mardi 20 juin 2017

"Qui joue avec les enfants pour les prendre ensuite avec lui ?"

Ces deux vers d'une chanson yiddish de Zishe Landau, "Qui conduit tous les navires ?", sont cités dans notre livre du jour. Un étrange roman, très sombre, à la fois envoûtant et déroutant, qui nécessiterait peut-être une deuxième lecture pour bien assimiler les choses. Un roman d'une grande finesse, avec un arrière-plan très politique qu'il ne faut pas, de mon point de vue, laisser de côté. Un livre qu'il est délicat de classer dans un genre particulier, mais qu'on peut rattacher à de la fantasy urbaine. C'est en tout cas ce que le jury du prix Imaginales, qui lui a attribué le prix dans la catégorie roman étranger traduit, a décidé. Parlons donc de "Refuge 3/9" (prononcez trois neuvièmes), d'Anna Starobinets, publié aux toutes jeunes éditions Agullo, dans la traduction de Raphaëlle Pache. Une histoire de famille pas ordinaire, nourrie au folklore slave pour un conte moderne qui n'aurait pas besoin de grand-chose pour devenir un cauchemar...



Masha est une photographe de presse russe. Elle a accompagné à Paris Anton, un collègue journaliste pour réaliser les clichés qui illustreront un futur article. Mais, une fois sur place, elle découvre que ce collègue a choisi de faire défection, qu'il ne retournera pas en Russie. Et il l'incite à en faire de même, car la situation là-bas est devenue trop incertaine.

Proposition qui pourrait être tentante, c'est vrai. Travailler dans la presse russe, c'est risquer sa vie, de nos jours. Pourtant, elle ne va pas le suivre. Au contraire, elle ressent quelque chose de bizarre, comme un malaise, ou une grippe, qu'elle aurait attrapée en déambulant dans la capitale française. Et puis, il y a ces cauchemars qui reviennent, nuit après nuit, tandis qu'elle semble perdre la mémoire.

Non, décidément, elle ne se sent pas bien du tout, mais elle sait qu'elle doit rentrer en Russie. Pourquoi, exactement, elle l'ignore, elle n'a pas les idées claires, mais il se passe des événements graves dans son pays, elle en est certaine, et elle doit rentrer. Et tant pis pour Anton et ses envies d'ailleurs...

Alors qu'elle se prépare à ce retour, angoissée, patraque, elle se rend compte qu'elle a changé. Et quand je parle de changement, je devrais plutôt dire métamorphose. Car, lorsqu'elle se regarde dans un miroir, ce jour-là, ce n'est plus Masha qu'elle voit. Non, devant elle se tient un homme, un SDF bien mal en point, les poumons en piteux état...

C'est sous cette apparence à laquelle elle a bien du mal à s'habituer qu'elle entame donc un retour vers la Russie plus compliqué que prévu. Il va lui falloir ruser, tricher, pire encore, pour regagner son pays d'origine, toujours tenaillée par ces impressions étranges, oppressantes. Elle doit coûte que coûte retourner là-bas, et personne ne pourra l'en empêcher...

Au même moment, à Moscou, un enfant souffre. Suite à une chute dans un parc d'attractions, Yasha est hospitalisé pour un traumatisme crânien sévère. Autour de lui, un personnel soignant aux petits soins, mais aussi de bien étranges créatures qu'il va découvrir au fur et à mesure de sa convalescence. C'est un peu comme s'il avait plongé sans s'en rendre compte dans un conte slave...

Joseph est en prison en Italie. Ce citoyen russe gagnait sa vie en trichant aux cartes pour plumer les gogos, puis, il s'est fait prendre. Mais lui aussi a le mal du pays. Il décide donc de s'évader pour rentrer au pays. Comme Masha, il ressent cette envie impérieuse de regagner la Russie. Et comme Masha, sa décision va s'accompagner d'une transformation physique. Bien plus bizarre encore.

