dimanche 30 avril 2017

"Pupa. (...) Le mot poupée vient de là, mais en latin pupa signifie "petite fille" ".

En regardant par la fenêtre au moment d'entamer la rédaction de ce billet, j'ai du mal à croire que nous sommes au printemps. Il fait un vrai temps de Toussaint, en cette veille de premier mai ! Alors, autant jouer le décalage à fond et partir en plein hiver, et pas n'importe lequel, celui de l'Illinois, traditionnellement rude. Il ne s'agit pas seulement d'un décor, c'est un élément important de l'intrigue du thriller dont nous allons parler. Et surtout, un contraste saisissant avec le précédent livre de l'auteur, qui se déroulait dans la chaleur kényane. "Quand la neige danse" (qui vient de sortir en poche chez Folio) est le deuxième thriller de Sonja Delzongle, le deuxième mettant en scène son personnage d'Hanah Baxter, profileuse aux méthodes peu orthodoxes et au passé douloureux. De la poussière de "Dust" à la neige, le changement d'univers est radical, mais reste le côté très sombre et très dur que cette romancière développe et entretient et continue d'entretenir (son troisième livre sort chez Denoël). Viendrez-vous jouer à la poupée avec nous ?



Crystal Lake est une petite ville proche de Chicago. Un endroit paisible, à l'écart de l'une des métropoles les plus violentes des Etats-Unis. Une cité endormie sous l'épaisse neige et le froid glacial de ce rude hiver qui, comme chaque année, paralyse tout. Et pourtant, en ce début d'année, la torpeur habituelle est bouleversée par une série de disparitions.

Des enfants, des petites filles, n'ont plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Toutes se sont évaporées pendant le mois de janvier sans qu'on sache ce qui s'est passé. Les parents sont dans l'attente et dans l'angoisse, à l'image de Joe Lasko, père de Lieserl, la première des fillettes de Crystal Lake à avoir disparu.

Lui qui élève seul sa fille depuis son divorce se démène pour comprendre. Il ne baisse pas les bras, malgré le peu d'indices et le temps qui passe. Impossible pour lui d'accepter l'idée que sa fille ait pu être tuée par son ravisseur, à condition que Lieserl ait bien été kidnappée... Son énergie entraîne dans son sillage les autres parents affligés par la perte de leur enfant, malgré la douleur.

Et puis, un mois environ après la disparition de Lieserl, Joe reçoit un étrange paquet. A l'intérieur, une poupée. Mais pas n'importe quelle poupée, non, une poupée qui a été clairement fabriquée à son attention, car elle ressemble à Lieserl. Pire encore, elle est vêtue exactement comme sa fille le jour de sa disparition !

Même livraison chez les autres parents concernés, à chacun sa poupée représentant sa fillette disparue... De quoi faire renaître l'espoir autant que l'inquiétude : comment interpréter ce nouvel élément ? Le lien avec les enlèvements paraît évident, trop gros pour n'être qu'une coïncidence, mais de qui cela émane-t-il ?

C'est à ce moment que deux personnes sorties du passé de Joe Lasko vont réapparaître. D'abord, son frère, le vilain petit canard de la famille, qui n'était plus revenu à Crystal Lake depuis des années. Curieux timing, non ? L'autre revenante, c'est Eva Sportis... A l'adolescence, Joe était tombé amoureux d'elle, mais c'est avec son frère qu'elle était sortie...

Depuis, chacun a fait son chemin, Joe Lasko est médecin et Eva, détective privé. Alors que la police de Crystal Lake peine à retrouver la trace des enfants disparus, Joe se décide à faire appel aux services d'Eva. Celle-ci, devant l'ampleur de la tâche, contacte discrètement son mentor, la femme qui l'a initiée à la criminologie : la profileuse Hanah Baxter.

Avec ses méthodes spéciales, et en particulier son fameux pendule dont elle ne se sépare jamais et qui lui permet de mettre en évidence des éléments souvent décisifs, Hanah Baxter pourrait faire sortir tout le monde de l'impasse. Mais cela doit se passer presque clandestinement, pour ne pas froisser la police locale.

C'est alors que tout va s'emballer...

Pour les lecteurs qui apprécient qu'une série les balade et lui propose d'un volume à l'autre des situations et des intrigues différentes, les thrillers de Sonja Delzongle sont un must, ou pas loin. Après la chaleur insoutenable et la poussière du Kenya, le sang et un danger omniprésent, le malaise ressenti par les personnages, dans "Quand la neige danse", c'est quasiment tout le contraire.

Le froid, la neige, et pas quelques flocons, non, on parle d'un tapis bien épais, qui nécessite des raquettes pour se déplacer, pas de corps, pas de certitude sur leur situation exacte, l'enquête démarre de rien, ou de très peu... L'angoisse est bien là, mais différente parce qu'elle ne se concentre pas sur Hanah Baxter, elle se répartit entre les personnages impliqués.

