dimanche 23 avril 2017

"Et il apprit quelque chose de très important pour son avenir : de même que les choses s'en vont, de même elles doivent nécessairement revenir".

Quelques semaines après l'excellent "Gabacho", les éditions Liana Levi nous emmènent une nouvelle fois au Mexique pour un court roman plein de surprises, à la fois plein d'ironie et de réflexions sur l'histoire et le monde qui nous entoure. Dans la tradition hispanique du roman picaresque, ce livre sort pourtant de l'ordinaire, et vous comprendrez rapidement pourquoi dans les lignes qui viennent. Partons à la découverte du premier roman de Sergio Schmucler, écrivain mexicain originaire d'Argentine (et on va voir que ce n'est pas anodin), "Le Monde depuis ma chaise" (traduction de Dominique Lepreux). Un roman entre chronique historique et fable douce-amère qui s'étend sur un demi-siècle avec un personnage aussi déroutant qu'attachant, mu par un espoir fou : la vie, le monde, les événements, tout n'est en fait qu'une boucle, une espèce d'orbite qui ramène toujours les choses à un point donné...



Galo est né à Mexico, au début des années 1930. Son père est menuisier et voit en Galo son successeur. En fait, pour lui, il n'y a pas d'alternative, Galo sera à son tour menuisier ou ne sera rien. Une petite phrase qui ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Nous sommes en 1938, Galo n'a pas encore 5 ans et son destin vient de voir ses principales lignes s'écrire.

La vie de Galo suit alors une véritable routine quotidienne : chaque matin, après le petit-déjeuner, il s'assoit sur une chaise devant la maison familiale, à côté d'un bougainvillier, observe son père en se disant que, non, vraiment, il ne sera pas menuisier. Son père, lui aussi, observe un cérémonial bien huilé : allumer une cigarette puis la radio puis se mettre au travail.

Jusqu'au jour où son père s'enfuit avec une de ses clientes. Une jeune femme aux longs cheveux blonds, si différente de la mère de Galo. Alors que les rumeurs d'une nouvelle guerre mondiale ne cessent de croître, la vie du garçon bascule : ses repères disparaissent, sauf cette chaise, fabriquée par ce père volage, et ce bougainvillier récemment planté.

Désobéissant à sa mère qui souhaite ne plus jamais le voir quitter la maison, Galo se lève de sa chaise, sort et part à la découverte du monde. Or, cette fameuse maison est située calle Amsterdam. Une rue dont le tracé reprend en fait celui de la piste d'un ancien hippodrome. Une boucle. Yeux grands ouverts, époustouflés par ce monde bruyant et agité qu'il découvre, Galo observe...

Et finit par se retrouver... devant chez lui ! Revoilà sa chaise, son bougainvillier, sa mère et l'enfant, persuadé qu'il ne sera rien, puisqu'il ne sera pas menuisier, et que le monde se limite à la boucle de la calle Amsterdam, décide que, désormais, sa vie se déroulera là, quoi qu'il arrive. Nous sommes en 1939, Galo a 6 ans et puisqu'il n'ira pas vers le monde, c'est le monde qui viendra à lui.

La vie doit continuer pour la mère de Galo, sans époux, désormais, et flanqué d'un fils que tout le monde croit simple d'esprit. Alors que le quartier évolue (aujourd'hui, on parlerait sans doute de gentrification), alors que le monde entre en guerre, alors que plus rien n'est comme avant, Galo est ancré sur sa chaise.

Malgré tout, Galo s'accroche à cette maison, qui va connaître, au fil des ans, bien des modifications, lorsque sa mère en fait une pension ou en loue une partie pour que s'y établissent des commerces. A chaque époque, qu'elle accueille des locataires de passage, un coiffeur, un glacier, une école de danse, ces changements seront l'occasion pour Galo de faire des rencontres.

