jeudi 6 décembre 2012

En mémoire des "Cockleshell Heroes".

"Cockleshell", c'est la coquille de noix, pas au sens fruitier du terme, mais au sens nautique. Une coquille noix, donc une embarcation de petite taille et pas forcément le must pour naviguer. C'est en effet sur des canoës peu maniables et fragiles que des commandos britanniques ont mené à la fin de l'année 1942, une des opération les plus audacieuses de la Seconde Guerre Mondiale dans le port de Bordeaux. Ce qui leur vaudra le surnom (peu apprécié) de "héros en coquilles de noix". Une opération totalement suicidaire pour cette dizaine de gars, tant par les risques encourus que par l'impréparation de cette mission de la part de l'Etat-major... Bref, rien de surprenant à ce que le livre de l'historien anglais Robert Lyman retraçant cette attaque en terre girondine, soit intitulé en VO comme en VF, "Opération suicide" (en grand format chez Ixelles Editions).


Couverture Opération suicide


D'emblée, précisons qu'il ne s'agit pas là d'un roman mais bel et bien d'un ouvrage historique nous détaillant les tenants et les aboutissants d'une telle opération, ainsi que le contexte historique. Ne vous attendez pas à une narration pleine de suspense et d'effets, mais à un récit plein d'informations utiles pour nous aider à comprendre les conditions dans lesquelles cette dizaine d'hommes s'est lancée dans cette aventure, au péril de leur vie, ce qu'il est advenu d'eux ensuite et quelques autres aspects passionnants, dont nous allons parler au cours de ce billet.

En cette année 1942, l'Europe est aux mains des nazis. Seules la Russie, où le front se développe, et la Grande-Bretagne, résistent encore à l'envahisseur... Mais, en ce qui concerne les Anglais, c'est difficile : les nazis contrôlent le ciel, et bombardent sas cesse les îles britanniques, et la mer, empêchant, avec leurs U-Boots, le ravitaillement civil et militaire.

Depuis le fiasco de Dunkerque, au printemps 1940, les capacités militaires britanniques sont fortement diminuées et, bizarrement, c'est surtout en Afrique du Nord, contre les troupes de Rommel, que les soldats britanniques combattent... Mais, à Londres, Chruchill cherche comment desserrer cet étau qui menace d'étouffer les îles.

Voilà comment est née l'idée de développer les actions commandos, en particulier sur la France, dont l'importante façade maritime pourrait s'avérer être un casse-tête à surveiller pour l'occupant. Une méthode stratégique susceptible de semer la pagaille dans le dispositif adverse, capable de viser des cibles précises et capitales, enfin, peu coûteuse en vies humaines, tant dans le camp britannique que pour les civils, trop souvent victimes collatérales de bombardements effectués au jugé. Cette stratégie des raids ciblés sera énormément utilisée par les Britanniques dans les premières années du conflit.

Autre préoccupation de Londres : mettre des bâtons dans les roues au ravitaillement en matières premières du Reich. Or, depuis que les nazis occupent la France, Bordeaux est devenu une place forte de ce qu'on appelle "le commerce Yanagi", autrement dit, l'approvisionnement du Reich par la mer, grâce à des cargos venus d'Asie et chargés dans les ports tenus par l'allié japonais.

Mais, le port de Bordeaux se situent en centre-ville, ce qui exclut un bombardement, et au fond d'un des plus importants estuaires d'Europe, celui de la Gironde, ce qui empêche une attaque par la mer, en tout cas, par la flotte militaire... Mais par un commando venu en toute discrétion grâce à des embarcations de fortune, ou presque, qui navigueraient jusqu'au port et saborderaient les bateaux y mouillant, voilà une piste à suivre...

C'est donc le projet d'un commando en canoë qui naît ainsi. "Opération Frankton", pour le nom de code. Projet confié au service des Opérations Combinées, dirigé par un personnage au combien important, le vice-amiral Louis Mountbatten. Projet qui va se dessiner lentement. D'abord, parce que l'organisation des services de renseignements britanniques à ce moment de la guerre est un embrouillamini incroyable, des services dans tous les sens qui ne travaillent pas ensemble, n'échangent pas leurs informations, etc. Ensuite parce que la fameuse coquille de noix a besoin de quelques mises au point et améliorations pour être utilisable au cours d'un tel raid.

