vendredi 28 décembre 2012

La fille d'un roi a-t-elle droit au bonheur ?

"Je crains que non", réponds Louis XVI à sa fille aînée, dans le roman que nous allons évoquer maintenant. Un roman qui permet à la fois de découvrir un personnage historique méconnu, Marie-Thérèse, première fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, seule membre de la famille qui survivra à la Révolution, une histoire oubliée, sa relation avec Renée, une femme du peuple désignée pour visitée la Princesse toujours prisonnière au Temple, et une famille, tellement décriée, tellement maltraitée par l'Histoire, vue sous un prisme forcément déformant, celui d'une jeune femme qui en a partagé l'intimité. "La Princesse effacée", d'Alexandra de Broca (en poche chez Points Seuil) est un véritable roman historique, qui joue avec des faits avérés, nous les propose sous forme de récit et vient enrichir tout cela par la fiction pure.


Couverture La princesse effacée


Renée est une parisienne parmi tant d'autres qui a traversé les années noires de la Terreur sans jamais prendre partie pour l'un ou l'autre des camps s'opposant violemment. Voilà 10 ans qu'elle est venue habiter au coeur de Paris, rue des Blancs-Manteaux, et qu'elle vit paisiblement, sans doute pas en marge des évènements, mais sans y prendre activement part non plus.

Certes, Renée a conservé une grande dévotion pour la religion catholique. Certes, elle est voisine de Binet, l'ancien perruquier du Roi. Mais, parmi ses autres voisins, Renée a un fervent républicain, Monsieur Robert. Proche de Robespierre jusqu'à sa chute, il travaille désormais auprès du nouvel homme fort du pays, Barras. Et celui-ci lui a confié une mission qu'il peine à remplir...

Il faut dire qu'il lui faut pour cela trouver une perle devenue rare : trouver une femme qui ne soit surtout pas proche du camp et des idées royalistes, qui, depuis la fin de la Terreur, semblent retrouver de la vigueur, mais qui, dans le même temps, accepte de rencontrer et de tenir compagnie à celle qui désormais est l'unique représentante vivante de la famille royale déchue : Marie-Thérèse, fille aînée du couple royal, détenue à la prison du Temple depuis 3 ans.

Voilà comment le citoyen Robert, comme j'aurais dû l'écrire plus haut, va bouleverser complètement et durablement la vie de Renée en lui proposant de devenir la visiteuse de la Princesse. Car la veuve correspond a priori au profil que recherche Robert. Même si elle est pieuse et que tout ce qu'elle a obtenu dans la vie, en particulier après la mort de son armateur d'époux, lui a été octroyé par l'Ancien Régime.

Mais Renée est honnête, son voisin républicain peut s'en porter garant, lui qui la connaît depuis des années, et ses subsides ont été maintenus par la République naissante, ce qui semble montrer qu'on ne la considère pas comme un suppôt de la Monarchie, une allié des Emigrés qui, jour après jour, menacent de mettre à mal le nouveau pouvoir en place.

Alors, après quelques hésitations, Renée accepte, par charité. Elle ira, en ce mois de juillet, rencontrer dans ce qu'il faut bien appeler sa cellule, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Sans vraiment savoir qui elle est, ce qu'elle doit attendre de cette rencontre, ni les conditions particulières dans lesquelles elle est appelée à se dérouler.

Et, une fois sur place, Renée ne va pas en croire ses yeux... Marie-Thérèse est détenue dans l'ancienne chambre de sa mère, dans des conditions d'hygiène plus que précaire, ne parlons pas de l'alimentation, sous la garde de deux municipaux qui se relaient jour et nuit devant sa porte mais n'ont plus reçu d'ordre de qui que ce soit depuis belle lurette. En fait, cela fait 13 mois que la Princesse n'a eu aucune véritable visite, en tout cas, qu'elle n'a parlé à personne.

Lorsqu'elle la découvre la première fois, c'est une enfant sauvage que voit Renée. Sale, dépenaillée, surtout si on l'imagine au temps des fastes versaillais, amaigrie, muette ou presque, difficile de se dire qu'on est face à une Princesse de sang d'une des plus grandes familles royales européennes. Ne pouvant parler correctement, faut d'avoir pu communiquer depuis longtemps, l'adolescente va s'exprimer par écrit, là aussi assez péniblement, pour s'adresser à Renée.

Ainsi va commencer une étrange relation entre ces deux femmes qui tout semble séparer. Renée, touchée par le sort de ce qui n'est qu'une enfant, mêlée malgré elle à des questions politiques qui la dépassent, va prendre son rôle de visiteuse à coeur et déployer de gros efforts, mais aussi ruer dans les brancards, ce qui reste dangereux, malgré l'accalmie, pour améliorer le sort de la prisonnière.

Patiemment, Renée va faire revenir Marie-Thérèse à la vie, lui redonner figure humaine, prestance, dignité. Mais rien n'est facile, comme quand, par exemple, elle découvre que le jeune fille ne sait pas que sa mère et sa tant Elizabeth ont été guillotinées et que son frère, le Dauphin, "sacré" Louis XVII dans cette même chambre le soir du 21 janvier 1793, a succombé de maladie quelques semaines plus tôt.

