mercredi 28 novembre 2018

"On vivait dans une société qui ne laissait pas la moindre chance à ses monstres".

J'ai longuement hésité avant d'opter pour ce titre plutôt que pour une citation extraite du "Magicien d'Oz", vous comprendrez pourquoi plus loin. Mais ce qui a fini par l'emporter, c'est la présence de ce mot : monstre. Et plus largement, cette phrase aussi terrible qu'elle peut paraître paradoxale : laisser une chance aux monstres ? Mais, pourquoi ? Et qui sont les monstres ? Cette thématique était déjà au coeur du premier roman de Jérémy Fel, "Les loups à leur porte", à travers une série d'histoires qui s'entrecroisaient. Trois ans après ce premier livre très remarqué, le jeune romancier nous offre "Helena" (en grand format aux éditions Rivages), roman à la facture plus classique, à la construction chorale et porté par des personnages malmenés par le destin et qui réagissent, se rebiffent. Et s'il fallait se changer en monstre pour ne pas se résigner ?


Quelque part au Kansas, un abattoir désaffecté. Cet été-là, cet endroit sinistre et puant est devenu le terrain de jeu d'un adolescent, Tommy. Des jeux macabres, car le garçon y amène ses proies pour leur faire subir les atrocités qui traversent son esprit détraqué. Pour l'instant, il s'agit d'animaux, mais qui sait si, bientôt, ce ne seront pas des personnes...

Fasciné par les légendes qui racontaient que les équarrisseurs amenaient des enfants dans cet abattoir, il reproduit ces gestes qu'il a si souvent imaginés dans ses rêves, cherchant à expier on ne sait quel péché. A moins qu'il ne prenne véritablement plaisir à faire souffrir et à donner la mort, monstre en devenir ou gamin terrorisé prisonnier d'un cauchemar éveillé qui n'en finit pas...

Hayley habite Wichita, là où ses parents sont venus s'installer lorsqu'elle était encore une enfant. Sa mère est morte quelques années plus tôt et elle vit avec ce père bien trop souvent absent, mais qui la dorlote tout de même. Hayley en profite pour vivre la vie d'une jeune fille de son âge issue d'un milieu aisé, entre fêtes bien arrosées chez les copines, petits copains et expériences interdites...

Mais, en cet été, elle s'est fixée un nouvel objectif : reprendre l'entraînement et participer à un important tournoi de golf qui doit se dérouler quelques semaines plus tard. C'est sa mère qui l'avait initiée et Hayley afficha rapidement un réel talent pour ce sport, avant de tout arrêter lorsqu'elle perdit sa mère si brutalement.

Après des années sans toucher les clubs, elle a décidé de s'y remettre sérieusement et de s'entraîner avec acharnement pour briller lors de ce fameux tournoi à venir. Pour cela, elle a prévu de se rendre chez sa tante, qui vit dans le Missouri et a pour voisin un des plus grands golfeurs américains. Avec ses conseils et de l'assiduité sur le parcours, elle devrait vite retrouver un excellent niveau.

Hayley monte donc dans la voiture offerte par son père et prend l'Interstate, direction le Missouri. Un trajet assez long, au cours duquel elle va pouvoir réfléchir à sa vie, ses aspirations, ses manques... Avec ce voyage, elle espère ouvrir un nouveau chapitre de sa vie d'enfant gâtée, marquée par la disparition de son modèle. Mais, une panne de voiture au milieu de nulle part va en décider autrement...

Norma vit avec ses trois enfants dans une vieille baraque un peu flippante au milieu des champs, près d'Emporia, paisible cité du Kansas. Elle y prépare consciencieusement sa fille, Cindy, pour un concours de mini-miss qu'elle doit remporter. Comment pourrait-il en être autrement, puisqu'elle est la plus belle des fillettes, c'est incontestable.

Elle n'a jamais eu la vie facile, Norma, ni dans son enfance, ni une fois adulte. Les hommes de sa vie, qui lui en ont fait voir de toutes les couleurs et ont disparu. Ses deux grands fils, qui s'éloignent d'elle. Mais à travers Cindy, à travers l'amour infini qu'elle porte à cette enfant, pour laquelle elle serait prête à faire n'importe quoi, elle est certaine qu'enfin, la chance va sourire.

