vendredi 2 juin 2017

"La rivière t'aime comme je t'aime".

Décidément, on parle beaucoup de conte sur ce blog en ce moment. Après le voyage en Féérie organisé par Catherynne M. Valente, c'est une histoire et un contexte bien différents que nous allons découvrir ce soir. Quatre ans après nous avoir emmené au Domaine des Murmures à la rencontre d'Esclarmonde la recluse, Carole Martinez a choisi de retourner en Franche-Comté mais en avançant dans le temps. "La Terre qui penche" (désormais disponible en poche chez Folio) se déroule plus d'un siècle et demi après ce premier livre et, si l'époque, le contexte historique a changé, la situation des femmes est toujours aussi difficile, la société féodale reste très patriarcale et il est difficile de prendre son destin en main lorsque l'on n'est pas un homme. Mais, c'est aussi une société qui reste propice au merveilleux, aux croyances populaires, malgré la puissance de l'Eglise. Et c'est cette réalité mêlée de ce que nous appellerions fantastique de nos jours qui est au coeur de ce roman, servi par le style envoûtant de Carole Martinez...



Blanche est une enfant frêle, aux cheveux roux et bouclés, curieuse et avide d'apprendre. Elle est surtout triste, triste de ne plus avoir de mère et triste d'avoir un père d'une extrême sévérité qui n'hésite pas à la corriger régulièrement... Et comme elle a son petit caractère, mais aussi la mauvaise habitude de parler dans son sommeil, ce ne sont pas les motifs de la punir qui manquent.

Tout cela la frustre terriblement, elle voudrait tant se sentir aimée et tout autant apprendre. Blanche rêve d'apprendre à écrire pour pouvoir broder son nom sur ses vêtements, et plus encore. Mais, en 1360, en Franche-Comté comme dans la majeure partie de l'Europe féodale, les filles de la noblesse ne sont éduquées qu'à devenir de bonnes épouses...

Pourtant, cet esprit rebelle en plein essor n'aura guère le temps de s'installer et de bousculer les codes sociaux, de briser les carcans de son temps, car Blanche va mourir, en cette année 1361, à seulement 12 ans. C'est en tout cas ce qu'elle affirme, enfin ce qu'affirme la petite fille, l'une des deux narratrices du roman, celle qui se présente comme son fantôme...

L'autre narratrice, elle, se présente comme la vieille âme. L'esprit de Blanche qui, depuis des siècles, a observé le monde tel qu'il va, l'a vu évoluer, a vu le Domaine des Murmures changer, également. L'une comme l'autre est Blanche, une Blanche immatérielle, qui connaît tous les secrets de cette jeune existence trop tôt achevée.

Car, avant de mourir, il est arrivé bien des choses à Blanche. A commencer par son départ du Domaine de Chaux où elle a grandi, pour le Domaine des Murmures, situé non loin de là. Et ce sont ces événements que vont nous raconter, à tour de rôle, la petite fille et la vieille âme, chacune avec son regard, chacune avec son expérience différente, chacune avec son caractère.

La petite fille est impulsive et bavarde, la vieille âme est moins diserte et puise dans sa sagesse séculaire. Leur histoire est celle d'une enfant qui voudrait bien prendre son destin en main, qui voudrait aimer et être aimer. Mais qui voudrait aussi comprendre qui elle est et d'où elle vient vraiment.

En effet, sur cette Terre qui penche, ce pays vallonné où il n'est pas simple de cultiver le sol, elle va faire un certain nombre de rencontres qui vont bouleverser ce qu'elle pensait savoir de la vie en général et de son existence en particulier. Et si son destin, qu'elle croyait décidé par son père, était tout autre ?

Et d'abord, Blanche est-elle vraiment morte en 1361 ?

Je m'y suis repris à plusieurs fois pour commencer ce billet. Et je ne suis toujours pas très convaincu par ces premières lignes. Mais bon, faisons avec et parlons de ce roman qui mêle, comme toujours avec Carole Martinez, le récit familial et le conte, le réel et le merveilleux, l'histoire et les légendes, les carcans sociaux et la culture populaire.

