dimanche 20 novembre 2016

"Nous sommes les enfants éternels de la nuit, aux enfers, on nous appelle les Furies" (Eschyle).

- Le billet sur "Pukhtu primo".

Un citation tirée de "l'Orestie" que l'on trouve dans notre roman du jour. Le choix de ce titre peut sembler un peu brumeux, comme ça, mais je vous assure que, si vous lisez le livre, vous comprendrez pourquoi je me suis arrêté dessus. A la fois symboliques et réalistes, et, si vous doutez encore, allez voir qui sont les Furies. Notre roman du jour marque la fin d'un cycle, entamé il y a près de dix ans, je parle du cycle d'écriture. Avec "Pukhtu secundo" (récemment parue à la Série Noire), DOA achève la trilogie, devenue tétralogie, avec le découpage de "Pukhtu" en deux volets, entamée avec "Citoyens clandestins". Si l'Afghanistan était le coeur de "Primo", "Secundo", lui, se déroule en majeure partie en Europe, nous emmène en Afrique, avant de revenir en Afghanistan pour un final à couper le souffle. C'est toujours aussi violent, lyrique et puissant, mais, dans ce monde sinistre, cynique et dangereux qu'il nous décrit, DOA parvient à laisser filtrer quelques lueurs d'espoir, vite mises sous le boisseau par un certain pessimisme...



D'abord, un petit rappel, pour qui n'a pas forcément lu "Pukhtu primo". Pukhtu, c'est un mot pachtoune qu'on ne peut traduire littéralement en français. C'est une notion très forte dans la culture afghane, l'honneur, mais un honneur qui regroupe la notion sur le plan individuel et collectif, via le clan, la famille.

Dans ces deux romans, même s'il est moins présent dans ce deuxième volet, c'est Sher Ali Khan Zadran qui incarne cette valeur traditionnelle, dans un pays où elle est de plus en plus bafouée, des forces occidentales installés sur son sol aux combattants du djihad, prêts à tout pour imposer leur vision.

Sher Khan n'aspire qu'à une chose : la vengeance, seul moyen de restaurer son pukhtu. La mort de sa famille dans un raid américain l'a poussé à s'engager aux côtés des Talibans, mais il a rapidement compris qu'il avait choisi la peste contre le choléra. Dans ce roman, sa soif de vengeance va se heurter à l'horreur qu'il côtoie et cautionne ; à lui de trouver une autre voie pour restaurer son honneur.

Je referme ce rappel pour revenir aux trames principales de ce second volet. A commencer par Fox. Mercenaire, agent secret, personnage au passé complexe au point de ne plus savoir vraiment qui il est, il travaille en Afghanistan au sein d'une entreprise paramilitaire américaine, 6N, dont les salariés ont des méthodes pour le moins troubles...

Ces chiens de guerre, nourris de violence, ne faisant aucun quartier et venus là surtout pour se battre, encore et encore, ont mis sur pied un trafic d'héroïne lucratif, s'éloignant encore un peu plus de l'honneur militaire qu'ils devraient incarner. Fox a pour mission de se rapprocher de ces hommes, dont le meneur, Voodoo, ne l'aime pas, mais pas du tout.

La troupe de Voodoo est sous tension, l'un des leurs, Ghost, a été capturé et l'on assiste, dans les premières pages du livre, aux tortures qui lui sont infligées. Là encore, colère et soif de vengeance vont s'en mêler et ces mercenaires, usés, incapables de s'imaginer dans un autre contexte mais laminés par le danger, la peur, sentent qu'ils sont à la croisée des chemins...

Fox, lui, ressent aussi cette montée des tensions et redoutent le pire, certain que ces hommes sont prêts à faire payer au pays et à sa population la colère brute, atroce, qu'ils ressentent. Le voilà coincé, contraint de poursuivre sa mission, les démasquer, au risque de devoir prendre part à leur sinistre expédition punitive...