Graham n'a plus qu'une idée en tête : quitter le Kansas pour New York. Big Apple, cet eldorado ! Mais surtout, la vie qui l'attend là-bas, avec sa petite amie, ses études, la perspective de devenir photographe, loin de cette enfance et de cette vie dont il se sent prisonnier. Rien au monde ne lui fera manquer cette opportunité, qu'il prépare avec soin depuis des mois.

Reste à gérer la rupture avec la famille : sa mère, un peu perdue, son jeune frère, si fragile et instable... Bien sûr, il a hâte de quitter Emporia pour rejoindre un monde nouveau, si plein de promesses, mais, malgré tout, il ressent une pointe de culpabilité à laisser les siens derrière lui. Sans plus jamais se retourner...

Et puis, il y a Helena...

D'elle, je ne vous dirai rien. On comprend bien qu'elle est un personnage important, puisque c'est son prénom qui sert de titre au roman. Mais, pour le comprendre, il vous faudra lire le roman. La place qu'occupe Helena est en effet un des enjeux de cette histoire, et Jérémy Fel fait, à travers elle, un sacré pari, et le lecteur doit accepter cette proposition surprenante.

"Les loups à leur porte" était déjà un drôle de défi, surtout pour un premier roman. C'était gonflé de proposer un patchwork d'histoires de monstres, violentes et atroces, pas des monstres sortis de fantasmagories, mais des monstres bien humains, comme vous et moi... Avec "Helena", il pose de nouvelles contraintes et offre un deuxième roman fascinant.

Fascinant, parce qu'il met en scène des personnages ordinaires qui vont se retrouver les uns après les autres en proie à des émotions si violentes qu'ils vont devoir agir. Et agir, cela veut dire prendre des décisions, adopter des comportements, faire des gestes qu'ils n'auraient jamais commis habituellement. Agir, pour ne pas tolérer l'intolérable destin.

Inévitablement, mais je crois que ce sera toujours le cas avec les livres de Jérémy Fel, on se demande dans quel genre on est : roman noir, thriller, littérature générale ? On croise tout cela, lorsqu'on regarde les avis, les critiques. Littérature blanche, c'est le choix de l'éditeur, Rivages, qui a publié le livre, comme "Les loups à leur porte", d'ailleurs, dans sa collection générale et non en noir.

Pour beaucoup de lecteurs dont j'ai pu lire les avis souvent élogieux, c'est un thriller. Je serai plus mesuré, le rythme n'est pas, pour moi, celui du thriller, genre si codifié, mais se rapproche effectivement du roman noir, car la dimension psychologique est fondamentale dans cette histoire, avec des pics de tension et de violence qui explosent brusquement par moments.

La psychologie... Elle tient beaucoup au caractère des personnages que je vous ai présentés, à leurs passés, qui se dévoilent petit à petit, à leurs parcours souvent douloureux. Mais aussi au fait qu'ils ont tous intériorisé leurs maux : "Helena", c'est un grand roman sur les non-dits, sur l'absence de communication entre les êtres, et ici, des êtres proches.

Je ne dis pas que si cette communication avait été mieux assurée, les drames qui jalonnent "Helena" auraient été évités, ce serait un peu facile. En revanche, ce qui est certain, c'est qu'au moment où les digues tombent, il est déjà bien trop tard et des points de non-retour ont été franchi... Tout cela, c'est la base de la tragédie.

Les personnages sont d'abord le jouet du destin et, lorsqu'ils se rebellent, lorsqu'ils refusent ce que leur impose le destin, alors le drame devient tragédie. Et les personnages, des monstres. Mais des monstres servant une cause qui leur semble juste, à tort ou à raison. Des monstres avec lesquels on entre en empathie... Curieuse sensation...

Autant les monstres, appelons-les ainsi, décrits dans "Les loups à leur porte" paraissaient effrayants, sortes de croquemitaines contemporains, autant ceux que l'on rencontre dans "Helena" sont bouleversants. Il ne s'agit pas de justifier ce qu'ils font, entendons-nous bien, mais ces actes-là ont des causes, des raisons, y compris les plus nobles d'entre elles.

L'exemple le plus fort, c'est incontestablement Norma. Elle incarne d'ailleurs ce qui, avec la question du monstre, est l'autre thème très fort de ce roman : la mère. Oh, dans ce domaine aussi, elle n'a pas toujours réussi, mais cette époque-là est révolue : désormais, elle fera tout pour ses enfants. Tout, même l'impensable. Même le pire...