En plus des difficultés de Marie-Thérèse à accepter son nouveau statut, voici que Renée doit l'aider à surmonter ce choc, alors que la Princesse ne nourrit plus que des pensées morbides, car elle souhaite rejoindre sa famille décimée. Mais surtout, entre l'enfant perdue, l'adolescente construite dans un contexte peu propice à l'épanouissement et la femme brûlant de colère et de haine contre le peuple qui a tué sa famille,  Marie-Thérèse donne du souci à la pauvre Renée, qui se démène vraiment pour l'aider. Elle va même pousser la Princesse à raconter sa détention et celle de sa famille, récit qu'elle va prendre en notes pour mieux les remettre ensuite au propre. Un récit dont Barras connaît l'existence et qui l'inquiète, car, en fonction de ce qu'elle y raconte, la Princesse pourrait accréditer l'idée d'une famille royale martyrisée.

Pourtant, on commence à évoquer une libération, mais la Princesse est devenue un enjeu politique très sensible. Plus question de la tuer, elle aussi. Les Républicains modérés arrivés au pouvoir ne veulent pas tuer une enfant et redoutent que sa mort attise la soif de vengeance d'un clan monarchiste en pleine renaissance dans le Royaume. Par ailleurs, elle pourrait servir à apaiser les tensions avec les royaumes voisins qui, poussés par l'aristocratie française en exil, fourbiraient les armes pour envahir la France.

Alors, Barras et l'Assemblée envisage tout bonnement d'expulser la princesse, sans autre forme de procès. Mais cette décision va prendre du temps. D'abord, parce que Marie-Thérèse elle-même s'y oppose. On a tué sa famille, on ne la chassera pas de son royaume, sans oublier des projets matrimoniaux, sûrement décisifs pour quelque alliance, mais qui ne lui conviennent pas. Ensuite, parce que Barras doit faire face à une situation politique compliquée, pas franchement stable, encore...

Finalement, c'est en décembre 1795, le jour des 17 ans de la Princesse, qu'elle doit partir en exil, contre sa volonté, rejoindre ses oncles, Provence et Artois. Un départ d'autant plus difficile que, malgré leurs demandes répétées, Renée n'a pas été autorisée à suivre celle qu'elle considère désormais presque comme la fille qu'elle n'a jamais eue. Marie-Thérèse, elle, voit en cette femme bonne qui l'a tant aidée, la dame de compagnie idéale, une confidente qui n'a pas les défauts des courtisanes et qui est désintéressée. Aucun risque de voir les mémoires de la Princesse diffusés...

Il faudra attendre presque 20 ans pour que les deux femmes se retrouvent. Ce sera au moment du retour d'exil de la Cour de France, à la chute de Napoléon, en 1814. 20 ans qui ont changées Marie-Thérèse et Renée, pourtant, les retrouvailles se dérouleront plutôt bien. Même si la Princesse se montre d'un naturel assez lunatique et n'hésite pas à congédier son amie, parfois assez durement.

Avec elle, Marie-Thérèse revit cette fois son enfance, des souvenirs qui remontent, favorisés par des visites à Versailles, là où la princesse a grandi avant que la révolution ne fasse tout voler en éclats. Ces rencontres vont permettre de compléter le récit des souvenirs de la Princesse, sorte d'autobiographie de sa tendre enfance à son exil.

Leur complicité connaît des hauts et des bas, mais jamais la princesse ne se montrera aussi ouverte et intime qu'avec Renée. Quant à la vieille dame, désormais, elle s'inquiète pour cette jeune femme que sa jeunesse recluse a privée de bien des armes pour affronter la vie et les fonctions de Princesse, voire de reine. Car Marie-Thérèse a épousé le Duc d'Angoulême, possible successeur de Louis XVIII... Malgré les efforts de Renée, jamais la peur et la haine du peuple ne quitteront Marie-Thérèse, ce qui l'inhibera et lui coûtera cher en terme d'image auprès d'un peuple pour qui le retour de la monarchie pourrait signifier enfin un retour au calme.

La relation entre les deux femmes s'interrompra au moment des 100 jours, quand la cour s'exilera à Bordeaux, sous la menace du retour de Napoléon, échappé de l'île d'Elbe. Mais chacune des deux femmes restera marquée par cette rencontre jusqu'à la fin de ses jours. L'histoire de cet étrange duo est bouleversante par la sincérité qui s'en dégage au-delà des différences sociales et de caractère, de l'éducation de l'une et de l'autre, de leur différence d'âge, etc.

Précisons que la rencontre de 1795 est vraie. Alexandra de Broca, évidemment, romance les rencontres, mais s'appuie sur des faits ayant existé. En revanche, elle a imaginé les retrouvailles de 1814, car on perd la trace de Renée en 1806, sans savoir si elle est décédée ou si la correspondance avec Marie-Thérèse s'est interrompue d'elle-même... Pourtant, tout cela est parfaitement crédible et cette fiction pure fonctionne à merveille.

