dimanche 8 septembre 2019

"Un dieu a tué un dieu, exorciste".

ATTENTION, CE BILLET CONCERNE LE DERNIER TOME D'UNE TRILOGIE.

- Le billet sur "Les 81 frères".
- Le billet sur "La Résurrection du Dragon".


Restons à Hong Kong, mais changeons de genre, et finalement d'univers, puisque après l'hyper-modernité de "M, le bord de l'abîme", on va se replonger dans les traditions très puissamment ancrées dans cette région du monde et qui font un cadre idéal pour un roman de fantasy. Une série, "Les Chroniques de l'étrange", qui touche à sa fin (snif !), mais qui doit encore nous proposer un dénouement qui promet d'être spectaculaire. "Les Gardiens célestes", de Romain d'Huissier (en grand format aux éditions Critic), suit directement les événements qui se sont déroulés dans "la Résurrection du Dragon" et si les méchants ont pris l'avantage dans la première manche, on attend que Johnny Kwan prenne sa revanche, et même un peu plus, dans ce dernier volet. Reste à savoir comment il va s'y prendre, car seul, il paraît très improbable qu'il y parvienne... Entre créatures, armes enchantées, magie et grosse baston, on accroche sa ceinture, et l'on suit l'exorciste !



Anthony Chau a remporté la première manche, en parvenant à réaliser la partie initiale de son plan démoniaque, malgré les efforts conjugués de Johnny Kwan et de son maître, James Woo. Ces derniers doivent panser leurs plaies, en particulier morales, et ne doivent pas négliger leur fonction première, celle de fat si, autrement dit d'exorcistes.

Contactés par une divinité lors d'un repas dans un restaurant, les deux hommes acceptent d'enquêter sur la disparition de femmes, dont beaucoup de citoyennes philippines venues s'installer à Hong Kong. Une enquête qui les entraîne sur les docks, où est amarré un cargo. C'est là que se trouve, selon James Woo, la source du problème...

Il fait nuit, il pleut, il n'y a quasiment pas de lumière, le cargo ressemble à l'épave d'un vaisseau fantôme, c'est juste sinistre. Et dangereux, en plus. Mais le boulot de fat si, c'est ça : se jeter dans la gueule du loup pour mettre hors d'état de nuire quelques créatures ou esprits venus semer la zizanie, et accessoirement la mort, dans notre monde.

Une mission risquée, qui va valoir à Johnny Kwan de nouvelles blessures et de nouvelles frayeurs, mais le job va être fait, tant bien que mal, et avec l'aide précieuse de James Woo. Pas vraiment de quoi redonner le sourire aux deux exorcistes, toujours tracassés par les projets d'Anthony Chau et la manière d'y mettre un terme définitif...

Johnny Kwan peine vraiment à reprendre le cours de son existence, redoutant à tout instant que les manigances d'Anthny Chau ne se révèlent de manière aussi spectaculaires que violentes et qu'il soit encore une fois impuissant à les empêcher. Une veille permanente épuisante qui le met sur les nerfs et risquent de lui jouer de mauvais tours dans ses missions quotidiennes.

Et ce n'est pas sa visite au cimetière, sur la tombe de son ami Daniel Sung, qui va lui redonner sourire et confiance. Pourtant, au retour, Kwan reçoit d'étranges messages sur son portable, toute un dossier concernant un dieu mineur, presque oublié : le Vieillard sous la Lune. Des documents envoyés en vrac, sans plus d'explication. Ni contact pour savoir qui lui envoie tout cela...

Puis, l'exorciste reçoit une autre invitation pressante. Elle émane de Pui Gan, un esprit-cochon installé à Hong Kong, qui lui apprend qu'une guerre des gangs est en cours, dans la plus grande discrétion. Qu'une nouvelle triade, la Triade des Trois Lotus, est sur le pied de guerre et espère rapidement prendre le contrôle des affaires louches de tout le territoire...

Est-ce le signe qu'attendait Johnny Kwan ? Car il a déjà croisé le chef de cette Triade, qu'il considère comme un proche de Johnny Chau, même si ce dernier avait nié ce lien... Une piste à suivre, enfin, mais est-ce vraiment suffisant pour comprendre ce que mijote le parrain et anticiper les prochaines étapes de son plan ?

En attendant d'y voir plus clair, Johnny Kwan se rend près d'un des sanctuaires les plus connus de Hong Kong dédiés au Vieillard de la Lune, histoire de voir pourquoi on lui a adressé anonymement des informations à son sujet. Et là, il est interpellé par d'étranges créatures, de mogwaii, qui vont lui expliquer qu'il se passe ici aussi des choses pour le moins bizarres...

