lundi 8 avril 2013

"Je ne suis pas un héros (...) J'ai eu de la chance de m'en sortir vivant et en un seul morceau."

Voici un premier roman qui fait beaucoup parler de lui. Par la force de son récit, par sa violence et pas sa vision, politiquement plutôt neutre, mais terriblement critique de la guerre. D'une guerre en particulier, celle à laquelle a participé l'auteur, mais, plus largement, de toutes sortes de conflits et des conséquences indélébiles qu'ils ont sur les hommes qui la font, bien souvent malgré eux. Avec "Yellow Birds", disponible en grand format chez Stock, Kevin Powers fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature américaine contemporaine, mêlant son expérience en Irak et le savoir-faire d'écrivain acquis par ses études. On est loin de la gloire et des honneurs, tout y est laid, honteux, désincarné, fatal, curieusement habité non par la révolte qu'on pourrait attendre d'un ancien combattant, mais par la résignation d'un garçon qu'on a privé de sa jeunesse pour l'envoyer tuer son prochain à l'autre bout de la terre...





John Bartle, surnommé Bart, a 21 ans et s'est engagé volontaire au sein de l'armée américaine pour des raisons un peu particulières. Dans sa jeunesse, ce garçon introverti, porté sur la poésie et la littérature, au point d'en faire son cursus universitaire, est l'objet de moqueries blessantes. Alors, pour montrer qu'il est un homme, un vrai, il s'enrôle sous les drapeau... Manque de chance pour lui, sa signature correspond à l'entrée en guerre des Etats-Unis en Irak...

Voilà comment, à la fin de l'année 2003, il se prépare à partir dans le désert, pour abattre un régime appartenant à "l'Axe du Mal", démanteler des armes de destructions massives, etc., etc. C'est alors qu'arrive à la base où s'entraînent ces GI un garçon de 18 ans, Daniel Murphy, couvé par sa mère, d'une naïveté terrible dans ce contexte, qui s'est engagé parce que la vie à l'armée lui paraissait préférable à la vie à la mine qu'il connaissait au quotidien...

Vite rebaptisé "Murph", le garçon va voir en Bart, son aîné, son compatriote originaire, comme lui, de Virginie, une espèce de modèle, celui sous l'aile de qui il a envie de s'abriter. Une situation qui convient mal à Bart, solitaire, un peu sauvage, en rébellion contre lui-même autant que les autres, et qui n'est pas entré dans l'armée pour se faire des amis. C'est d'ailleurs ce qu'il s'évertue à faire comprendre à Murph d'emblée, mais, qu'il n'arrivera pas à formuler lorsqu'il sera face à la mère de celui-ci.

Pire, il va commettre une erreur fondamentale : promettre à cette femme qui tient à son fils comme à la prunelle de ses yeux, de veiller sur lui, mais surtout, de lui ramener vivant et en bonne forme... Une promesse faite à la légère, sincère mais inconséquente, qui va valoir à Bart une sévère engueulade de la part du sergent Sterling, son supérieur direct, témoin de cette conversation. Une promesse qui va peser lourd par la suite, une fois les hommes lancés sur le théâtre des opérations...

Voilà le point de départ de ce roman, mais pas véritablement la trame principale. Ce "fil rouge", si je puis dire, c'est ce que vont vivre Bart, Murph, Sterling et leurs camarades au long de l'année 2004. L'épreuve du feu pour des gamins pas franchement préparé à ça. Car, au moins pour ce qui concerne l'infanterie, on est loin d'une armée ultra-professionnelle et hyper-technologique qui pourrait caractériser l'armée la plus puissante du monde... Ce sont des p'tits gars, sans doute pas assez préparés pour être envoyés sur le front, des jeunes gens qui ne sont pas des chiens de guerre et qui pètent plus de trouille qu'autre chose, certainement pas des super-héros construits sur le modèle Rambo...

