mercredi 23 août 2017

"Je tente de recréer l'univers idyllique dans lequel j'ai tant de fois joué, dans lequel je me suis tant de fois rêvé aventurier".

Je vais être honnête avec vous : j'ai honteusement sorti cette citation de son contexte. Mais, je n'ai aucun remords, juste des excuses à présenter à l'auteur. Voici un roman écrit par un bibliothécaire, ce n'est finalement pas si courant, et qui nous emmène dans un endroit simplement merveilleux : la presqu'île de Giens, dans le Var. Rien que cela donne envie de s'y plonger ! Mais, "Presqu'île", de Vincent Jolit (en grand format aux éditions Fayard), c'est aussi un livre plein de nostalgie, celle de l'enfance, des souvenirs qu'on conserve précieusement de sa vie familiale passée. Et puis, c'est un joi paradoxe qui me motive à vous parler de cette histoire : c'est une autofiction qui repose sur l'imagination, le rêve, l'évasion... Un esprit qui vagabonde et essaye de percer le brouillard, de briser le fatalisme d'une situation pas très agréable, de rendre ces moments pénibles plus colorés et souriants en se souvenant de moments incarnant le bonheur et la douceur de vivre... Autant d'éléments qui pourraient même entrer en résonance avec la propre expérience du lecteur et l'entraîner lui aussi dans cette bienveillante nostalgie...



Le narrateur doit subir une opération chirurgicale et il s'apprête à passer quelque temps dans une chambre d'hôpital. Ces chambres impersonnelles et d'une tristesse infinie qui n'aident pas vraiment à garder le moral. Ce n'est pas la première fois qu'il se retrouve dans cette situation : depuis un accident subi dans l'enfance, il est déjà passé plusieurs fois sur le billard.

Cette fois, il a pris la bonne résolution de profiter de ce séjour forcé dans cette chambre pour relire Proust. Pourtant, dès le premier soir, à la veille de l'opération, son regard va être attiré par quelque chose : le ciel, d'une incroyable beauté, qu'il voit par la fenêtre de la chambre, seule rupture dans la monotonie de ce décor déprimant.

Ce ciel, au soleil couchant, se pare de couleurs magnifique allant du bleu au rose, et le narrateur se retrouve soudain face à un tableau qui lui ouvre de nouvelles perspectives. Ce ciel, c'est celui qu'il a connu, enfant, chez ses grands-parents, celui qu'il voyait par la grande fenêtre de leur maison sur la presqu'île de Giens...

Soudain, sans les avoir sollicité, les souvenirs affluent. Des souvenirs d'enfance, de ce bonheur simple des vacances d'été, mais aussi de la longue convalescence qui a suivi son accident. Le souvenir de ses grands-parents, et particulièrement de sa grand-mère, Marinette. Le souvenir de cette maison, du jardin qui l'entourait et de cette presqu'île, de la mer, de son double tombolo...

Après l'opération, malgré la douleur, la fatigue, l'abrutissement dû aux médicaments, voilà le narrateur plongé dans ces souvenirs. Et, de fil en aiguille, d'autres idées colorées vont s'imposer, se substituer à l'univers grisâtre de la chambre d'hôpital pour permettre à cet homme de s'évader de son lit de douleur et faire passer ces moments un peu moins lentement...

Aux souvenirs, vont se mêler d'autres choses, des réflexions, des histoires que le narrateur imagine, d'autres décors, d'autres couleurs. Quelquefois, il y a interruption du son et de l'image, quand la fatigue ou la chimie prennent le dessus sur un cerveau qui, par la force des choses, fonctionne tout de même au ralenti.

Mais, au fil des pages, on oublie la douleur (bon, c'est plus facile, c'est la douleur du narrateur, me direz-vous), on oublie la chambre d'hôpital, les odeurs antiseptiques, tout ce qui fait qu'on ne se sent pas à l'aise lorsqu'on est à l'hôpital, tout ce qui pèse sur le moral, aussi, pour les remplacer pas un endroit splendide, le soleil, la mer, d'autres odeurs infiniment plus agréables et la gentillesse de Marinette...

Je parle très peu de moi dans mes billets, habituellement, mais je vais faire une exception, car c'est aussi une expérience personnelle qui m'a donné envie de lire "Presqu'île". J'ai également connu ces moments compliqués où l'on se retrouve entre les quatre murs d'une chambre d'hôpital. Et, comme le narrateur, je n'avais guère que la grande fenêtre qui s'étendait le long d'un des murs pour penser à autre chose.

Mon ciel, enfin, celui que j'apercevais par cette fenêtre, cloué sur un lit que je ne pouvais quitter, n'avait pas les mêmes couleurs que celui évoqué par Vincent Jolit. Non, c'était un vague ciel d'Île de France, parfois strié de pollution, souvent grisâtre et hivernal... Mais, je l'avais en plein écran, si je puis dire, avec juste un élément qui brisait l'infinité...

Cet élément, c'était une grue. Un chantier comme il y en a tant était en cours quelque part et, avec la perspective, je voyais cette grue tourner. Et je me suis pris à imaginer ce que vivait celui ou celle qui montait dans cette cabine chaque jour pour actionner la grue... Une manière comme une autre de quitter ma chambre d'hôpital, mais, je le reconnais, bien moins idyllique que celle de Vincent Jolit.

Je me suis donc reconnu dans le personnage du narrateur de "Presqu'île", au moins dans ce comportement et ce regard tourné vers l'extérieur, recherchant un ailleurs meilleur au-delà des parois carcérales de cette chambre. Ce ne sera pas, on le verra, le seul point de ce roman qui fera vibrer quelques cordes sensibles chez le lecteur que je suis.