Et pas n'importe lesquelles, car, à chaque fois, ces visiteurs, ces connaissances, incarneront le monde tel qu'il est, ses changements durables ou provisoires, ses vicissitudes... Par exemple, lorsque se monte un salon de coiffure, il accueille des exilés européens ayant fui les fascismes : des républicains espagnols et des juifs allemands, cocktail explosif...

Galo, qui ne sort toujours pas de la maison, poursuit son observation, écoute ce qui se dit, en apprend un peu plus sur le monde, vu par le petit bout de la lorgnette, et agit parfois... Provoquant au passage quelques incidents mémorables. On pardonnera le simplet, mais les conséquences seront à chaque fois non négligeables.

Mais Galo s'en fout. Lui sait qu'il n'a rien d'un simple d'esprit, que ses choix découlent de serments et de promesses faites, peu lui chaut que cela ait entraîné un gros malentendu avec sa mère, il trace son sillon... immobile. Avec, toujours, cette certitude que le monde fonctionne en boucle et que ceux qui passent, son père, son premier amour, son ami révolutionnaire pas encore connu, tous finiront par revenir calle Amsterdam.

Avec l'histoire de Galo, l'enfant qui observe le monde depuis sa chaise, posée devant sa maison, Sergio Schmucler invente le roman picaresque immobile. Comme je l'ai déjà dit, ce n'est pas Galo qui va vers le monde, comme habituellement dans ce genre littéraire, mais le monde qui vient à lui, passe devant lui. Il en est spectateur et non véritablement acteur.

Autre particularité, c'est que cela va durer bien au-delà de son enfance, puisque l'histoire s'étend de la fin des années 1930 à la fin des années 1980. Mais Galo, lui, conserve sa candeur tout au long de cette période, accréditant l'étiquette de simple d'esprit qu'on lui a collée. L'âge n'a pas de prise, il demeure ce petit garçon uniquement lié à sa chaise et son bougainvillier (qui lui, croît et embellit).

Il y a chez Galo quelque chose de l'Oskar du "Tambour", de Günter Grass, même s'il pourrait être son négatif : un enfant dans un corps d'adulte, affrontant le monde en marche à travers une série de rencontres édifiantes, mettant son grain de sel quand ça lui chante (mais pas de la même voix perçante que le nain du roman de Grass).

Sergio Schmucler ne va sans doute pas aussi loin dans le grotesque que le prix Nobel allemand, même si certaines scènes, je pense à la prestigieuse visite qui scellera le sort du salon de coiffure ou encore, l'étonnante séance de chasse aux chats en compagnie d'un personnage appelé à un destin héroïque, sont férocement drôles.

Mais la filiation m'a paru assez nette, même si Sergio Schmucler ne recourt pas au fantastique pour faire avancer son histoire. En revanche, c'est un roman construit lui aussi en forme de fable, avec cette certitude qu'a Galo que tous ceux qui passent calle Amsterdam y reviendront forcément un jour. Pas de résignation, pas de doute, juste de la patience...

Une patience, et l'on en arrive aux origines argentines de l'auteur, rythmée par la musique, et pas n'importe laquelle : le tango. Cette danse, ces chansons sont omniprésentes dans le livre, sorte de madeleine de Proust de Galo, puisque cela faisait partie de la routine paternelle avant que celui-ci ne disparaisse... pour longtemps.

Le tango  n'est jamais très loin dans ce roman, il tient même une place centrale dans la dernière partie du livre, et, si Sergio Schmucler nous propose une play-list tout à fait intéressante, un morceau se détache des autres, car il est à la fois le premier cité, mais aussi celui à la signification la plus lourde de sens. C'est une des plus célèbres chansons de Carlos Gardel, intitulée "Volver"... Revenir...



Eh oui, revenir... Un letimotiv, une devise, une certitude profonde chez Galo qui dépasse l'espoir de voir un jour, alors qu'il ne quitte pas sa chaise, de retrouver les personnes importantes de sa vie. Oui, ils reviendront, avec une vie bien à eux, mobile, mouvementée, troublée, pas forcément heureuse, en tout cas, pas forcément plus heureuse que celle de Galo, vissé sur sa chaise...

