jeudi 11 février 2016

"Comment Agatha Christie avait-elle à ce point perdu le contrôle de l'histoire en cours, la plus importante de sa vie ?"

Agatha Christie... Combien sommes-nous à avoir dévoré certains de ses romans, parfois dès l'adolescence ? Quarante ans après sa disparition, elle reste une référence en matière de romans policiers. Mais, aujourd'hui, on va parler d'un livre dont elle est l'héroïne, relatant une période précise de son existence, dont le mystère est bien plus difficile à percer que ceux que résout Hercule Poirot. Onze jours, cela paraît peu, et pourtant, ce court laps de temps a non seulement déclenché une véritable hystérie Outre-Manche, mais a été soigneusement refoulé par la romancière elle-même. Aujourd'hui, on sait à peu près ce qui s'est passé et, dans "Agatha Christie : le chapitre disparu", publié chez Flammarion, Brigitte Kernel nous emmène sur les traces de l'auteurs de "Mort sur le Nil" et "Le Crime de l'Orient-Express". Enfin, Agatha Christie raconte ces onze jours au cours desquels elle disparut...



Les fêtes de fin d'année approchent. Mais aussi l'anniversaire de mariage d'Agatha et d'Archibald Christie. Le jour de Noël 1926, le couple fêtera ses 12 ans de mariage. Mais, la romancière n'a pas franchement le coeur à cela. Elle traverse une période très difficile sur le plan personnel, qui contraste avec son succès en plein essor.

Récemment, elle a perdu sa mère, avec qui elle était très liée. Son modèle. Et puis, il y a Archie... Agatha en est certaine, désormais, il la trompe, et avec une pimbêche nommé Nancy Neele. La blessure est profonde pour Agatha, toujours très amoureuse de son époux. Elle se sent humiliée et redoute par-dessus tout qu'il ne demande le divorce.

Ajoutez à cela des cadences de travail infernal pour produire à la pelle romans et nouvelles depuis quelques années maintenant, et vous comprendrez donc que, malgré l'adulation, Agatha Christie soit, en ce début décembre, au bout du rouleau. Au point de sérieusement songer à en finir... Le soir du 3 décembre 1926, c'est bien dans l'intention de se suicider que Agatha quitte sa maison.

En bonne romancière, elle a tout prévu : partir de nuit, pour éviter les témoins, se rendre dans un lieu propice, l'étang de Silent Pool, et là, précipiter sa belle auto, sa chère Morris Cowley, dont elle est si fière, dans l'eau. Mais voilà, dans la vie, la vraie, tout ne se passe pas toujours comme on l'a prévu. Au contraire des romans que l'on maîtrise de A jusqu'à Z...

Pour diverses raisons, ce n'est pas la voiture d'Agatha Christie qui tombe à l'eau, mais son projet de suicide. Alors, elle change son fusil d'épaule et élabore un nouveau plan : laisser des indices d'un possible suicide, mais en fait, disparaître, suffisamment longtemps pour que Archie se ronge les sangs, qu'il culpabilise à fond et, lorsqu'elle reviendra, alors, il ne pourra plus la quitter...

Voilà le point de départ de cette étrange aventure qui va donc durer onze jours, pendant lesquels Agatha ne donnera plus signe de vie. Une période qui est longtemps restée mystérieuse et que la romancière a soigneusement éclipsée lors de la rédaction de son autobiographie. Depuis, diverses biographies sont revenues sur la question, affinant à chaque fois leurs explications.

Brigitte Kernel travaille sur ces faits et sur une théorie particulière, dont évidemment, je ne vais rien dire ici, jugée par beaucoup comme la plus crédible. Mais, la romancière peut aller plus loin que les biographes : elle fait en effet d'Agatha Christie la narratrice de son roman, comblant ainsi un vide laissé vacant entre les chapitres V et VI de son autobiographie.

Auteure de tant d'enquêtes si bien ficelées, Agatha Christie a lâché les rênes de sa propre existence, au point de s'embarquer dans une étrange aventure qui s'écrivait heure après heure, sans qu'elle puisse y faire quelque chose... Dépression, coup de folie passager, amnésie ou numéro de comédienne improvisé à la va-vite, un certain flou demeure, parfait pour en faire un roman.

Et là, je sens bien que certains, en me lisant, se disent : mais c'est fou, c'est une véritable intrigue policière, qu'on a là ! Oui... et non. C'est l'autre grand paradoxe de cette histoire, ni Hercule Poirot, ni Miss Marple n'y ont leur place, la seconde n'existant d'ailleurs pas encore à cette époque, me semble-t-il, et le roman de Brigitte Kernel n'est pas un polar.