Mais, revenons à Vincent Jolit. Dans les souvenirs qui naissent de ce ciel aperçu par la fenêtre, trois personnages principaux ressortent, dont deux ont déjà été évoqué plus tôt : Marcel Proust ; Marinette, la grand-mère, (à laquelle j'associe le grand-père du narrateur, disparu plus tôt) ; et le peintre Pierre Bonnard, membre du groupe des Nabis (ça, c'est juste pour étaler la culture).

Je suis un peu moqueur, en mettant Proust au même niveau que Marinette et Pierre Bonnard, car, le pauvre, il est plutôt la victime de cette situation : comme toute bonne résolution qui se respecte, celle de relire Proust pendant cette hospitalisation est vite tombée aux oubliettes. Il faudra une nouvelle occasion, espérons-le moins désagréable, pour que le narrateur se replonge dans "la Recherche"...

Cependant, Proust reste un personnage clé de ce voyage immobile, car, d'une certaine façon, ce ciel multicolore, c'est la madeleine du narrateur. L'élément a priori anodin qui va faire remonter à la surface les souvenirs d'enfance enfouis. Or, dans "Presqu'île", c'est bien l'enfance du narrateur qui occupe la place la plus importante.

Marinette... C'est un personnage qu'on aimerait connaître. Une grand-mère câline et dévouée à son petit-fils, malgré son travail de cuisinière. Chaque matin, dès potron-minet, elle se mettait au fourneau jusqu'à l'heure du déjeuner. Ensuite, place au narrateur, particulièrement lors de sa convalescence, quand il ne pouvait guère baguenauder dans le jardin.

Ce jardin, mes amis, ce jardin ! Un rêve pour un enfant ! On a envie de s'y précipiter, de s'y perdre, entre les arbres fruitiers et les plantes en plein fleurissement. On imagine les odeurs incroyables qu'il devait exhaler et qui se mêlaient à celle de la Méditerranée toute proche ! Rien qu'à ces évocations, c'est mon imagination qui s'est mise en route.

Si on devait me demander la définition de la Dolce Vita, je crois que je parlerais de tout cela. Sans oublier l'endroit, cette presqu'île qui sert de titre au roman. Pas n'importe laquelle, celle de Giens, avec son double tombolo... Ah, je suis sûr que comme moi, vous vous demandez ce que c'est que ce drôle de truc...

Non, le tombolo n'est pas le mari de la tombola (je n'en suis pas fier, de celle-là, mais je ne peux pas m'empêcher). Non, le tombolo, c'est ce cordon sédimentaire qui, justement, fait d'une île une presqu'île. Et celle de Giens a la particularité de posséder quelque chose de très rare : un double tombolo, qu'on voit bien dès qu'on prend de l'altitude :


Ca, c'est pour la géologie. La peinture, maintenant. Avec Pierre Bonnard, dont un des tableaux revient en mémoire du narrateur, au cours de ses rêveries. Pas n'importe lequel, puisque c'est le dernier achevé par le peintre avant de mourir, un tableau où apparaît, presque subrepticement, sa muse et épouse, Marthe, décédée pendant qu'il travaillait à "L'Atelier au mimosa".

Un tableau qui accompagne le narrateur et le ramène à ces fameuses couleurs qui manquent tellement aux chambres d'hôpital. Un enchaînement d'idées qui va faire, fugacement, de Pierre Bonnard, un des personnages du roman. On est avec le narrateur, entre deux eaux, dans ce rêve éveillé ou cet assoupissement médicamenteux qui n'engendre pas de monstres, cette fois...


"Presqu'île" est une autofiction, mais elle sort de l'ordinaire de ce genre que je n'aime d'habitude pas beaucoup (ou avec modération). Elle fait, curieusement, la part belle au rêve et à l'imagination, plutôt qu'au récit souvent fade de la réalité quotidienne. Et j'ai aimé cela, j'ai aimé plonger dans les souvenirs et les rêves du narrateur.

D'autant qu'ils m'ont de nouveau rappelé des souvenirs personnels, mais bien plus agréables que la chambre d'hôpital. Ma propre enfance, mes propres grands-mères, à la fois si différentes et si proches de Marinette, les vacances varoises, le jardin dans lequel, chaque jour, on devient un aventurier, on s'imagine en héros de roman, chassant le trésor ou quelque monstre effrayant...

Oui, j'ai retrouvé beaucoup de choses de ma propre enfance dans ce roman, j'ai ressenti la même nostalgie qui étreint le narrateur. Ce n'est pas triste, la nostalgie, c'est la mélancolie qui l'est. Bien sûr, ces souvenirs ne reviendront pas, mais ils restent au coeur et nous nourrissent toujours tant d'années après qu'ils se sont produits.

Alors, pour cela, merci à Vincent Jolit. Merci d'avoir réveillé cette douce nostalgie alors que, doucement, la période des vacances estivales s'achemine vers sa fin. C'est un billet très particulier que je termine maintenant, car sans doute le plus personnel de tout ceux que j'ai écrits en six ans. Tout le monde ne partagera donc pas ce sentiment, si subjectif et revendiqué comme tel.

Mais j'espère que d'autres lecteurs ressentiront des émotions similaires à la lecture de ce roman. Parce que nous avons tous nos souvenirs, nos madeleines de Proust. Et parce qu'on voudrait tous que, dans les moments difficiles qu'il nous arrive de traverser, nous puissions les évoquer en jetant simplement un coup d'oeil au ciel, qui est par-dessus le toit, si bleu, si calme, pour paraphraser Verlaine...

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