Un mot, avant d'aller plus loin. A l'origine, Carole Martinez avait eu l'idée d'un roman dans lequel on aurait suivi cinq femmes à cinq époques différentes, aux prises avec les entraves sociales que leur imposait leur temps. Mais, lorsqu'elle a entamé l'écriture de ce livre, elle s'est rendue compte que rassembler cinq histoire dans le même ouvrage ne serait pas possible.

Alors, elle a proposé à son éditeur, Gallimard, de séparer ces cinq histoires. La première fut donc "Du Domaine des Murmures", voici la deuxième, "la Terre qui penche", en attendant peut-être les suivantes. Mais, l'autre particularité de Carole Martinez, elle le reconnaît volontiers, c'est qu'elle travaille lentement. Et ses lecteurs doivent se montrer patients.

Refermons cette parenthèse. Blanche est donc celle qui succède à Esclarmonde, qui choisit, plus ou moins forcée, d'être emmurée vivante dans un reclusoir... Blanche, elle aussi, pourrait bien se retrouver enfermée, mais pas dans le même genre de murs. En l'occurrence, les murs du mariage conclu pour elle par ce père qu'elle a appris à tant haïr.

Je n'en dis pas plus. Il faut une nouvelle fois faire une digression, désolé. Cette fois, c'est un point historique, car le contexte dans lequel Carole Martinez fait évoluer Blanche est tout sauf anodin. En 1361, Blanche a donc 12 ans. Ce qui la fait naître... Allez, les nuls en calcul mental, on sort son smartphone, on tapote, oui, bien ! Blanche est née en 1349.

Et que s'est-il passé en 1348 ? La Grande Peste a failli éradiquer l'espèce humaine. En quelques mois, l'Humanité a vu ses rangs s'éclaircir dangereusement. Blanche fait donc partie de ces enfants nés une fois le calme revenu, conçus par des survivants. Et, de ce fait, elle se retrouve avec la mission implicite de repeupler ce monde décimé...

C'est dire si cela laisse peu de marge de manoeuvre aux filles de cette génération : elles seront mères, et un point c'est tout. Et, comme Blanche est issue de la noblesse, il faudra lui trouver un époux digne de son rang pour un mariage qui saura plaire aux deux familles, à défaut des deux futurs mariés... On comprend bien que le destin des femmes ne leur appartient pas.

Et d'ailleurs, s'il y a Blanche, il y a autour d'elles plusieurs personnages féminins qu'on qualifiera de secondaires, mais qui elles aussi, chacune à leur manière, vont dessiner les sorts que réservent cette époque aux femmes : Aélis, femme dure et oisive qu'une union malheureuse a aigri précocement, Aiglantine qui voudrait aimer l'homme que son coeur a choisi, ou encore Guillemette, qui a brisé les codes, vivant sans mari mais engendrant de nombreux enfants...

Je pourrais en citer d'autres, mais je ne vais pas tout vous révéler non plus. En tout cas, autour de Blanche, tous les personnages féminins ont été confrontés à ces questions d'étiquette et de domination masculine. Et la situation dans laquelle va se trouver projetée Blanche s'annonce bien délicat, surtout pour une fillette qui ne connaît encore que bien peu de choses à la vie.

Il va vite lui falloir grandir, essayer aussi de saisir les opportunités qu'elles aura de reprendre son destin en main, de mener sa vie comme elle l'entend. Devenir la personne qu'elle a toujours rêvé d'être, indépendamment de ce qu'on veut lui imposer. "La Terre qui penche", c'est aussi l'histoire de cette tentative d'émancipation.

Mais s'arrêter là serait très restrictif. L'univers de ce roman est bien plus vaste que cela, parce que, décidément, le Domaine des Murmures n'est pas un endroit comme les autres. En disant cela, je projette mon regard de lecteur du XXIe siècle sur une époque bien différente, où le merveilleux faisait partie intégrante de la vie quotidienne.

