resté au Mexique, devenu vraiment trop dangereux. Il s'est installé avec sa femme et son fils à San Diego, où il travaille sur un site internet. Il mène des reportages au long cours sur des affaires qui fâche, assure le suivi de questions qui tournent autour de la "Linea" et des questions migratoires. Autant lanceur d'alerte que reporter, il se veut poil à gratter et réussit dans ce domaine.

Un jour, il se retrouve convoqué par un personnage qu'il connaît bien et dont il se méfie : celui qu'il appelle le Secrétaire. Un surnom lié à sa fonction d'alors, à la Sécurité intérieure mexicaine. Cet homme connaît le passé de Mendez et c'est cette corde sensible qu'il va faire vibrer. En évoquant un nom : Ruiz Caballero.

Un modèle de corruption, et pourtant un personnage au combien influent au Mexique. Sénateur ambitieux, mais surtout oncle d'un des parrains d'une mafia mexicaine les plus violentes, à laquelle Mendez a été confronté par le passé... Une alliance détonante, qui pourrait le devenir encore plus si ce que le Secrétaire montre à Mendez arrive à ses fins.

Une fusion entre entreprise, tout ce qu'il y a de plus légal, en apparence tout du moins, mais dont on imagine mal qu'elle serve à ne traiter que des affaires bien proprettes... La société concernée est un gros groupe américain, dirigé par la famille Blake. Le père, Walter, ami personnel de Ruiz Caballero, et son fils, Perry, playboy qu'on voit souvent en une des magazines.

Un échange de bons procédés transnational entre économie et politique qui sent franchement mauvais et fait froid dans le dos de Mendez. Mais réveille aussi sa révolte assoupie. En enquêtant sur les Blake, peut-être pourrait-il faire échouer ce partenariat qui fleure bon le blanchiment à plein nez. Une affaire qui n'a rien d'une sinécure, et Mendez n'est pas certain de vouloir se mettre une nouvelle fois en danger...

Pardon pour cette introduction un peu longue, mais qui en dit le moins possible. Précision importante, également, c'est le troisième roman mettant en scène le personnage de Valentin Pescatore, après "Triple crossing" (où l'on rencontrait le groupe Diogène) et "le Chant du converti" (dans lequel Valentin commence à travailler pour son agence privée et rencontre Fatima).

Les trois enquêtes sont indépendantes les unes des autres, mais, vous l'aurez compris, les personnages qui entourent Valentin, eux, ont un "passé" littéraire. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu les deux précédents romans de Sebastian Rotella pour comprendre l'intrigue de "Trafiquants & Associés", en revanche, il est clair qu'on cerne mieux les personnages et ce qui les unit si on l'a fait (ce qui n'est pas mon cas).

Je referme cette parenthèse très pratique et je reviens au coeur de cette histoire, dans laquelle, sans doute, Sebastian Rotella met beaucoup de ce qu'il ne peut pas mettre dans ses articles et ses reportages, la fiction permettant de dire plus de choses que le journalisme. C'est de la fiction, oui, mais c'est nourri d'une bien sinistre réalité...

Cette réalité, c'est donc la question migratoire. Et particulièrement, les flux qui entrent aux Etats-Unis via la fameuse frontière californienne, que certains voudraient fermer par tous les moyens, suivez mon regard. Au coeur de cette histoire, la situation très douloureuse et complexe du Mexique, Etat rongé par la corruption et en position de faiblesse face à des cartels de plus en plus violents.

On se retrouve sur un terrain qui rappelle "la Griffe du Chien", de Don Winslow, par exemple, livre que je ne cite pas par hasard : comme chez Sebastian Rotella, fiction et réalité s'entremêlent étroitement pour nous captiver, mais aussi nous mettre en éveil, nous alerter sur une situation qui fait dangereusement tâche d'huile.

Si Winslow se concentrait sur le trafic de drogue, Rotella s'intéresse donc pour sa part à ces hommes et ces femmes prêts à braver bien des dangers pour entrer, même illégalement, aux Etats-Unis et y mener une vie qui, pensent-ils, sera toujours plus douce que celle qu'ils ont connu jusque-là dans leur pays d'origine.