Mais Fox n'est pas plus frais que ses compagnons. Lui aussi commence à en avoir assez de ces guerres interminables, de ces conflits qui bouffent sa part d'humanité, de son incapacité à savoir qui il est réellement... Lui aussi ressent subitement le besoin de restaurer un honneur largement terni par ses années passées comme "citoyen clandestin"...

Amel Balhimer est journaliste. A Paris, elle travaille discrètement à l'enquête qui lui permettra de faire tomber Alain Montana, figure trouble et néfaste, comme notre chère République sait en produire parfois. Ancien ponte des services secrets, Montana a quitté l'administration pour fonder une officine, PEMEO, dont l'influence reste forte dans les sphères du pouvoir.

Mais, derrière cette façade, Alain Montant a mis un place un réseau bien moins reluisant, en s'alliant, entre autres, à des mafieux kosovars.  Amel a compris que PEMEO n'était qu'un paravent pour des activités illégales et particulièrement sordides. Elle veut monter un dossier solide contre Montana et sa boîte, mais cela demande du temps.

Dans ce but, elle a séduit Chloé, la maîtresse de Montana, et se sert de la jeune femme, accro aux stupéfiants, pour obtenir quelques informations. Mais, elle sait que ce n'est pas à Paris qu'elle trouvera les éléments à charge indiscutables qui lui permettront d'avoir la tête de Montana, un des hommes les plus puissants du pays.

Reste à organiser cette dernière partie de l'enquête, en Afghanistan, avec le soutien de Peter Dang, un ami journaliste qui connaît très bien ce pays. Amel est prête à tout pour atteindre l'objectif qu'elle s'est fixé. Peu importe que sa croisade journalistique la prive de toute autre vie, menace ses relations familiales. Elle veut faire tomber Montana et est prête à braver tous les dangers pour cela...

Dernier personnage central de ce "Pukhtu secundo", nous l'appellerons Lynx, puisque c'est son alias le plus fameux. Vous l'aurez compris, il est de la même "famille" que Fox ou Voodoo. Lui aussi a été citoyen clandestin et donc barbouze. Mais lui a su se retirer lorsqu'il a senti qu'il arrivait et se reconstruire, ailleurs.

Enfin, se reconstruire... C'est tout l'enjeu de ce cycle : montrer qu'on ne se remet jamais de cette expérience, qu'on ne cesse jamais d'être un citoyen clandestin, qu'on ne sera plus jamais celui qu'on était à la naissance. Et Lynx, malgré les apparences, en est là, lui aussi. Il essaye de fuir ce passé, de profiter du présent et d'envisager un avenir. Mais...

Ce passé tordu va le rattraper de la pire des façons. Je n'entre pas dans les détails, cela fait partie de l'intrigue, à vous de le découvrir. Mais, Lynx n'a plus le choix : redevenir celui qu'il fut, le chien de guerre intraitable, pour assouvir sa vengeance. A lui aussi, de trouver une façon de canaliser sa colère pour qu'elle soit finalement utile à quelque chose, pas uniquement destructrice...

Amel, Lynx et Fox vont rapidement devenir les personnages moteurs de ce roman très sombre, terriblement violent, parce qu'ils sont aussi ceux que DOA met en scène depuis près de dix ans. Pourrais-je affirmer dans ce billet que "Pukhtu secundo" est le point final à leur destin ? Non, même si je le pense. Mais la fin reste finalement assez ouverte, alors, pourquoi ne pas les retrouver ?

Tout ce petit monde est mû par des émotions bien humaines, preuve qu'ils n'ont pas complètement franchi la limite vers le néant. Il y a la haine, la vengeance et la volonté de ne laisser aucun répit à ceux qu'on vise (êtes-vous allés voir qui étaient les Furies ?). Pourtant, chez nos trois protagonistes principaux, ces forces terribles qui vont se déchaîner, vont trouver d'autres objectifs.

Des objectifs plus justes, à condition de se détourner du but initial. L'expression "quête initiatique" serait peut-être un peu trop forte. Ou alors, sa dernière ligne droite, car la leur a été entamée depuis un moment. Mais, cette fois, il y a le sentiment certains de faire quelque chose d'utile, de fort, de juste, j'y reviens. Quelque chose qui vaille vraiment le coup de tout sacrifier...