Agatha Christie n'est pas en état d'élaborer une nouvelle enquête à confier à son alter ego à moustache lustrée et cellules grises en ébullition. L'Agatha Christie de décembre 1926 est une femme amoureuse et malheureuse, bafouée et humiliée. Un vrai personnage de comédie romantique, un genre que les Anglais maîtrisent si bien.

Pendant ces onze jours, Agatha Christie passe sans arrêt du rire aux larmes. Je force un peu le trait, pour être franc. Disons plutôt qu'elle alterne entre situations légères et cocasses où elle ne maîtrise rien, quiproquos et périodes d'abattement. Autant d'archétypes de ce genre présents dans le roman de Brigitte Kernel.

Est-ce l'époque, ces années folles, comme on dit, les chapeaux cloches, que sais-je encore, mais, en lisant certaines scènes, je les imaginais comme des films de l'époque, en noir et blanc, muets, ponctués de panneaux pour les dialogues et joués par des acteurs et des actrices appuyant chaque geste, chaque expression de façon outrancière.

Il y a même, par instants, un côté vaudeville que renforcent les interludes qui closent chacun des chapitres de ce roman, un pour chaque journée d'absence de la romancière. Pendant onze jours, Agatha Christie vit la vie d'une autre, mais pas à travers l'écriture, comme elle en a l'habitude, mais en vrai, découvrant l'existence d'un tout autre oeil.

Un point de vue qui, d'ailleurs, va lui permettre de mesurer son incroyable popularité dans son pays d'origine. Dès sa disparition, la presse britannique, toujours (ou déjà ?) à l'affût de sensationnalisme, multiplie les unes et les articles. D'abord dans le vague, ces informations vont ensuite basculer dans un délire absolu, annonçant la mort de la romancière à plusieurs reprises, et parfois pire encore.

Alors que Agatha regarde cela bouche bée, celui qui trinque, c'est Archie, qui n'est bientôt plus victime de ce drame, mais en devient bel et bien responsable. Et après tout, pourquoi ne pas aller plus loin : Archibald Christie a tué sa femme ! Là encore, Agatha voit son imagination largement dépassée par la réalité et ses projets de vengeance prendre une ampleur qu'elle n'envisageait pas.

J'allais écrire que les plaisanteries les pus courtes étaient les meilleures, mais, évidemment, il n'y a aucune plaisanterie dans tout cela. Le portrait que fait Brigitte Kernel d'Agatha Christie est très touchant, à travers les situations parfois improbables qu'elle va rencontrer. Car c'est bien une femme en perte totale de repères que l'on suit.

Vous vous doutez bien qu'elle ne choisit pas, durant ces onze jours, de s'asseoir dans un coin en attendant que le temps passe. Il faut bien vivre, malgré tout. Et si possible, là où on ne pensera pas à la chercher. Une idée qui va fonctionner, c'est vrai, mais donc occasionner des situations délicates à gérer. Car Agatha Christie, dans cette affaire, ne sera jamais totalement maîtresse du jeu qu'elle a initié.

Dans ses romans, elle peut maîtriser absolument tous les paramètres, mais dans la vie, on n'est jamais à l'abri d'un accroc, d'un grain de sable. Elle le sait, elle le redoute, le guette, croit sans cesse le voir arriver... Finalement, c'est presque une surprise pour elle de voir son escapade durer onze jours ! Mais, cela résout-il pour autant ses véritables problèmes.

Agatha Christie n'a pas  choisi une retraite dans un monastère ou un trek dans un désert. Non, elle va passer ces journées dans un endroit qui, certes, pourrait être plus fréquenté qu'il ne l'est en ce mois de décembre 1926, mais où elle n'est pas complètement hors du monde. Et, finalement, elle peine à affronter ce qui l'a amené là.

Elle peine à accepter la rupture qui semble désormais inévitable avec Archie. Croit-elle vraiment que sa réapparition soudaine (et comment l'imagine-t-elle, d'ailleurs ?) fera oublier à son époux sa nouvelle relation, lui fera ressentir un nouveau coup de foudre et le fera retomber dans ses bras comme au premier jour ? Je n'en suis pas certain...

Agatha Christie élude pas mal ou, lorsqu'elle repense à sa situation, elle replonge dans une sorte de torpeur dépressive qui n'arrange rien. Les idées noires qu'elle nourrissait avant de partir de chez elle sont toujours là, en embuscade, prêtes à resurgir dès qu'un moment propice les y autorise. Et lorsqu'on ne peut se confier à personne, puisqu'on se cache, forcément, les moments propices reviennent souvent.