On suit donc en parallèle les parcours de ces trois personnages, aux prises, chacun, avec des expériences très particulières. Et l'on découvre surtout un monde étrange, peuplé de créatures plus mystérieuses les unes que les autres, et également parfois inquiétantes. Masha et Yasha, surtout, Joseph n'intervenant que plus tard dans l'histoire.

Un mot, avant d'aller plus loin, sur le titre de ce livre. C'est un lieu, réel ou imaginaire, à vous de voir, mais c'est surtout un élément qu'il faut expliquer brièvement. Lors de la remise des prix aux Imaginales, Anna Starobinets et son éditrice, Nadège Agullo, étaient absentes. Mais, cette dernière avait envoyé un courrier.

Et dans cette lettre, elle explique que ce Refuge trois neuvièmes, c'est un peu l'équivalent de notre "Il se marièrent et eurent beaucoup d'enfants". Bref, c'est là que prennent fin les contes, et si possible, une fin heureuse. On comprend vite que c'est effectivement ce qu'attend particulièrement Yasha, même s'il a du mal à se faire à son nouvel entourage.

Anna Starobinets, déjà récompensée aux Utopiales en 2016, pour son autre roman, "le Vivant" (désormais disponible chez Pocket), continue de conquérir le public français avec son univers riche et presque dérangeant. Car, si "Refuge 3/9" est, en bien des points de vue, un conte, c'est un conte d'une vraie noirceur, dans la lignée des frères Grimm.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Masha se retrouve avec, en mains, un exemplaire de "Hansel et Gretel", à la fois l'un des plus célèbres mais aussi l'un des plus sombres de l'univers de Jacob et Wilhelm Grimm. C'est une des portes d'entrée du lecteur vers un univers merveilleux, au sens "surnaturel", car, pour le reste, on n'est pas loin du cauchemar.

Pour être franc, j'ai une lecture particulière du roman, qui se marie avec ces différents aspects, mais vous vous doutez bien que je ne vais pas la détailler ici. Mais, on pourrait, je pense, faire un parallèle intéressant avec un autre roman, dans un tout autre univers. Je ne le cite pas dans le billet, pour éviter de donner trop d'indications, mais voici le lien vers le billet.

La référence n'est pas anodine : lorsqu'on regarde les avis, les critiques sur "Refuge 3/9", le mot conte renvient toujours, mais le mot thriller n'est jamais non plus très loin. C'est peut-être un peu fort, mais il faut reconnaître que la construction adoptée par Anna Starobinets, avec des chapitres courts, des fils narratifs qui s'entremêlent et des fins de chapitre qui donnent envie d'en savoir plus, s'en approche.

Sans oublier la dimension très sombre et inquiétante de ce livre. Lorsqu'on l'ouvre, on a rapidement la certitude de ne pas avoir entre les mains un roman d'une folle légèreté. Tout au contraire, tout ce qui est raconté dans "Refuge 3/9" est susceptible de nous bousculer, de nous révolter, de nous émouvoir... Et même de nous faire trembler aussi, comme tout ce qui nous plonge dans l'inconnu.

C'est bien cela, le point fort de cette histoire : l'inconnu. Aucun des trois personnages principaux ne comprend ce qui lui arrive, mais doit s'adapter pour faire avec sa nouvelle situation. De la même manière, le lecteur se pose une multitude de questions qui pourront (peut-être) trouver des réponses une fois la lecture terminée. Et, avant cela, il va falloir se faire à la présence d'un petit monde qui possède une vision très personnelle de l'hospitalité...

Au coeur de ce monde étrange, diverses figures du folklore slave, certaines qui nous évoque quelque chose, d'autres que l'on découvrira certainement. Dans tous les cas, on plonge dans un univers qui nous est bien moins familier, sur le plan culturel, que celui des frères Grimm, évoqué précédemment, ou que les contes de Perrault.

C'est aussi ce qui fait l'intérêt de ce livre : découvrir cet imaginaire à la fois si proche et si éloigné du nôtre. Un imaginaire que met en scène Anna Starobinets à des fins qui dépassent largement la simple lecture d'un roman. Derrière l'histoire de "Refuge 3/9", il y a des thèmes très forts et qu'on ne peut pas couper complètement du monde qui nous entoure.