Et, bien vite, on se rend compte que, à cette frontière, ne se presse pas que des Mexicains. De nombreux migrants arrivant à Tecate ou Tijuana sont originaire des pays d'Amérique centrale, Honduras, Salvador, par exemple. A tel point qu'une seconde "Linea" s'est formée plus au sud, à la frontière entre le Mexique et le Guatemala.

Pendant que je lisais "Trafiquants & Associés", je suis allé jeter un oeil sur internet et, effectivement, on trouve pas mal de reportages sur cette autre frontière, symbolisée par le fleuve Suchiate. Il sépare la ville guatémaltèque de Tecun Uman et Ciudad Hidalgo, dans l'Etat mexicain du Chiapas. Un endroit qu'on franchit avec un luxe inouï de créativité, mais où les migrants sont aussi la proie de passeurs sans aucun scrupule et agissant en toute impunité...

"Trafiquants & Associés" s'ouvre sur une scène qui se situe dans ce secteur géographique, dont on ne parle pourtant jamais quand on aborde ces questions... En cela, la lecture de ce roman ouvre de nouveaux horizons et permet d'élargir sa vision de ce sujet qui touche désormais le monde entier, et pas juste telle ou telle région.

D'ailleurs, un autre élément fort du roman de Sebastian Rotella, c'est la découverte d'une migration d'origine africaine dans ce secteur latino-américain. Elle est sans doute bien moindre que celle qui se déroule en Méditerranée, mais elle existe. On n'ose imaginer quel périple et quels dangers ont bravé ces personnes pour en arriver là...

Je ne vais pas aller beaucoup plus loin, car il faudrait dévoiler certains éléments clés de l'intrigue que je n'ai pas évoqués jusqu'ici. Disons simplement que le roman de Sebastian Rotella ne se limite pas au continent américain. On y parle aussi de l'Europe, de Lampedusa, sujet déjà abordé sur ce blog, mais là encore, le romancier va plus loin et nous apporte des informations supplémentaires très intéressantes.

A ces aspects qui touchent à la misère la plus noire et à ceux qui en profitent, Sebastian Rotella oppose la puissance politique et économique. Oppose, pas vraiment, vous vous en rendrez compte, mais surtout, on découvre les facettes les plus sombres de cette puissance. Un peu manichéen, peut-être, mais sans doute très réaliste, au final.

Alors qu'on cherche par tous les moyens à empêcher les êtres humains (enfin, certains d'entre eux, jugés indésirables) de franchir les frontières, le business, lui, s'en moque, les enjambe allègrement et se renforcent, comme une boule de neige dévalant une pente. Soyons clair, la question ne concerne pas les affaires légales, après tout, il y en a sûrement, dans le lot.

Mais, cette "coopération" entre Américains et Mexicains, ces renvois d'ascenseur transfrontaliers cache bien souvent des opérations aussi juteuses que crapoteuses, donnant plus de puissance et de poids à des personnalités franchement peu fréquentables... Business is business, et la morale n'a rien à faire là, bien au contraire...

"Trafiquants & Associés" est porté par deux personnages centraux très forts, très différents et donc très complémentaires : Valentin Pescatore et Leo Mendez. Le flic et le journaliste. Deux manières de mener des enquêtes, deux manières également de se comporter, Valentin étant un homme de terrain, rompu à l'action musclée, tandis que Leo préfère jouer de la plume (enfin du clavier) et du travail intellectuel.

S'ils se connaissent et ont travaillé ensemble par le passé, ici, ils travaillent indépendamment l'un de l'autre. Chose amusante, tout de même, Isabel et le Secrétaire, qui sont en quelque sorte leurs commanditaires, sont les deux facettes d'une même pièce, la Sécurité intérieure de deux Etats alliés et pourtant adversaires sur bien des points.

On se doute que chacune de leurs enquête a profondément marqué ces deux hommes. Depuis leur rencontre, dans "Triple cross", leurs chemins ont bifurqué. Ils ont fait des choix, professionnels autant que personnels, et ces affaires les ramènent vers une période qu'ils ont tous les deux souhaité laisser derrière eux. Définitivement.