Mais tout cela va mener à la morale de cette fable, à sa conclusion qui, dans l'esprit bien naïf d'un Galo devenu un homme d'âge mûr, va prendre une forme tout aussi radicale que celle prise à 5 ans. Mais chut, à vous de voir, à vous de suivre le voyage immobile de Galo, son odyssée à travers l'histoire douloureuse du XXe siècle.

Un mot du titre. Sa version française est cohérente, logique, vous en conviendrez après avoir lu ce billet. Galo observe bien le monde depuis sa chaise. Mais, le titre originale, me semble-t-il, est encore plus fort : "el guardian de la calle Amsterdam", le gardien de la rue Amsterdam. Oui, c'est extrêmement pertinent, car Galo est bien le gardien de ces lieux.

Il est le garant que rien ne change dans cette rue circulaire, alors que le monde autour est en pleine effervescence. Une mission de la plus haute importance, particulièrement sur le plan local, puisque la calle Amsterdam elle aussi évolue, se modernise... Mais aussi face aux bouillonnements du monde qui affectent apparemment peu la calle Amsterdam. Apparemment, seulement.

Sans oublier la société mexicaine, puisque la période concernée est celle de la domination sans partage du Partido Nacional Revolucionario (en particulier la présidence de Lazaro Cardenas, dont le rôle dans le roman est assez insolite), né de la fameuse révolution de 1910 et qui deviendra dans les années 1940 le Parti Révolutionnaire Institutionnel et restera au pouvoir jusqu'en 2000.

Mais, au final, peu importe tout cela, les guerres, les révolutions, les engagements politiques, les aventures idéologiques... Car Galo, témoin passif de tout cela, sera, au final, passé à côté de sa propre existence, les ailes coupées par les mots de ses parents, ces petites phrases inconséquentes prises au pied de la lettre par un gamin certainement pas simplet, mais d'une grande naïveté, comme il sied aux héros picaresques.

Oui, Galo est sans doute passé à côté de sa vie : relations incomplètes avec ses parents, son père, parti très tôt, mais avec qui il ne parviendra pas à renouer véritablement, sa mère, toujours auprès de lui, au contraire, mais avec qui la communication n'est jamais vraiment passée, Ana, jeune fille rencontrée calle Amsterdam, son premier, son seul amour, incomplet, lui aussi...

Pendant 50 ans, la vie de Galo est restée ancrée à cette chaise, à ce bougainvillier, à cette bicoque. Elle a coulé comme le sable dans un sablier, sans que Galo fasse quoi que ce soit... Une vie illusoire à garder une rue qui elle-même change et évolue, à rester assis là, simple spectateur, jamais acteur... Au bout de ce demi-siècle, reste à savoir quelles leçons Gallo tirera de cette expérience immobile...

Reste une réflexion profonde, humaine, touchante sur l'exil, une expérience que Sergio Schmucler a lui-même connue. Né en Argentine, il a quitté ce pays lorsque la junte militaire y a pris le pouvoir en 1976. Il était alors encore adolescent et c'est au Mexique, dans un pays à découvrir, qu'il est entré dans l'âge adulte. Une expérience forcément marquante et douloureuse.

Galo est l'inverse d'un exilé, il est accroché à sa maison natale comme une moule à son rocher, au point de ne même pas en franchir le porche. Mais, tous ceux qu'il va rencontrer, eux, auront connu cet exil, auront vécu ces moments pénibles, ces expériences pas toujours réussies, enrichissantes jusqu'à un certain point, mais génératrice de nostalgie. Ce même sentiment qui imprègne le tango...

Volver... Revenir... Oui, l'objectif de tout exilé... Rentrer chez lui. Avec les cheveux blanchis par les neiges du temps qui passe, comme le dit la chanson. Car la route menant à la terre natale n'est jamais aussi circulaire que la calle Amsterdam, le destin jamais aussi régulièrement tracé que celui que s'est forgé Galo, pour fuir ses frayeurs enfantines...

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