C'est là qu'entre en jeu celui qui sera la cheville ouvrière de ce raid : le Major Herbert Hasler, surnommé Blondie. Ce grand garçon d'un mètre 87 est considéré comme un aventurier né et est passionné de nautisme depuis toujours. Il s'est engagé dès 1932 dans les Royal Marines et a aussitôt par son charisme, su montrer un caractère de meneur d'hommes. C'est lui qui va se charger quasiment de A jusqu'à Z des plans des canoës sur lesquels ses hommes et lui essaieront de rejoindre le port de Bordeaux.

Il va déployer des trésors d'ingéniosité pour concevoir ces canoës, expérimentant sans relâche l'objet pour en traquer les défauts. Puis, formant les hommes choisis pour l'épauler dans ce raid, de bons soldats mais pas du tout habitués à la navigation, encore moins sur de telles embarcations, quelque peu... "casse-gueule". Jamais il ne renonce, jamais il ne se décourage, jamais il n'imagine même échouer...

Pourtant, il ignore encore que l'opération qu'il va devoir diriger est littéralement une opération suicide. D'abord parce que Mountbatten le premier ne croit pas qu'il puisse y avoir des survivants à un tel raid. Ensuite, parce que la hiérarchie de Blondie est si désorganisée que l'opération va être montée n'importe comment. A lire le bouquin de Lyman, on se dit qu'il aurait été bien mieux de confier l'élaboration du plan dans son entier à Blondie, tant sa méticulosité contraste avec l'incurie de ses supérieurs.

Une incurie d'autant plus dramatique qu'elle va dramatiquement concerner la suite des évènements. Autrement dit, comment fuir Bordeaux une fois les mines posées ? J'ai déjà évoqué le "flou artistique" qui présidait aux différentes officines des services de renseignements britanniques, il faut aussi rappeler qu'en 1942, la résistance française, qui existe réellement, souffre d'une totale désorganisation, d'un manque flagrant de moyens et d'une absence de soutien logistique de la part des forces alliées.

Disons-le clairement, les réseaux sont embryonnaires, reposant plus sur des personnalités fortes, telles Mary Lindell, comtesse de Milleville, et quelques bonnes volontés que des structures organisées... Et les supérieurs de Blondie ont, semble-t-il, un peu oublié de prendre contact avec des noyaux de résistance pour les avertir de la venue du commando et de la possibilité de les prendre en charge une fois l'opération terminer pour les exfiltrer... Est-ce parce que ces supérieurs pensent qu'aucun ne s'en sortira vivant ?

Autre élément qu'ignorent les participants au raid, la promulgation par Adolf Hitler lui-même, quelques semaines avant leur propre opération, du Kommandobefehl, preuve que la politique de harcèlement par les raids des Britanniques horripile sérieusement le Führer... Ce texte, applicable immédiatement en tous lieux des territoires occupés par les nazis, stipule que, je cite, "tous les hommes oeuvrant contre les troupes allemandes dans des expéditions dites raids de commandos seront exterminés jusqu'au dernier, qu'ils soient en uniforme de soldats ou des saboteurs, armés ou non ; qu'ils combattent ou qu'ils s'enfuient. (...) Toute pitié leur sera refusée".

Aucun droit à l'erreur, donc, comme si la mission elle-même n'était déjà pas une façon de se jeter dans la gueule du loup... Et les commandos de Blondie ne sont pas au bout de leurs peines. Après maints aménagements, Blondie est parvenu à concevoir, avec l'aide de l'architecte et constructeur, Fred Goatley, le meilleur canoë possible pour cette mission, le Cockle Mk II. Mais, après avoir été conduit à l'embouchure de l'estuaire de la Gironde par un sous-marin, au risque d'être torpillé, Blondie et ses hommes vont vite déchanter.

Il fait extrêmement froid, en ce mois de décembre 1942. Et cet estuaire est l'un des pires pour la navigation, élément que personne n'a songé à communiquer à Blondie... Il vont devoir ramer sur une centaine de kilomètres pour atteindre Bordeaux. Mais pas sur un cours d'eau étale, non. La Gironde est réputée pour ses courants contraires et ses bans de sable qui se déplacent inopinément...

Voilà qui augure mal de la mission... Une mission qui va forcément prendre du retard. Et le commando, composé de 5 canoës biplaces, va vite être éparpillés par les conditions... Seulement deux, dont celui de Blondie, vont réussir à atteindre ensemble le port bordelais... Le tout en bravant des dangers sur l'eau comme sur les rives... Eprouvant pour les nerfs... D'autant que le plus dur reste à venir : se sortir de là une fois les mines posées sur la coque des bateaux.

