samedi 27 février 2016

"La Loire est une mère qui enfante toutes sortes de jeux, badins ou meurtriers ; elle enchante ou ensorcelle, invitant l'imaginaire à se surpasser, à tenter d'improbables voyages" (Johan Bourret).

Tel le méandre d'un fleuve, vous avez deviné lequel, j'ai un peu contourné l'intrigue centrale du roman pour aller chercher ce titre en forme d'ode ligérienne. Un choix tout à fait réfléchi, car, pour moi, le thème central de notre roman du jour, c'est la fertilité et ses aléas, et la Loire n'est pas juste un décor, c'est un des acteurs de cette histoire. Vous faire un résumé de ce roman, sorti en tout début d'année, s'annonce loin d'être évident, mais il faudra bien s'y coller, sans rien dénaturer, ni rien révéler. Car c'est un roman gigogne que nous avons en main : à chaque mystère qu'on résout, un autre apparaît, et ainsi de suite. Avec une tonalité là encore très particulière, tant, par moment, semble flotter un certain onirisme assez envoûtant. "Et leurs baisers au loin les suivent", paru chez Actes Sud, est le nouveau roman de Corinne Royer, quatre ans après le très sombre et dérangeant "la vie contrariée de Louise".



Un jour de la fin du mois d'octobre, Cassandre se rend à la gendarmerie pour déclarer la disparition de son époux, Léon Nerval. Celui-ci n'a pas réapparu depuis plus de 24 heures, explique-t-elle au jeune gendarme qui la reçoit. Elle s'exprime avec affliction et candeur, et pourtant, elle ment, elle ment éhontément, car elle sait parfaitement où se trouve Léon et qu'il ne risque pas de reparaître de sitôt...

Avouez qu'on a connu moins curieuse entrée en matière, mais le lecteur, lui aussi, entre rapidement dans la confidence. Le lecteur du roman, en tout cas, car le lecteur de ce blog, lui, va rester dans le flou. C'est ainsi. Privilège du blogueur qui, lui aussi, sait avoir des ambitions de démiurge et fait parfois la bisque à ses fidèles visiteurs.

Mais, intéressons-nous à ces deux personnages. D'abord Léon, le grand disparu. Il est ancien champion du monde de tracteur pulling, mais surtout propriétaire terrien, à la tête d'une exploitation baptisée le Grand-Fleury, située en Saône-et-Loire. La maison et les terres sont toutes proches du cours de la Loire, profitant de ses alluvions pour afficher une richesse et une fertilité qui attisent les convoitises dans toute la région.

Cassandre est son épouse depuis 34 ans. Née en Haïti, elle a été adoptée très jeune par une famille bourguignonne et a donc passé l'essentiel de sa vie en France. Jamais elle n'est retournée sur son île natale, mais, les années passant, l'envie se fait de plus en plus forte... Et pourquoi pas y faire un aller sans retour ?

Pétrie de cette riche culture caraïbe, malgré l'éloignement et une famille adoptive dont on comprend qu'elle ne l'a pas traitée avec la plus grande affection, Cassandre rêve souvent d'Haïti, et pas uniquement pour renouer avec ses racines. Mais, curieusement, un autre région du monde stimule son imagination : l'Antarctique !

Un des rares livres présents au Grand-Fleury traite de ce désert de glace, ce véritable paradis blanc où se rend en voyageuse immobile Cassandre dès qu'elle laisse son esprit vagabonder. Elle n'a pas vraiment de raison particulière de rêver à l'Antarctique, mais l'étendue glacée ne cesse pourtant de s'imposer à elle... Allez savoir pourquoi...

Cassandre et Léon ne sont pas les seuls personnages de ce roman, mais je vais plutôt vous parler d'autres éléments, d'autres ingrédients qui entrent dans la composition de ce roman aux ramifications souvent inattendues. Je l'ai dit en préambule, il y a plein de mystères dans cette histoire, alors, suivons le mouvement, soyons mystérieux...