Cette mère féroce protégeant les siens envers et contre tout est un magnifique personnage. Elle se révèle soudainement à elle-même dans la plus rude des adversités, mais le côté malin de cette affaire, c'est justement de ne pas la placer d'office du côté du bien. Et voilà comment on crée une situation de hiatus, tout à fait intéressante : un personnage admirable et horrible à la fois.

Il faudrait vous parler plus en détails de Hayley, mais aussi de Tommy, celui qui fait le lien entre les deux romans de Jérémy Fel, puisque c'est le seul que l'on croise dans l'un et dans l'autre. Seul personnage, mais pas le seul élément, il ne faudrait pas oublier la maison de Norma, certes plus... disons, discrète dans "Helena", mais ce n'est pas rien.

Pour être honnête, Hayley est celle, avec Graham, je crois, qui est celle pour laquelle j'ai le moins d'empathie. Et pourtant, on comprend au fur et à mesure et plus encore une fois le livre achevé pourquoi elle est ce qu'elle est. Une enfant gâtée, je le redis, c'est vraiment ce qu'elle est, au point d'en être agaçante, et même quelquefois horripilante.

En revanche, et là encore, c'est assez paradoxal, le personnage de Tommy éveille des sentiments très forts. De la répulsion, d'abord, dans la scène d'ouverture du roman, dans l'abattoir, où l'on se dit qu'on est reparti pour un tour en pleine ignominie. Oui, mais voilà, plus l'histoire avance, plus Tommy apparaît sous un jour bien différent, celui d'une victime, d'un être démoli...

"Helena" est un roman noir, féroce, violent, douloureux. Il met surtout le lecteur dans une position inconfortable, en bousculant le clivage victimes/bourreaux et le regard que l'on peut porter sur eux. La violence... Eternel débat sur la littérature, le cinéma et autres... Ingrédient indispensable, mais à manipuler avec précautions...

Jérémy Fel n'y va pas avec le dos de la cuillère, mais il ne dépasse pas non plus la dose prescrite et ce qui devrait choquer, bien plus que les violences physiques, dont certaines sont insoutenables et inexcusables, ce sont les violences psychologiques qui écrasent les personnages, particulièrement Tommy, Norma et Hayley.

Enfin, parce que je ne voudrais pas être trop long, "Helena" est un roman très référencé. Stephen King, bien sûr, déjà figure tutélaire de "Les loups à leur porte". Il s'agit de toute une série de clins d'oeil que les amateurs reconnaîtront aisément. Mais, on peut évoquer aussi Burroughs, Wolfe, et plusieurs autres romanciers américains, dont les oeuvres ou les noms apparaissent au fil du roman.

Sans oublier Salinger, que j'ai choisi de mettre à part pour une raison : il permet d'évoquer encore une fois Tommy. Celui-ci se mue en effet en une espèce d'Holden Caufield trash et déjà perdu, lancé dans une errance initiatique et dont l'avenir semble tout tracé. Une dérive aux confins de la raison, une impossible quête pour effacer le passé...

Mais, la référence qui traverse "Helena", c'est "le Magicien d'Oz", évidemment, et pas seulement parce que les deux histoires se déroulent au Kansas. Cité en exergue, aperçu à plusieurs reprises dans sa version cinématographique, évoqué de différentes manières, le livre de L. Frank Baum est omniprésent.

On pourrait même faire un jeu : faire correspondre les personnages des deux romans. Hayley/Dorothy ; Norma/L'épouvantail ; Tommy/le bûcheron en fer blanc ; Graham/le lion peureux... C'est mon casting, mais je pense qu'on peut le percevoir différemment. Je ne suis pas tout à fait sûr de mon coup, mais cela semble plutôt bien coller.

Autre parallèle, cette citation : "Dans les pays civilisés, je crois qu'il ne reste plus aucune sorcière, ni aucun magicien, ni aucune enchanteresse, ni le moindre enchanteur. Mais, vois-tu, le pays d'Oz n'a jamais été civilisé parce que nous sommes coupés du reste du monde. Voilà pourquoi nous avons encore parmi nous des sorcières et des magiciens."

Là encore, à vous de voir où se trouve le pays civilisé dans "Helena"... Quant au fait que les sorcières et magiciens y aient disparu, cela pourrait bien faire écho à ces monstres, à qui la société ne laisse pas la moindre chance... Il y a ce Kansas ennuyeux dans lequel vit Hayley et la version violente et dangereuse du pays d'Oz, où elle se retrouve projetée, qui se ressemblent tellement, en définitive.

Et un magicien d'Oz qui pourrait bien s'appeler... Helena.

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