Entre les événements de 2004 et la montée dramatique qui va les accompagner, Powers insère des chapitres évoquant 2003, comme celui que j'ai résumé plus haut, et surtout les mois qui vont suivre et le retour au pays de soldats rentrés d'Irak métamorphosés, vivant et entier, comme le dit Bart dans la phrase que j'ai extraite pour servir de titre à ce billet, mais certainement pas indemne... Un traumatisme psychologique profond, une sorte de "zombification", comme si leur âme était restée dans les sables...

Je vous laisse découvrir la construction narrative, qui est très fine et efficace. Bien sûr, et peut-être avez-vous déjà compris un des ressorts de l'histoire, le lecteur échafaude des hypothèses sur ce qui a pu se dérouler en Irak, mais les faits sont terribles... J'ai dit une montée dramatique, c'est plutôt une plongée dans une violence inouïe, aveugle, anonyme (dans le sens où l'on a que le point de vue des Américains et que les Irakiens ne sont "que" des ennemis, sans discernement), une plongée dans la peur, gluante, pesante, permanente, paralysante, une plongée dans le folie, une plongée dans l'absurdité et le désespoir...

Ils sont là, sans vraiment savoir pourquoi, sans comprendre le but véritable de leur mission, enlisés dans une guérilla plus qu'un conflit classique tel qu'on peut l'enseigner lors des formations militaires, risquant à chaque instant de se faire tuer par des ennemis invisibles, qu'ils combattent comme tels, en tirant sur tout ce qui bouge, déshumanisant l'autre et se déshumanisant eux-mêmes en conséquence.

"Je songeai à la guerre de mon grand-père", dit Bart alors qu'il s'apprête à combattre pour la énième pour le même minuscule bout de terrain. "Au fait qu'ils avaient des destinations, des buts à l'époque". La guerre de Bart ressemble à un jeu d'arcades où l'on recommence sans cesse le même niveau. Et du coup, le fait de tuer devient une abstraction, puisqu'on refait sans cesse les mêmes gestes aux mêmes endroits, contre des ennemis qu'on n'identifie jamais vraiment. Mais tuer reste aussi une nécessité, car celui que tu ne tue pas n'aura peut-être pas les mêmes scrupules...

Cette façon d'exorciser la mort a tout de même des limites : on n'échappe pas à l'idée, en se levant le matin, qu'on ne verra peut-être pas le soleil se coucher le soir. Une mine, une balle perdue, un obus, que sais-je... Bart et Murph tiennent un décompte macabre qui résume bien la hantise dans laquelle ils sont et qu'un cynisme de façade camoufle mal : ils se tiennent au courant du nombre de soldats américains tués au combat en Irak. Un décompte qui a dépassé les 900 morts. Et jamais, au grand jamais, les deux garçons ne voudraient être le millième non de cette liste... Voilà à quoi se résume leur volonté de survie...

Il y a dans "Yellow Birds" des scènes d'une grande violence, très visuelles, détaillées, souvent. Or, le paradoxe d'un livre comme celui-là, c'est qu'il faut montrer cette violence gratuite pour la dénoncer. La guerre, c'est du bruit, du souffle, du sang, des odeurs, des corps démembrés, défigurés, de la souffrance, de la haine, du désespoir, de la peur et tout cela est bien rendu dans un style qui fait froid dans le dos, par son côté froid, clinique, dépassionné...

Bart, qui raconte son expérience, emploie le terme désincarné, que j'ai déjà repris. C'est lui qui tire, vide son chargeur sur des Irakiens, parfois sans savoir s'ils s'agit d'ennemis véritables ou d'innocents sacrifiés pour une hypothétique et bien dérisoire victoire, et en même temps, ce n'est plus vraiment lui. Son enveloppe corporelle agit quand son esprit s'est mis en pilote automatique et n'est plus dirigé que par une peur panique, incontrôlable.