Maintenant, venons en au titre. J'ai lu ici et là que certains lecteurs auraient préféré le mot "oubliée" à celui d'"effacée". Je vais essayer de vous expliquer en quelques arguments, pourquoi le terme "effacée" est parfaitement adéquat.

Je l'ai évoqué dans le résumé, Marie-Thérèse, après la chute de Robespierre, est devenue une épine dans le pied de la République qui ne sait plus trop quoi faire d'elle. A force de ne pas savoir, on va ne plus du tout songer à s'occuper d'elle... Ses deux geôliers, qui, heureusement pour elle, poursuivent leur tâche ingrate, ne reçoivent plus aucun ordre depuis belle lurette, comme si elle avait été effacée des tablettes.

Reconnaissons également que l'Histoire, elle aussi, et sans doute, à travers elle, pas mal d'historiens, vont également effacer cette princesse des manuels. Au contraire de son frère Louis, le Dauphin, dont la légende a  suscité bien des commentaires jusqu'à nos jours et un test ADN qui mettra fin aux rumeurs de son évasion. Au contraire aussi d'une autre princesse, Anastasia, dernière Romanov, qui aurait survécu, elle aussi, au massacre de sa famille par les Bolchéviks. Sans doute le destin de Marie-Thérèse ne fut-il pas assez romanesque... Ou bien, a-t-on ignoré la survie de cette princesse, parce qu'on ne l'enseignait pas... Effacée, je vous dis...

Encore un exemple ? Son père, Louis XVI, qui la considérait comme la prunelle de ses yeux, ne va plus guère lui prêter attention à la naissance du Dauphin. La Loi Salique empêchant les filles de régner, Marie-Thérèse, à la naissance de son frère, héritier désigné du trône, devient quantité négligeable. Et, si la Princesse conservera un amour immense pour son père, qu'elle décrit dans le roman comme un homme d'une grande bonté, elle vivra après son exécution avec cette blessure d'avoir été effacée par la naissance de son frère.

Effacée plus tard par son oncle, Louis XVIII. Celui-ci nourrit à son retour dans le giron royal, en 1795, de très grandes ambitions pour sa nièce. Lui aussi a compris le symbole que représente la fille de son frère et de Marie-Antoinette, au point de songer à abroger la Loi Salique pour en faire l'héritière du trône. Mais, bientôt, il se rend compte que la princesse n'est pas belle, pas charismatique et que sa misanthropie, sa peur et sa haine du peuple ne peuvent que lui être préjudiciable. En outre, elle tarde à fonder une famille, malgré son mariage avec Angoulême. Bref, lui aussi va l'effacer de ses projets d'avenir car elle ne peut remplir les ambitions qu'on nourrit pour elle.

Pour les mêmes raisons, ou presque, la foule, pourtant enthousiaste à l'idée de son retour en 1814, et qui lui fait un accueil triomphal, va se détourner d'elle. Non, elle n'a pas la beauté d'une reine, son visage est ingrat, elle manque d'élégance, dans ses tenues comme dans ses postures, on est loin du souvenir laissée par sa mère, pourtant tellement haïe... Et comme elle se refuse farouchement à approcher les gens du peuple, bientôt, sa popularité va s'effacer et elle avec... Jamais elle n'aura, pour cela, le rôle qu'elle aurait pu avoir au sein de la cour et qui aurait pu l'aider, à travers elle, à réhabiliter l'image de ses parents.

Ses parents, justement. C'est le dernier point que j'aborderai. Alexandra de Broca, en s'appuyant sur les souvenirs de Marie-Thérèse, autrement dit, le texte qu'elle lui fait rédiger avec l'aide de Renée, texte qui existe réellement, nous offre un témoignage unique sur la famille royale. Certes, l'axe essentiel concerne les mois passés au Temple, de leur arrivée dans la prison jusqu'à la mort du Dauphin, qu'elle n'apprendra que quelques semaines après. Mais c'est un témoignage, bien sûr très subjectif, absolument passionnant sur ce couple mal-aimé de notre Histoire de France.

Alexandra de Broca y ajoute des souvenirs liés à l'enfance de la Princesse qui, là aussi, et en mettant toutes les réserves nécessaires, nous montrent une famille unie et heureuse, sans doute pas exempte de défauts, mais qui va se rapprocher, se souder plus encore à chaque difficulté nouvelle qu'elle rencontre. Louis XVI et Marie-Antoinette y apparaissent sous un jour surprenant, loin des stéréotypes les concernant.

Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé ce livre qui a répondu à mes attentes d'amateur de lecteur de romans historiques. La fusion entre réalité est fiction est réussie et cette relation entre les deux femmes est le fil conducteur parfait pour traverser les évènements de la grande Histoire qui se joue autour d'elles. Et, finalement, elles aussi, que ce soit la Princesse au destin avorté ou la femme du peuple qui n'attendait pas un instant que sa vie prenne ce tour, en font partie.

Et en plus, un élément sert parfaitement les desseins de la romancière : le nom de famille de Renée. En effet, elle s'appelait Renée... Chantereine !


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