On rencontre ainsi un scientifique américain spécialiste des papillons monarques, ainsi qu'un certain nombres desdits papillons. On parle aussi de l'Algérie et de la guerre qu'on ne voulait pas nommer ainsi qui s'y est déroulée, il y a un demi-siècle. Et il est même question d'une des plus épouvantables journées de cet atroce conflit, dont les cicatrices ne sont toujours pas parfaitement refermées.

Dans ce roman, il y a un accident de la circulation, une photo immortalisant un épisode lointain, une soirée très arrosée dans un bar de Nevers, des lettres anonymes adressées à Cassandre qui succèdent à des appels téléphoniques étranges donnés par un inconnu depuis quelques semaines. Cassandre a surnommé le mystérieux interlocuteur "la Voix", faute de pouvoir déterminer de qui il s'agit.

Il y a aussi Pierre, le fils de Rose, amie de la famille et voisine. Depuis la mort de Rose, Pierre est devenu un peu le fils que n'ont jamais pu concevoir Cassandre et Léon, sans savoir de qui vient cette infertilité. Pierre, devenu le bras droit de Léon au Grand-Fleury, au point de le décharger de bien des tâches au sein de l'exploitation...

Ai-je fait le tour ? Je crois bien... Maintenant, vous savez tout, ou presque. Ne reste plus à comprendre comment tout cela s'enchaîne pour nous donner un roman qui, sans être sombre, penche plutôt vers le clair-obscur. Les zones d'ombre sont nombreuses dans cette histoire. A Cassandre la charge de dissiper les brumes, même si elle-même n'a pas non plus toutes les cartes en main.

Je restais sur le souvenir de "la vie contrariée de Louise", avec son ambiance assez glauque, par moments, là encore pleine de secrets et de non-dits, mais dont on sortait secoué, pas très fier. Et là, j'entame "Et leurs baisers au loin les suivent" et il y a ces premières pages dont je ne sais pas si elles sont du lard ou du cochon.

Si le personnage de Cassandre est une femme espiègle et/ou manipulatrice... Il y a quelque chose d'une blague de potache, dans cette venue à la gendarmerie la plus proche, malgré l'inquiétude de façade. Derrière ce visage forcément fermé, on se demande un moment s'il ne se cache pas un sourire sardonique, pleins de sous-entendus.

Le lecteur sera-t-il pris à témoin des frasques de cette épouse meurtrie au prénom si symbolique : Cassandre... Combien de mauvais présages a-t-elle en réserve, elle qui déplore la disparition de son époux devant le gendarme mais confie au lecteur qu'elle sait où il est, ne laissant pas planer sur la question un optimisme massif...

Alors, que se passe-t-il donc, au Grand-Fleury, en cette fin octobre, frisquette et grignotée par la nuit ? La narration, du moins dans la première partie du livre, contribue à joyeusement larguer le lecteur en rase campagne, car les pièces du puzzle semblent non seulement ne pas s'imbriquer, mais surtout, on se demande si elles appartiennent vraiment au même jeu...

Et puis, tout en continuant à nous mener par le bout du nez, Corinne Royer dévoile petit à petit ses batteries, assemblent progressivement les éléments de son histoire. Et le sourire, sardonique ou non, s'efface rapidement. Derrière cette disparition pas comme les autres, c'est un récit plein de péripéties, mais aussi de drames, passés ou redoutés, qu'on découvre.

Avec, à mon sens, la question de la fertilité au coeur du récit. Fertilité des hommes et des femmes, mais aussi de la terre. Comme d'habitude, lorsque je choisis de mettre en avant un thème, je me retrouve en difficulté pour l'expliciter pleinement, because les spoilers, les éléments de l'histoire qu'il ne faut pas révéler, tout ça, tout ça...