Selon ces monstres, on a littéralement fait disparaître le Vieillard sous la Lune. On a rien laissé de lui, c'est comme s'il n'avait même jamais existé... Et l'explication des mogwaii laisse penser au fat si que, là encore, la main de ses ennemis jurés se trouve derrière cet événement... Johnny Kwan en est maintenant sûr : les grandes manoeuvres ont démarré !

Et l'heure de la revanche de Johnny Kwan a sonné...

Bon, je m'avance un peu, avec ce dernier paragraphe : car avant de prendre cette revanche décisive (il ne peut y avoir de belle), il va y avoir du boulot. Johnny Kwan et James Woo sont bien placés pour savoir qu'ils vont s'attaquer à très forte partie. A plus fort qu'eux, si l'on en croit les résultats de la première bataille.

Mais, James Woo et son élève ont pu voir à qui ils ont affaire et ils vont donc pouvoir concevoir un plan sur mesure pour riposter et espérer, cette fois, l'emporter. Toutefois, ils savent d'ores et déjà qu'il leur faudra trouver des renforts afin de contrebalancer la puissance de leurs ennemis, Anthony Chau et les Cinq Venins...

Car on le sait, à Hong Kong plus qu'ailleurs, tout est d'abord question d'équilibre. Par ses actions maléfiques, Anthony Chau a tout déséquilibré et mis ainsi en péril le monde existant... Aux exorcistes de trouver les moyens de restaurer l'équilibre sur lequel le monde doit reposer. Sans penser à ce qui pourrait advenir s'ils n'y parvenaient pas...

Pas besoin d'être un génie, ni de hurler au spoiler, pour deviner que cette solution, ce seront les Gardiens célestes, qu'on retrouve dans le titre du livre, qui seront la solution (nécessaire et suffisante ?) aux problèmes posés par Anthony Chau et ses folles ambitions. Mais qui sont-ils, d'où viennent-ils, quels sont leurs réseaux, non, ça, vous ne le saurez pas ici...

On l'a compris, depuis le début de cette trilogie, Romain d'Huissier joue avec les genres et les références, nous plonge dans un univers où la magie, les esprits, les dieux aussi, font partie du quotidien. Et tout cela est toléré, à condition que soient respectées les règles de ce monde. Sinon, on appelle les fat si, et ça barde, si les fauteurs de trouble refusent de rentrer dans le rang.

Ces Gardiens célestes, tout en faisant penser aux alliances que l'on voit beaucoup ces dernières années aux cinémas à travers les adaptations de comics, genre "Avengers" ou "Justice League", restent solidement ancrés dans la tradition et la culture asiatiques que l'auteur met à l'honneur. Mais, pour ce bouquet final, ça va bastonner en bandes !

Et encore une fois, comme dans les tomes précédents, on découvre ce fabuleux bestiaire que nous offrent les traditions et le folklore chinois ; la matière est riche, fascinante, originale, et permet à Romain d'Huissier de trouver la matière pour alimenter son récit et créer des situations spectaculaires et parfois déjantées.

Il concocte une nouvelle fois ce cocktail particulier et savoureux qui mêle l'ultra-modernité de Hong Kong et l'omniprésence de la tradition dans la cité même. En fait, elle est partout, à l'image du sanctuaire du Vieillard sous la Lune où se rend Johnny Kwan et qui se trouve sur une promenade de bord de mer, comme pourrait s'y trouver n'importe quelle statue.

Anthony Chau lui-même incarne cette dualité, lui-même représentant le Hong Kong moderne, ultra-capitaliste, où l'argent et les préoccupations bassement matérielles dominent, tandis que son projet plonge (et on l'a déjà vu dans "la Résurrection du Dragon") dans l'histoire, la culture et les traditions d'un pays plusieurs fois millénaire.

Eh bien, puisqu'il en est ainsi, la réponse de Johnny Kwan sera proportionné et puisera aux mêmes sources son inspiration ! Ainsi, ces Gardiens célestes auront-ils une symbolique venant de ce même univers, où se côtoient religions, croyances, merveilleux, superstitions, mythes et légendes, épisodes personnages historiques...

Tout cela nourrit la dimension romanesque, le côté fantastique de l'histoire, mais aussi, et je me répète, le côté très spectaculaire des différents événements. Il y a quelque chose d'extrêmement visuel dans tout cela, pas uniquement dans le côté chorégraphique des scènes d'actions, mais aussi chez les personnages impliqués dans ces scènes.