Il n'y a guère que le sergent Sterling qui semble épargné par toutes ces émotions bien humaines. A peine plus vieux que Bart et Murph, le premier lui donne tout au plus 24 ans, il a en revanche le profil du soldat pur et dur, obéissant sans état d'âme et considérant ses agissements, y compris tuer, comme son job. Alors qu'on assiste à la métamorphose des deux gamins, laminés par le rouleau compresseur de la guerre, lui reste monolithique, impassible. L'expérience du feu en Afghanistan, avant de venir en Irak ? Ou une véritable vocation de soldat prêt à tout, y compris à mener la guerre sans se poser trop de questions ?

Sterling, qui tient un rôle secondaire dans l'histoire dont Bart et Murph sont les deux protagonistes principaux, est pourtant omniprésent. Il couve ses hommes ou plutôt veille sur eux comme on surveille le lait sur le feu, afin de faire redescendre la température pour que cela ne déborde pas. Même lorsqu'il n'est pas concerné, il semble apparaître, sorte d'ange gardien venu des enfers, et prodiguer ses conseils. Mais son objectif reste de faire de ses hommes des soldats purs et durs, à son image, en quelque sorte, car c'est, à ses yeux, le meilleur moyen de se sortir de là vivant. Et pourtant, sa fragilité, ses propres traumatismes, qu'il masque mieux que les autres, vont resurgir ultérieurement...

Cela nous amène à la relation entre Bart et Murph. Je l'ai dit, d'entrée de jeu, Bart aurait plutôt rejeté Murph, qui cherchait au contraire la protection de son aîné. En tout cas, jusqu'au serment de Bart. Mais, ensuite, une fois en Irak, les choses vont évoluer. Et les deux jeunes hommes vont suivre des trajectoires diamétralement opposées.

Tandis que Bart découvre l'importance d'une certaine fraternité au feu et en dehors, de la solidarité indispensable entre soldats pour ne pas se retrouver livré à soi-même sous la mitraille, alors qu'il assimile l'idée qu'on ne peut rien seul, Murph, lui, s'isole de plus en plus. Lui si insouciant, trop même, lorsqu'ils se sont rencontrés, dit un jour à Bart : "ç'aurait bien si on nous avait pas balancés d'un seul coup dans ce merdier". Ce à quoi Bart ne répond pas, mais qui lui fait se dire à lui-même que Murph a changé et qu'il n'a pas vu à quel moment ce processus s'est enclenché.

Plus frappant encore, alors qu'à leur rencontre, c'est donc Murph qui a cherché la compagnie de Bart, plus solitaire, au fur et à mesure des mois passés en Irak, on voit que cela s'inverse : c'est Bart qui prend à coeur, et sans arrière-pensée, sans orgueil mal placé en lien avec sa promesse, non, je le crois sincère, de surveiller l'état moral de Murph. Il lui pose une main sur l'épaule, lui dit qu'ils vont s'en sortir, qu'en comptant l'un sur l'autre, ils vont se tirer de là...

Mais Murph, si ingénu quelques mois plus tôt, sans doute incapable alors de se représenter ce qu'est la guerre "pour de vrai", lui répond qu'il ne veut pas d'une amitié ni même d'une quelconque relation humaine ou sociale construites dans un tel endroit, dans de telles circonstances. Et peu à peu, il s'éloigne des autres, s'évapore presque, est de moins en moins présent pendant et hors des batailles...

Le roman ne s'arrête pas à l'Irak, il se poursuit une fois ces hommes rentrés au pays, certains vivants, pas d'autres, aucun indemne, car ne pouvant évacuer les horreurs vues, vécues, accomplies, subies... Un traumatisme plus profond encore chez certains et qui va prendre des manifestations terribles. Ce sont des fantômes qui sont rentrés, ils ont bien du mal à retrouver la vie quotidienne de leur pays natal, la tranquillité, la paix, laissée derrière eux un peu plus d'un an plus tôt.