Encore un mot qui revient souvent pour évoquer ce roman : métaphysique. Je ne suis pas un grand philosophe, loin de là, et je vais vous épargner une dissertation sur le sujet qui, en cette période du bac, ne serait pas anachronique, mais dévoilerait certainement mon peu de goût pour la chose et mon manque de connaissances...

Bref, à travers les choses fantastiques et extraordinaires qui nous sont racontées dans "Refuge 3/9", Anna Starobinets aborde des questions fondamentales. Des questions de société qui, de façon évidente, concerne la société russe en particulier, mais qui, lorsque l'on vit à quelques milliers de kilomètres de là, ne peuvent laisser indifférent.

A commencer par la famille. Sujet central de bien des contes, elle est aussi très présente dans "Refuge 3/9". Au sens propre, et même, d'une certaine manière, au figuré, à la fois à travers les créatures qui entourent le personnage de l'enfant, mais aussi dans une allégorie du pays natal. Dans tous les cas, ces structures paraissent en piteux état et l'on voudrait les restaurer.

Je suis peut-être allé un peu loin en croyant également apercevoir une dimension religieuse à tout cela. Pas au sens d'une profession de foi, je ne connais pas Anna Starobinets, je ne voudrais pas trahir sa pensée. Il y a toutefois certains éléments qui, au fil du roman, m'ont semblé faire écho aussi à une possible dimension chrétienne, mais là aussi, traitée sous la forme d'un imaginaire collectif.

Refermons cette parenthèse pour aborder l'autre point très fort du livre : la dimension politique. En contrepoint des voyages de Masha, Yasha et Joseph, on aperçoit régulièrement des éléments qui nous ramènent à la situation politique en Russie. D'emblée, c'est le cas, avec la décision d'Anton de ne pas rentrer dans un pays où son métier de journaliste l'expose à un réel danger.

Le pays natal, on y revient... Lui aussi a changé, s'est métamorphosé, enlaidi, à l'image de ce président qui apparaît sur les écrans. Il devient menaçant au lieu d'être un havre de paix. Difficile de ne pas songer à la Russie poutinienne en lisant ce roman, qui semble plonger chaque jour un peu plus dans l'obscurité, pour ne pas dire l'obscurantisme.

A se demander si la pire des fantasmagories ne serait pas la réalité, et non ce monde merveilleux assez sinistre dans lequel nous entraîne Anna Starobinets. Et d'ailleurs, pourquoi séparer ces deux mondes ? Ils semblent cohabiter parfaitement, tout en se complétant. S'opposent-ils ou se repoussent-ils comme des aimants de même charge ?

Il est troublant, en lisant "Refuge 3/9" de se rendre compte qu'on finit par douter de ce qui est réel et de ne plus vraiment le distinguer de ce qui est rêvé (ou cauchemardé). Masha et Joseph se métamorphosent dans leur monde bien réel, le nôtre, Yasha attend dans un monde fantastique qu'on aurait tendance à croire imaginaire.

Mais, dans les deux cas, on n'est pas vraiment au pays des fées, plutôt celui des sorcières, Baba Yaga en tête, et les perspectives n'ont rien de très rassurant, quel que soit le point de vue que l'on adopte. Alors, nous aussi, on a hâte de trouver ce refuge des Trois Neuvièmes, ce lieu où l'on sera enfin au calme, en paix, loin de tout ce qui nous agresse au quotidien.

Oui, nous aussi, on voudrait croire à ce monde merveilleux, à cette perméabilité qui permettrait de passer de l'un à l'autre, d'aller rencontrer l'Immortel et écouter les interminables histoires de Celui qui Racontait. A cet onirisme certainement pas béat, qui ne fait pas du merveilleux rose bonbon, mais où s'épanouissent les amours sincères loin des drames de l'existence.

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