"Les Gardiens célestes" est un troisième tome, il est donc normal de retrouver des personnages déjà rencontrés dans les deux premiers (enfin ceux qui ont survécu...), mais il y a aussi des petits nouveaux. Comme Helena Shiu, la Reine du Cinabre (rien que ça, avouez que ça en jette et que ça intrigue !), qui possède une expertise dont Johnny Kwan a besoin dans sa quête.

J'en parle, parce que Helena elle aussi représente parfaitement ce mélange constant entre modernité et tradition, entre technologie et magie, aussi. La preuve avec les explications de la Reine du Cinabre qui lie l'alchimie (qui "est en réalité une science") et l'informatique (qui "n'est que la forme la plus récente de l'alchimie").

Au sein même de la caste des exorcistes, on savait déjà qu'il y avait des spécialités et des compétences très différentes, et souvent complémentaires, mais on découvre là qu'il y a aussi des Anciens et des Modernes, des tenants de la tradition la plus enracinée, et d'autres qui essayent d'instiller dans ces activités un dose de modernité, comme l'informatique, donc.

Et c'est peut-être justement là ce qui manquait à Johnny Kwan, lors de la première bataille contre Anthony Chau : un regard neuf, un nouvel angle, quelque chose qui bousculent ses certitudes et, allez, disons-le, son orgueil d'exorciste hors-pair, qui peut parfois confiner à la vanité. La défaite a été une leçon d'humilité bienvenue, qui va aussi rétablir quelques équilibres défaillants chez le fat si.

Alors, bien sûr, on pourrait insister encore et encore sur l'action, la baston, le grand spectacle avec des effets à vous ruiner un studio hollywoodien (mais non, je n'exagère pas... ou si peu...), mais il ne faudrait pas négliger les personnages qui, d'un côté comme de l'autre, sont très intéressants. Les seconds rôles, méchants ou gentils, qui offrent une galerie de gueules assez intéressante.

Mais bien sûr avant tout Johnny Kwan qui, dans ce dernier tome, va en voir des vertes et des pas mûres. Et pour qu'il comprenne bien, le petit scarabée, qu'il n'était pas encore prêt lors du tome 2, et qu'il ne l'est toujours pas dans la première moitié du tome 3, il va avoir droit à un rattrapage express, dans des conditions... un peu spéciales...

Eh oui, l'intrigue des "Gardiens célestes" n'est pas continue, il y a une importante rupture (et quelle rupture !) le temps que le fat si acquière les compétences, les aptitudes, la sagesse même, nécessaire à ce combat déterminant. Qui va nous plonger dans un univers bien différent de la cité hong-kongaise, à la rencontre de personnages assez curieux (dont l'un rappelle étrangement quelqu'un...).

D'un seul coup, Johnny Kwan n'est plus seulement un exorciste, possédant un savoir, des aptitudes et des armes lui permettant de lutter contre les esprits un peu trop envahissants... Il devient alors une espèce d'Hercule, euh, je ne parle pas physiquement, hein, mais le personnage mythologique. Avec le sentiment que toute cette histoire aura servi d'accomplissement à sa formation de fat si...

Il est indéniable que le Johnny Kwan du début des "81 frères" n'est pas le même que celui de la fin des "Gardiens célestes". Cette trilogie des "Chroniques de l'étrange", c'est aussi cela : la quête initiatique fort tourmentée d'un jeune homme doué, intègre et convaincu de l'utilité de sa mission. Avec ce paradoxe que ces aventures pourraient bien avoir eu raison de son idéalisme.

J'ai été touché par la fin assez sombre de cette trilogie, loin de ce que je pouvais imaginer au départ. Touché par la réaction des différents personnages et par la situation de Johnny Kwan. La fin justifie-t-elle les moyens ? Depuis Machiavel, on se pose sans cesse la question, qui dépasse largement le cadre de la Renaissance florentine.

Romain d'Huissier apporte une conclusion particulière à sa trilogie, inattendue en tout cas, à travers un dernier chapitre en clair-obscur. Il referme ce cycle, mais on a le sentiment qu'il ne le verrouille pas complètement, comme s'il se laissait une marge de manoeuvre pour y revenir plus tard... Sous quelle forme ? A voir...

Il nous laisse surtout avec l'image d'un Johnny Kwan entamant une nouvelle page de son existence, dans un contexte qui n'a que peu évolué, en tout cas singulièrement loin que lui-même. Peut-être fais-je fausse route, mais j'ai eu l'impression, avec ces dernières lignes, que le romancier faisait un dernier clin d'oeil à l'univers des comics, mais loin cette fois des franchises Marvel ou DC...

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