Blondie et son coéquipier, le marine Bill Sparks, doivent, suivant les ordres, gagner Ruffec, environ 150km au nord de Bordeaux. A pied, en territoire ennemi, avec la menace d'une exécution au-dessus de la tête, sans soutien officiel, devant prendre le risque de frapper aux portes des villages pour se nourrir et se changer, au risque de tomber sur des Français pro-Vichy qui pourraient les dénoncer, ou au risque que la rumeur de leur présence se propage.

Blondie et Sparks vont avoir une chance inouïe au cours de leur cavale. ils vont réussir à passer in extremis en Espagne et regagneront l'Angleterre par Gibraltar. Mais, tenez-vous bien, c'est seulement en avril 1943, 6 mois après le raid, que Blondie et Sparks vont toucher le sol natal, à l'issue d'une cavale impressionnante et pleine de dangers. Une cavale au cours de laquelle ils ont reçu l'aide de courageux français, dont certains vont payer de leur vie ou de celles de proches, leur soutien aux deux fuyards.

Je n'évoque que Blondie et Sparks, et pour cause. Il n'y eut que deux survivants à l'Opération Frankton. 2 des marines sont sans doute morts noyés ou d'hypothermie après être tombés dans l'eau glacée de l'estuaire. Les 6 autres subiront l'atroce sort prévu par le Kommandobefehl : l'exécution, sans appel possible. Un bilan terrible, comparé aux dégâts assez faibles, mais réels, causés par les mines dans le port de Bordeaux. Mais l'opération aura permis, comme souhaité par Churchill, de faire sensiblement diminuer le commerce Yanagi et d'obliger les nazis à répartir différemment leurs troupes le long du littoral français, ce qui jouera un rôle certain en juin 1944.

Si, dès les années 50, des livres et un film (intitulé "Cockleshell heroes", d'où le titre de ce billet), vont saluer le sacrifice de ces hommes au courage inouï, partis à la rencontre d'une mort probable sans état d'âme, juste parce que ce sont les ordres et que cela peut servir leur patrie, il faudra attendre 1983 pour qu'un monument soit érigé à leur mémoire à Poole, là où ils se sont entraîné avant de partir pour la Gironde. Et en France, c'est seulement l'an passé que la commune du Verdon, située à l'embouchure de l'estuaire, a inauguré un mémorial à la mémoire conjointe des membres du commando britanniques et des Français qui les ont aidés.

Et comme Lyman a su planter le décor historique, raconter comme si on y était le raid et le sort de ses différents protagonistes, il sait aussi parfaitement nous expliquer l'importance de ce raid, presque anecdotique à l'échelle de la guerre, mais qui appartient à toute une série d'opérations similaires, les "coups d'épingles", comme les appelait Churchill.

Alors, bien sûr, certains regretteront peut-être que l'histoire ne bénéficie pas du souffle romanesque. Oui, il faut accepter de lire un ouvrage historique avant tout. Mais je vous assure que cette opération mérite qu'on la connaisse, qu'on ne l'oublie pas. Et, si sa portée fut limitée, son importance, comme toutes ces opérations commandos menées entre 1941 et 1943, en Europe et en Afrique du Nord, ont joué un rôle majeur dans la chute du Reich. Et, comme souvent lorsqu'on a sous les yeux la relation de faits réels, la force des évènements est plus puissante encore que pour une fiction. Ces hommes ont vécu et sont morts pour de bon, leur sort résonne au plus profond de nous.

Je ne connaissais pas cet épisode particulier de l'Opération Frankton, pas plus que cette politique organisée de raids éclairs, voilà un livre qui permet de découvrir de nouveaux aspects de ce conflit majeur. Et, au passage, un grand bravo à la maison d'éditions belge, Ixelles Editions, sans doute pas une structure énorme, qui n'hésite pas à publier ce genre d'ouvrages historiques accessibles au grand public.

Le récit, les notes, les annexes, les cartes, tout est prévu pour suivre au mieux le parcours du commando puis de ses deux survivants. Certains passages, plus pédagogiques, contenant pas mal de chiffres, pourront paraître plus rébarbatifs, mais je ne crois pas que cette mine d'informations soit inutiles. Au contraire, elle permet de maîtriser au mieux les enjeux de ce raid.

Une lecture instructive et bouleversante, qui finit par nous emporter comme un roman, tant ce que traversent Blondie et Sparks est incroyable, tant le sort de leurs camarades est poignant, tant l'intervention de ces Français, ni vraiment résistants de la première heure, ni vraiment résignés à subir le joug nazi montre que l'image d'une France soumise à l'occupant n'est pas si juste...


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