Et, malgré le déchaînement de violence constant, malgré la folie qui guette et qui est proche d'engloutir tout ce beau monde, c'est bel et bien le côté humain qui va percer, s'imposer, si ce n'est l'emporter. Oui, c'est ce qui fait la force de ce récit, cette révélation chez Lynx et Fox en particulier de cette facette enfouie depuis plus ou moins longtemps au plus profond d'eux, comme oubliée, refoulée...

La grande force de DOA, c'est incontestablement de savoir allier le rythme à l'anglo-saxonne du (techno-)thriller, entre espionnage et politique fiction, et une écriture bien plus riche, littéraire, donnant de la chair à ces histoires, du liant. On est captivé par ce récit, on a un pavé en main et on ne s'en rend pas compte.

On avance, on veut savoir ce qui attend ces personnages, tous proches de partir à la dérive, de lâcher prise, soit dès le départ, soit en cours d'aventure. Tous, personnages principaux comme secondaires (je pense à Voodoo ou à Chloé, principalement), sont au bord du gouffre, les nerfs à fleur de peau, écrasés par la peur, le doute, les deux à la fois...

DOA sait parfaitement créer des personnages, leur donner vie, les caractériser. Et puis les faire souffrir, aussi, et pas qu'un peu... Mais, c'est vrai que je trouve encore une fois dans ce "secundo" que ce sont les personnages qui l'emportent sur l'action. Pourtant, il s'en passe, des choses, des rebondissements, des scènes haletantes, des scènes de violence, aussi, des poursuites, presque relatées "caméra à l'épaule"...

Mais, à chaque fois, c'est bien l'humain qui prend le dessus, auquel le lecteur s'ancre. Ce sont les personnages qui prennent le pas sur l'action, parce que c'est eux qui sont le moteur de tout, de l'action et de l'émotion. Quelle force, dans les mots de DOA, sans esbroufe, sans chichi, on va à l'essentiel et on finit toujours rattrapé par l'onde de choc qu'il déclenche.

Chacun s'attachera plus particulièrement à l'un ou l'autre. Ceux qui ont lu auparavant "Citoyens clandestins" et "le serpent aux mille coupures" ont déjà peut-être une préférence et la poursuivront ici. D'autres, dont je suis, vont trouver celui ou celle pour qui on croise les doigts en espérant qu'il s'en sortira sans trop d'égratignures...

En ce qui me concerne, je dois dire que Lynx est le personnage avec qui je suis entré le plus en empathie. En est-ce vraiment, d'ailleurs ? Mais, son côté écorché vif, celui qui n'a plus rien à perdre et qui, pourtant, va réussir à se trouver une cause plus juste, plus positif pour évacuer sa haine et sa violence, m'ont touché.

J'ai l'air de minimiser l'histoire, évidemment, ce n'est pas mon propos. On est, avec ce "secundo", dans un climax, comme si une boîte de Pandore avait été ouverte et laissait échapper tous les tourments qu'elle contenait. DOA nous entraîne dans un monde qui n'a rien de rose. Il est sale, brutale, sans pitié. Sans morale, surtout. Sans honneur, sans pukhtu.

L'action se déroule en 2008. Nous possédons donc quelques années de recul, désormais, pour juger de l'évolution de la situation. En Afghanistan, où cette période fut celle d'une terrible recrudescence des combats et des violences, et ailleurs. Tout près de chez nous, même... Et j'ai bien peur, comme DOA, je crois, que rien n'ait changé depuis... Regardez ce qui se passe en Syrie, désormais...

On attend maintenant de voir où nous emmènera DOA à l'avenir, quels personnages il nous proposera de suivre et quels aléas il leur fera vivre. Le voir apparaître à "La Grande Librairie", lors d'une émission récente, est l'occasion de découvrir (un peu) cet auteur mystérieux et montre qu'il s'impose de plus en plus avec son univers très noir et singulier. Et l'écouter ouvre de nombreuses perspectives, avant ou après lecture...



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