On croyait aux fantômes, aux créatures surnaturelles. Et si on y croyait, c'est parce qu'on en voyait. Dans "la Terre qui penche", on croise un ogre, une Dame Verte et bien sûr ces fantômes qui nous servent de narrateurs, dont l'une, la vieille âme, est la mémoire de ces lieux enchantés (le mot ne signifiant pas que la vie y est forcément merveilleuse).

Et puis, il y a un personnage qu'il ne faut pas négliger, car c'est un des protagoniste centraux de cette histoire. Et ce personnage, c'est la Loue, la rivière qui traverse le Domaine des Murmures. Une rivière imprévisible, capable de passer en quelques secondes du plus calme à la plus violente colère. Souvent, elle emporte ceux qui s'aventurent dans son lit et ne les rend pas...

Cette colère de la Loue, on la découvre dès les premières pages du roman. On la croit d'abord anecdotique, avant de comprendre que le rôle de la rivière n'est pas juste là pour le décorum. Non, c'est un être incarné à part entière qui intervient à plusieurs reprises pour mettre son grain de sel et paraît posséder un pouvoir d'attraction irrésistible sur Blanche.

Mais ces manifestations, appelons-les fantastiques, pour bien nous comprendre, ne sont pas la seule expression de cette culture populaire qui irrigue le roman de Carole Martinez. Régulièrement, au cours du récit, on croise ces fameux dictons que notre époque a cantonnés aux bulletins météos, mais qui avaient bien plus de poids au Moyen-Âge.

La vie s'organisait en fonction de ce bon sens populaire, des observations de ceux qui vivaient hors des murs des châteaux, affrontaient le temps, la misère, les revers de fortune, les disettes ou les pestes. Une époque de foi, mais aussi de croyances (superstitions, dirions-nous certainement de nos jours), qui règlent le quotidien avec précision.

Enfin, Carole Martinez utilise également de nombreuses chansons, comme celles qui devaient courir les vallées à cette époque, portées aussi bien par les troubadours que par le peuple lui-même. L'auteure concède d'ailleurs quelques anachronismes dans une adresse à son éditeur en fin d'ouvrage, mais revendique l'esprit et l'importance qu'occupe ces chansons populaires, ces "tubes" de l'époque dans son roman.

Tout cela se marie pour donner une ambiance tout à fait particulière, portée par la magnifique écriture de Carole Martinez. Poétique, sensuelle, à la fois douce et violente, évocatrice et visuelle, elle confirme le talent trop rare de cette romancière, récompensée par le Goncourt des Lycéens pour "Du Domaine des Murmures".

Elle réussit à parfaitement amalgamer récit historique, chronique sociale sur le sort des femmes au XIVe siècle, récit merveilleux et culture populaire pour nous offrir un nouveau conte, dans la lignée de ses précédents romans (je n'ai pas encore évoqué "le Coeur cousu", auquel, il me semble, Carole Martinez fait quelques clins d'oeil dans "La Terre qui penche").

Carole Martinez réussit à parler d'une époque dure, difficile, marquée par le souvenir de la Grande Peste et une mortalité infantile énorme, mais une époque que, du haut de notre pyramide, nous contemplons en la noircissant volontiers. Cette écriture apporte une certaine légèreté à tout cela et aborde des faits parfois très douloureux avec un recul certains, mais sans rien occulter.

Elle offre aussi une belle galerie de personnages, dont Blanche est le centre de gravité, pour nous offrir un récit enlevé et riche, dans lequel Blanche va devoir trouver sa place. La dernière page lue, chacun pourra s'interroger sur cette histoire et en retirer une vision personnelle, pour appréhender à sa façon la dimension merveilleuse de tout cela.

Après Frasquita et ses filles, après Esclarmonde et son imaginaire évadé du reclusoir, voici Blanche et son extraordinaire destin, qu'elle va découvrir après bien des péripéties et s'être posée bien des questions. La fin est relativement ouverte, en tout cas elle pose certaines questions au lecteur, dont la principale a déjà été écrite dans ce billet :

Et vous, croyez-vous que Blanche soit vraiment morte en 1361 ?

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