lundi 12 juin 2017

"Malheur aux inconscients qui briseraient l'équilibre instauré par nos pères fondateurs".

C'est l'un des événements de ce début d'année dans le petit monde de l'imaginaire : le premier roman de fantasy de Pierre Bordage. Oh, il avait bien écrit de la fantasy historique, avec la trilogie "l'Enjomineur", quelques nouvelles, également, mais jamais il n'avait écrit de pur roman de fantasy, dans lequel il faudrait créer un univers et y construire une histoire. Alors, pour la peine, il nous offre un diptyque, "Arkane", dont le premier tome, "la Désolation", est paru en grand format chez Bragelonne. Et, pas de doute, l'imaginaire si fertile de Pierre Bordage qui a su créer tant de planètes et de galaxies, s'adapte parfaitement à la fantasy. Bienvenue dans la mystérieuse cité d'Arkane, à la construction si particulière et aux secrets si bien gardés ! Un gigantesque labyrinthe menacé par une terrible malédiction. Une période sombre mais propice aux prises de conscience, à la découverte de ses dons, de ses vocations, et à la prise en main de destins jusque-là dirigés par d'autres... En route pour quelques quêtes initiatiques dans un monde au bord de l'implosion !



Elles sont sept. Sept familles qui, il y a si longtemps qu'on ne sait plus vraiment comment cela s'est produit, ont fondé une immense cité selon des plans tout à fait déroutants. En effet, Arkane est une ville verticale dont les différents niveaux sont séparés par de véritables labyrinthes. Ce n'est pas une image, à Arkane, chaque niveau est bien séparé des autres.

Et chaque niveau correspond surtout à une couche de la société. Tout en haut, vivent les familles fondatrices, dans de luxueuses propriétés, à l'abri du besoin et surtout du commun des mortels. Puis, plus on descend et plus la pauvreté s'installe, jusqu'aux bas-fonds de la ville, véritables culs-de-basse-fosse dont on ne ressort jamais...

Mais intéressons-nous à ces sept familles fondatrices. Toutes ont pour emblème un animal et elles concluent depuis toujours des mariages entre héritiers des différents clans, pour conserver l'équilibre. Car les légendes d'Arkane rappellent que les fondateurs de la ville ont voulu qu'elle repose sur les sept familles, pas une de moins, pas une de plus.

Si cet équilibre devait être rompu, pour quelque raison que ce soit, alors, ces mêmes légendes laissent entendre qu'une terrible malédiction frappera la cité.  Mais équilibre ne signifie pas égalité. Au fil du temps, une hiérarchie s'est établie entre les différentes familles, certaines détenant désormais plus de richesses, plus d'influence au sein du Conseil des Sept et plus de prestige que d'autres.

Parmi les familles les plus en vue, pour ne pas dire dominante, il y a la maison du Drac. dont Nunzio est le patriarche. Une famille qui sent depuis quelque temps qu'on cherche à minimiser son pouvoir, si ce n'est à l'abattre. Le premier signe a été le bannissement perpétuel qui a frappé le fils aîné de Nunzio, Matteo. Depuis, il a disparu dans les Fonds, les étages les plus bas d'Arkane...

Mais, ce soir-là, les ennemis du Drac ont enclenché la vitesse supérieure : leur propriété a été attaquée et tous ceux que les assaillants ont découverts ont été massacrés sans aucune pitié. En quelques minutes, la maison du Drac a été éliminée... Sauf une de ses membres, Oziel, une jeune femme de 19 ans qui a pris l'habitude de faire le mur chaque nuit pour découvrir Arkane.

Neuvième sur la liste de succession, elle est un peu quantité négligeable au sein du clan. Elle a vécu toute sa vie dans un cocon, à l'écart du reste d'Arkane, y compris des Hauts, en attendant qu'on lui trouve un époux dans une des autres familles de la cité, pour conclure une nouvelle alliance. Mais, désormais, tout cela n'a plus d'importance...

Oziel est la dernière survivante de la maison du Drac, à l'exception de Matteo, dont personne ne sait s'il vit encore. Ce qu'elle découvre est juste abominable. Elle essaye de s'enfuir, mais, trahie, elle tombe aux mains d'une des familles rivales, une de celles qui a orchestré ce massacre. Pour s'en sortir, elle va tuer. L'héritière devient alors une fugitive, une criminelle qu'on va vouloir éliminer à tout prix.

Une seule solution lui vient alors à l'esprit : retrouver Matteo, dernier espoir d'empêcher la maison du Drac de disparaître à jamais et de voir rompu l'équilibre sur lequel repose Arkane. Mais, pour cela, il va falloir rallier les Fonds, voyage auquel Oziel n'est pas du tout préparée... Si l'expression descente aux enfers a jamais eu un sens, la voilà parfaitement illustrée...

Loin d'Arkane, dans les montagnes, vit Renn, un jeune garçon un peu perdu. Sa grand-mère l'a confié au dernier enchanteur de pierres du pays parce que, disait-elle, les pierres changeaient de forme sur le passage de l'enfant. Mais lui n'a jamais rien ressenti, il doute fortement de sa vocation et pense qu'on a plutôt voulu se débarrasser d'une bouche à nourrir.

L'enseignement de son maître est rude, il ne progresse guère et s'ennuie ferme, dans cet atelier construit au milieu de nulle part. Jusqu'à ce qu'un jour, on frappe à la porte. Son maître est absent, Renn ne sait pas trop quoi faire. Mais il ouvre. Devant lui, un soldat à la gigantesque carrure, qui dit s'appeler Orik.