Cette nouvelle enquête va être très rude. Pour Leo, le risque est de mettre en danger les siens, et pas seulement lui-même. Il connaît les vipères qu'il va réveiller et sait qu'ils sont prêts à tout, sans pitié. Sa première apparition dans le roman, d'ailleurs, montre que, même à San Diego, même dans cette nouvelle vie censée être plus tranquille, la peur reste tapie, prête à rejaillir brutalement.

Être passé de l'autre côté de la "Linea" n'est pas une protection. Et, là encore, la situation de Leo pose bien des questions : les cartels sont susceptibles d'agir aussi du côté américain, peut-être pas avec la même force et la même impunité qu'au Mexique, mais leurs tentacules vont bel et bien jusque-là? C'est effrayant.

Pour Valentin, la question est différente. Il a quitté la police des frontières parce que ce qu'il y avait vu l'avait dérouté, dégoûté. Y revenir n'est donc pas une partie de plaisir, bien au contraire. Et ce qu'il va découvrir cette fois va raviver ces souvenirs. Confronté à l'innommable, Pescatore va réagir avec une violence qui le surprend et le déboussole un peu plus.

Faut-il, pour lutter contre ces gens sans foi ni loi, appliquer les mêmes méthodes ? S'affranchir des procédures, des lois, des règles habituelles au risque de s'y perdre, de franchir une autre sorte de "Linea", sans aucune certitude de pouvoir refaire le chemin dans l'autre sens. En se frottant à ce monde des trafiquants d'êtres humains, il va s'approcher bien trop près d'un feu dévorant...

Souvent, on se demande ce que les romanciers mettent d'eux-mêmes dans leurs livres. Ici, il est évident qu'on retrouve Sebastian Rotella aussi bien dans Pescatore que dans Mendez. Le premier hérite d'un certain parcours, en particulier les origines à Chicago ; le second hérite du parcours professionnel, de cette véritable mission qu'incarne le journaliste d'investigation.

Sebastian Rotella travaille actuellement pour ProPublica, un organisme à but non lucratif qui gère un "pure-player", un site d'informations en ligne, entre journal et lanceur d'alerte. Un modèle médiatique qui s'adapte à la modernité qu'impose l'émergence d'internet, tout en faisant perdurer une certaine tradition journalistique à l'américaine.

"Trafiquants & Associés" est un roman dur, très sombre, car l'humanité y est constamment bafouée, violent, dans les faits (ça canarde pas mal), mais aussi dans tout ce que cela laisse transparaître, dans cette capacité de certains humains de s'affranchir de ce statut pour traiter leurs congénères des plus atroces façons...

La double intrigue est solide, la partie de Pescatore est la plus "spectaculaire", mais entremêlée à celle de Mendez, elle forme une espèce d'ADN, celui d'un monde qui ne fait franchement pas envie, où tous les coups sont permis et où l'on a aucun compte à rendre à qui que ce soit... Pescatore et Mendez sont des justiciers, palliant aux absences officielles. Corruption contre intégrité, encore et toujours...

Allez, terminons sur quelques aspects un peu plus léger. Le groupe Diogène fait un peu penser au Club Diogène, imaginé par Arthur Conan Doyle, mais le clin d'oeil le plus marqué va vers Alexandre Dumas, puisque les anciens membres du groupe ont des pseudonymes sortis des "Trois mousquetaires". Ainsi, Pescatore travaille-t-il avec Porthos et Aramis, sans même plus se souvenir de leurs vrais noms.

Et puis, il y a un clin d'oeil que j'ai découvert par hasard (en allant glaner quelques infos, comme souvent) : dans "Trafiquants & Associés", Pescatore écoute plusieurs titres de Bruce Springsteen. Or, "le Boss" s'est inspiré d'un article de Sebastian Rotella pour écrire l'album "The Ghost of Tom Joad". Déjà, cet article, publié en 1993, parlait de la frontière entre Etats-Unis et Mexique...

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