Mais essayons, puisque j'ai déjà donné certains éléments liés à cette thématique au cours de ce billet. Avec un paradoxe qui apparaît : la fertilité n'est pas toujours un bienfait. Et pourtant, je dis cela en sachant pertinemment que le fait de ne jamais avoir porté d'enfant pèse énormément à Cassandre, elle-même adoptée par une mère infertile qui n'a pas su l'aimer... Et pourtant, je le dis en sachant que la terre du Grand-Fleury est l'une des plus fertiles de la région...

Cette question fertilité/infertilité irrigue une bonne partie du livre. Elle suscite les rancoeurs et provoque les inquiétudes, elle s'installe dans l'esprit des personnages et réserve bien des surprises, au fil des révélations. Et, d'une certaine manière, on retrouve, sur un mode très différent, des questionnements communs à "La vie contrariée de Louise".

Je ne peux pas entrer plus dans le détail. Corinne Royer joue avec des archétypes assez classiques, jusque dans le dénouement de son histoire, mais elle sait les mettre en scène de façon habile et originale, avec ce côté très onirique que j'ai déjà évoqué. Cette sensation, que j'espère ne pas être le seul à ressentir, tient à plusieurs choses.

D'abord, à Cassasndre elle-même qui a une vie imaginaire bien remplie. Outre le mensonge qui est le déclic du roman (mais pas forcément des événements, comprendra-t-on plus tard), il y a cette nostalgie liée à Haïti, dont on découvrira, là encore, bien plus loin, qu'elle n'est pas seulement une envie de retour aux origines...

Et puis, il y a cette bizarre attirance pour l'Antarctique, à la fois onirique et pourtant aussi, terriblement concrète. Mais je dois dire que je me suis posé un bon moment pas mal de questions (et je crois que je m'en pose encore au moment d'écrire ce billet) sur Cassandre. Tout en elle semble souvent pas franchement rationnel...

Tout, alors, se teinte de folie plus ou moins douce, impression accentuée par la construction du livre, je l'ai dit en préambule, qui fait penser aux poupées russes : un mystère dans un mystère, dans un mystère, etc. Les énigmes s'emboîtent, les interrogations se multiplient et le lecteur, pendant un bon moment, ne sait plus à quel saint se vouer. Et de toute manière, pas à Cassandre.

Enfin, il y a ces papillons monarques... Ah, il faut bien aussi les évoquer, ceux-là, car, mine de rien, ils tiennent un véritable rôle dans l'histoire. Ils sont même au coeur d'une véritable psychose collective qui, là encore, nourrit l'impression d'onirisme. On a des images en tête qui sont dignes d'un roman ou d'un film fantastique...

Il y a un véritable effet papillon, puisque leur simple battement d'ailes (ou plutôt, l'absence de ce battement) déclenche à des milliers de kilomètres, des inquiétudes profondes, des peurs ancestrales... On retrouve, tout comme avec l'évocation de la culture haïtienne par Cassandre, quelque chose qui tient autant de la magie que de la croyance la plus traditionnelle.

Et, d'une certaine façon, ce qui se passe autour de ces papillons n'est qu'une métaphore de ce qui se passe également dans la vie de Cassandre et Léon Nerval. Là aussi, c'est un événement anecdotique qui va en entraîner toute une série d'autres qui, mis bout à bout, forment une chaîne dont l'ampleur dramatique va croissant.

Un dernier mot sur le titre du roman. Un vers d'Aragon, tiré d'un poème présent dans son recueil "le roman inachevé". Mais un vers qui se trouve dans une strophe qui a inspiré Léo Ferré pour construire le texte d'une chanson incontournable : "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?". Chez Corinne Royer, ils ne forment pas juste le titre du livre, mais se retrouvent dans un de ses passages les plus émouvants.

Roman sur l'attachement, qui parfois, se détend, menace de rompre, en arrive là ou au contraire, se resserre, roman sur les racines, roman sur les origines et la parentalité, "Et leurs baiser au loin les suivent" est un livre plein, surprenant, envoûtant et déroutant. Intrigant et énigmatique. Riche d'une beauté à l'éclat particulier et d'une large palette d'émotions.

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