Et le moins qu'on puisse dire, c'est que le suivi psychologique de ces vétérans d'à peine la vingtaine n'est pas franchement un modèle du genre. La preuve, avec ce passage obligé au Koweït, avant de retrouver la mère patrie. Là, on demande aux soldats de remplir un questionnaire destiné à mesurer le traumatisme ressenti par chacun des troufions afin de mieux les soigner ensuite. Je ne peux m'empêcher de vous le livrer tel quel, pour mesurer que l'absurdité de se conflit n'est pas uniquement dans les combats sanglants et pour réaliser le grand cas qu'on fait dans les hautes sphères de la santé de ceux qu'on a envoyés jouer les héros de pacotille dans cette guerre d'opérette...

- QUESTION 1 : Avez-vous participé aux combats ? Cochez OUI ou NON.
- QUESTION 2 : Vous avez tué ou vu quelqu'un se faire tuer. Evaluez votre état émotionnel en cochant l'une des deux cases ci-dessous :

A - Ravi.
B - Mal à l'aise.

Et basta ! Débrouillez-vous avec ça ! Et le laïus de l'officier chargé de recueillir ces confidences au combien constructives vaut aussi son pesant de cacahuètes... D'un cynisme absolu, presque aussi violent pour ces gamins cabossés qu'une énième attaque surprise à endiguer... Avec la petite touche patriotique qui va bien, en cerise sur cet indigeste gâteau. Mais qu'a-t-elle fait, la Patrie, si ce n'est les envoyer dans ce traquenard pour des prunes ?

Ce qui s'est passé en Irak pour Bart, Murph et Sterling est très dur à vivre, à assumer, à laisser derrière soi, tant cela contrevient à la morale, à l'éducation reçue il y a encore peu, lorsqu'ils étaient écoliers. Les choix qui vont être faits vont tout bousculer pour laisser un peu de place aux derniers atomes d'humanité qu'il y a en eux. Ce qui va advenir est horrible, violent, presque insoutenable, contraire à tous les protocoles et même, sans doute, à ce qu'un homme peut endurer sans perdre la raison.

Si ennemi il y a encore au retour du front, il est en soi, c'est soi-même qu'on combat, qu'on voudrait détruire, qu'on laisse se déliter... La vie de Bart, par exemple, par à vau-l'eau, et nulle rédemption n'est possible. Un apaisement, peut-être, dans des conditions particulières, pour expier, mais la rédemption, je n'y crois pas, tant la faute et son intimité avec la souffrance endurée sont fortes.

Il y a une vraie particularité dans ce livre : l'absence totale de couplet politique. Jamais Powers n'évoque les causes de ce conflit, les mensonges, les décisions politiques douteuses et l'affairisme de l'administration Bush. Cette absence de parti pris rend le roman de Powers universel, c'est véritablement la guerre, toutes les guerres, que l'auteur entend dénoncer. Et peu importe que ces conflits aient été diligentés pour des raisons acceptables, les traumatismes des participants sont les mêmes, la violence et l'absurdité de tout cela aussi...

"Yellow Birds" est un manifeste pacifiste fondée sur l'expérience d'un jeune homme qui a été confronté directement au feu et non sur des critères philosophiques ou idéologiques. Bart/Powers a vu les horreurs de la guerre et il en est revenu démoli, durablement. Avec ce livre, peut-être dérisoire, mais pourquoi ne pas être un peu optimiste, pour une fois, éclate tout l'humanisme d'un homme qui ne souhaite à aucun de ses prochains de vivre ce qu'il a vécu, un désespoir qu'il voudrait ne pouvoir partager avec personne. Un livre salutaire pour faire passer la fascination que l'on peut ressentir devant des écrans de télé diffusant en direct un conflit abstrait qui fait, de tous bords, des victimes concrètes...

Pour finir, un mot du titre de ce roman, "Yellow Birds", les oiseaux jaunes, littéralement. Powers cite en exergue de son premier roman le chant militaire bien connus des soldats américains dont il l'a extrait. Je vais terminer en en faisant de même...

Un moineau jaune
Au bec jaune
S'est penché
Sur ma fenêtre.

J'lui ai donné
Une miette de pain
Et j'l'ai éclaté
Ce putain d'serin...


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