Selon lui, un ennemi terrifiant déferle depuis le nord. Le royaume dont Orik est originaire a déjà succombé et ces forces terriblement puissantes s'apprêtent à prendre la direction d'Arkane. Orik demande à Renn de le suivre, à la plus grande surprise de l'apprenti, qui ne comprend pas ce que le guerrier attend de lui.

Il ne sait rien faire, n'a pas plus de talent pour enchanter les pierres que pour le combat. En quoi pourrait-il lutter contre un ennemi aussi puissant ? Quel rôle pourrait-il avoir dans un conflit qui le dépasse ? En quoi peut-il aider Orik à empêcher une attaque qui causerait la chute d'Arkane et l'accomplissement de la malédiction, lui qui n'y a jamais mis les pieds ?

Mais pourquoi Pierre Bordage a-t-il si longtemps attendu pour se lancer vraiment dans la fantasy ? Ce premier tome est absolument prenant d'un bout à l'autre et, la dernière page tournée, on voudrait pouvoir lire tout de suite la deuxième partie. Parce qu'il s'en passe des choses, dans les sillages d'Oziel et de Renn !

Tous les séparent, ils ne sont pas issus des mêmes milieux, l'une a toujours vécu dans le luxe quand l'autre est né dans une famille de paysans et se retrouve apprenti malgré lui dans des montagnes glacées... Leur véritable et sans doute unique point commun : leur destin ne leur a jamais appartenu. L'une est héritière et attend qu'on décide pour elle, l'autre a été envoyé auprès de son maître sans qu'on prenne son avis...

Mais, lorsque la maison du Drac est impitoyablement éliminée et que Orik somme Renn de le suivre, un second point commun apparaît : il va leur falloir se défaire de ce destin que d'autres avaient tracés pour eux et prendre leur vie en main. A eux de prendre conscience de ce qu'il sont au gré des épreuves qu'ils vont devoir affronter.

Curieusement, cette quête initiatique est sensiblement différente entre l'une et l'autre. Pour Oziel, cela va prendre la forme d'une incroyable déchéance, et pas seulement sociale, mais aussi physique. Il va lui falloir devenir l'exact opposé de ce qu'elle a toujours été et avancer, quoi qu'il arrive, toujours sous la menace d'une agression, d'une trahison.

Renn, au contraire, pourrait bien entamer une quête ascensionnelle, je ne sais pas si le terme est tout à fait juste. En tout cas, en quittant les montagnes et en longeant le fleuve en direction d'Arkane aux côtés d'Orik, il va apprendre à se connaître. Il va découvrir ce dont il est capable, lui à qui on a toujours expliqué ce qu'il devait faire.

Les dangers seront nombreux sur leurs routes, les alliés peu nombreux. Mais, si Renn pourra compter sur l'indéfectible soutien d'Orik, dont il ne sait pourtant quasiment rien, Oziel, elle, va recevoir un renfort inattendu. Je ne vais pas vous en parler clairement ici, il faut le découvrir. Découvrir ce qu'il est, mais aussi l'influence qu'il va avoir sur Oziel.

Il y a un crescendo dans "La Désolation", au fil des voyages des deux personnages centraux, la tension monte et les évolutions d'Oziel et de Renn, aussi différentes soient-elles, captivent le lecteur. On se pose bien des questions à leur sujet, sans doute plus encore sur Renn, dont le rôle exact est loin d'être évident.

Il faut toutefois parler de deux autres personnages, en retrait dans ce premier tome, mais qui, on peut le penser, vont avoir un rôle important à jouer dans la suite des événements. Le premier s'appelle Noy. Comme Oziel, c'est un héritier d'une des familles fondatrices d'Arkane, mais pas l'une des plus puissantes.

Et comme Oziel, il va se retrouver dans des histoires de famille qui le dépassent complètement. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce garçon, un peu bravache, un peu rebelle, va se faire avoir en beauté. Mais, dans quel but ? Cela reste encore à définir et à comprendre et il est même encore trop tôt pour savoir dans quel camp le ranger...

Enfin, il y a Matteo. Vous trouverez peut-être étrange que je parle de lui, car c'est l'Arlésienne de ce roman. Si l'on s'en tient à ce que l'on sait, à ce que l'on découvre, il devrait être le personnage clé de toute cette histoire, il a le parfait profil du héros salvateur. Le hic, c'est qu'on ne sait pas ce qu'il est devenu, s'il est même encore en vie. Alors, se pose une question : et si le sauveur, ce n'était pas lui ?

L'univers d'Arkane est riche. Outre cette impressionnante cité dans les profondeurs de laquelle nous emmène Oziel, parfois dans des conditions très précaires, très risquées, on découvre ses alentours, qui ne sont guère plus paisibles. Entre la mécrose, affreuse maladie dont les victimes sont chassées dans les Fonds ou à l'extérieur de la cité, et un bestiaire assez flippant (coucou, Lovecraft !), on a de quoi s'occuper.

Cette première partie s'achève sur un dernier chapitre époustouflant qui laisse augurer de ce que sera la deuxième partie du diptyque. Mais elle nous laisse, vous l'aurez compris, bien des questionnements, au sujet des personnages, mais aussi des événements : qui est cet ennemi qui marche (?) sur Arkane ? Est-ce la fameuse malédiction ? L'équilibre est-il définitivement rompu ?

On a hâte de retrouver Oziel et Renn, de voir leur évolution se poursuivre et leur véritable rôle dans tout cela apparaître. Car, s'ils semblent prendre leur destin en main, ils n'en restent pas moins contraints par leurs quêtes respectives. Aboutiront-elles ? Ou bien découvriront-ils, au milieu du chaos qui enfle, que leur existence doit s'affranchir de tout cela ?

Et dans ce cas, ne seront-ils pas, cette fois, les jouets du destin d'Arkane ?

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