Mais, ce que la romancière va découvrir, c'est qu'elle n'est pas la seule à souffrir, que les relations de couples occasionnent des maux variés mais toujours douloureux et que tous, nous sommes susceptibles un jour de souffrir, de par les actes commis par d'autres... Ou par ceux que nous commettons nous-mêmes.

Brigitte Kernel dépeint une Agatha Christie qui n'a rien d'une femme insubmersible et invulnérable, à l'image des personnages qu'elle crée. Non, l'écrivain n'est pas toujours complètement à l'image de ses personnages. Si Hercule Poirot ne connaît jamais le doute, ce n'est pas le cas de celle qui lui a donné le jour et en a fait, dès cette époque, un incontournable héros justicier.

Sous la plume de la journaliste française, la romancière britannique devient une femme sentimentale et ayant besoin, pour son équilibre personnel, de se sentir aimée. Comme nous tous, me direz-vous. Oui, certainement. Mais, ce qui est intéressant, c'est de voir le décalage complet entre ce que notre imaginaire collectif peut nous inspirer sur Agatha Christie et cette âme en peine que l'on suit.

Et l'on comprend mieux la blessure, jamais vraiment guérie, que représente cette rupture et cet adultère pour elle. Au point, des années plus tard, de l'évoquer directement, dans son autobiographie, mais de faire l'impasse sur cette réaction impulsive, son envie de suicide et sa fuite, folle et désordonnée, sans véritable but, finalement.

Que reste-t-il alors à Agatha Christie ? Eh bien, la réponse paraît évidente : ce qu'elle fait de mieux et qui lui permet de s'éloigner de la réalité trop difficile à supporter. L'écriture. Je dois dire que Brigitte Kernel m'a à la fois surpris et amusé en jouant cette carte dans son histoire. Avec, à la clé, une espèce de mise en abyme assez rigolote.

Pour écrire son roman, elle a remonté la piste d'Agatha Christie, été visité les principaux lieux qui ont marqué son escapade. J'ai évoqué Silent Pool, il y a bien évidemment un autre lieu dont je n'ai volontairement pas parlé ici et qu'il vous faudra découvrir. Mais, il y a dans cette démarche quelque chose d'une enquête policière. On suit les indices, on essaye de reconstruire l'histoire.

Mais, au final, "Agatha Christie : le chapitre diparu" n'a rien d'un polar. C'est, je l'ai déjà évoqué, en tout cas, de mon point de vue, une comédie romantique, même si elle est plus sombre que celle que l'on peut voir au cinéma, par exemple. Et, pendant ses onze jours, Agatha s'attelle, parce que l'envie est plus forte, la seule chose qui réussit à vaincre l'angoisse et la tristesse, à un nouveau livre.

Un nouveau roman qui ne sera absolument un de ceux auxquels on pourrait s'attendre... Une nouvelle occasion de nous révéler une Agatha Christie si différente de celle que l'on imagine traditionnellement. Si différente de "la Reine du Crime", qu'on croit sans cesse affairée à élaborer de sombres manigances et des crimes (presque) parfaits.

Si la romancière qu'est Brigitte Kernel a choisi de présenter cette histoire sous un angle bien précis, avec une théorie claire non pas sur les faits ayant émaillé ces onze jours, mais sur la conclusion de cette période, il sera sans doute impossible de savoir exactement ce qu'a vécu, sur le plan psychique, Agatha Christie à ce moment-clé de sa vie.

Le précédent roman de Brigitte Kernel que j'avais lu était consacré à Andy Wahrol, exposant à psy ses états d'âmes (c'est le concept de la collection Miroir, chez Plon, dans laquelle ce livre est paru). Au fil de ma lecture d' "Agatha Christie : le chapitre disparu", je me disais que l'auteure du "Meurtre de Roger Ackroyd" ou des "Dix Petits Nègres" ferait un sujet parfait pour une psychothérapie littéraire du même genre...

Car, s'il est difficile, faute d'une explication directe de la principale intéressée, de discerner avec certitude les réactions réelles de celles qu'elle a pu feindre, son trouble et la profondeur de celui-ci sont évidents. Comme sa souffrance est réelle. Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, chagrin d'amour dure toute une vie, dit la chanson. Mais chagrin d'amour peut aussi faire perdre les pédales à un esprit aussi ordonné que celui de la plus grande des auteures de romans policiers.

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