On a bien un thriller en main : du rythme, des fils narratifs qui s'entremêlent, des rebondissements, des soupçons, des fausses pistes, du danger, du sang, aussi, c'est qu'on le veuille ou non la règle de ce genre de romans, mais aussi pas mal de ressorts psychologiques mis en branle au fil des événements relatés, de la progression de l'enquête et de la mise en place de l'intrigue centrale.

D'ailleurs, il est intéressant de voir que "Quand la neige danse" ne repose pas entièrement sur les épaules d'Hanah Baxter, censée être le personnage principal de la série mais finalement, presque en retrait. Joe Lasko est le véritable moteur du roman, Hanah, elle, travaille dans l'ombre un bon moment, avant de vraiment prendre les choses en main dans la dernière partie.

On retrouve ce que pouvait faire Maurice Leblanc ou Agatha Christie, dans certaines de leurs enquêtes où le personnage attendu se met en retrait, parfois s'efface carrément. C'est le cas, plus récemment, aussi, dans la série de Sire Cédric, autour d'Alexandre Vauvert, où le flic se fait parfois voler la vedette (comme dans "le Jeu de l'ombre" ou "De fièvre et de sang").

Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'Hanah joue les utilités, mais, et c'est peut-être mieux pour elle, la pression n'est pas uniquement sur elle, l'attention non plus, ce qui la libère de certaines de ses angoisses. D'autant que cette affaire de disparition d'enfants, ce père qui se démène pour retrouver sa fille adorée, tout cela la renvoie à son propre passé et à son père (c'est le sujet de "Récidive", qui vient de sortir).

On retrouve donc ce personnage qui affiche à la fois une assurance quand elle se concentre sur son enquête, mais aussi une réelle fragilité dès qu'on entre dans les questions plus personnelles. A elle de gérer cette dichotomie pour laisser parler son incroyable intuition et ses qualités d'enquêtrice. Et comprendre ce qui se passe à Crystal Lake...

Vous le savez, si vous suivez régulièrement ce blog, je suis sensible aux atmosphères et aux couleurs. "Dust" était étouffant et rutilant, le rouge était partout. "Que la neige danse" est noir et blanc, le noir de la nuit qui dure longtemps en cette saison et le blanc de la neige, omniprésente. Par ailleurs, on a la sensation que cet hiver pèse comme une chape et donne presque une sensation de huis clos.

La neige... Elle est un personnage du livre, comme la poussière l'était dans "Dust". Sonja Delzongle excelle dans cette mise en scène des éléments pour venir créer des atmosphères qui nourrissent ses thrillers, un peu comme on arrose une volaille en train de rôtir pour garder son côté moelleux. Euh, oui, ma comparaison est étrange, mais c'est vraiment ça : rien ne peut se faire en dehors de ce contexte précis qui est imposé et est inséparable de l'intrigue.

Et puis, il y a les relations entre les personnages. Parfois, dans les purs thrillers où l'action écrase un peu tout le reste, la psychologie et les liens entre les personnages sont le parents pauvres. On attend juste de savoir quand le héros et l'héroïne vont tomber dans les bras l'un de l'autre pour une scène torride et basta...

J'aime chez Sonja Delzongle son travail sur les personnages : elle examine les relations familiales avec une acuité qu'il convient de signaler : parents et enfants, relations fraternelles, relations de couples, également... Et "Quand la neige danse", croyez-moi, ce n'est pas le pays des Bisounours, ça dysfonctionne gentiment d'un peu partout.

De cette ambiance si spéciale à ces questions familiales tous azimuts, j'en suis arrivé à deux idées... La première, c'est "Psychose", d'ailleurs, il y a un indice qui ne trompe pas (et s'il m'a trompé, alors, l'inconscient de Sonja Delzongle aura parlé). A vous de le trouver, je ne le dis pas ici pour ne pas trop en dire, mais le lien est assez évident.

L'autre référence qui m'est venue est également cinématographique, sans doute moins connue. Je ne vais d'ailleurs là non plus pas entrer dans les détails, juste l'évoquer pour ne pas risquer de dévoiler trop d'éléments et, d'ailleurs, si vous n'avez pas encore lu "Quand la neige danse", il serait peut-être mieux de ne pas trop approfondir.

Cette référence, c'est "Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?", film de Robert Aldrich qui mettait en scène deux stars de l'âge d'or hollywoodien : Bette Davis et Joan Crawford. Deux stars qui, en 1962, année de sortie du film, ont vieilli et ont leur carrière derrière elles. Dans ce film, elles brisent leur image et offrent au spectateur un affrontement terrible, entre rancune et jalousie.

Pour qui a vu ce film ou en connaît le synopsis, certains éléments devraient vous renvoyer aisément à l'intrigue de "Quand la neige danse", sans qu'il s'agisse d'un copier-coller, évidemment. Ces deux films brillent par leur ambiance pesante et dérangeante, c'est aussi le cas du roman de Sonja Delzongle, qui devrait aussi vous surprendre en sortant de certains sentiers trop souvent battus.

Voilà une romancière qui ne nous épargne pas, qui nous malmène. Pas en utilisant des effets grandiloquents, de la pyrotechnie et une violence débridée. Ici, la violence est d'abord psychologique, même si ce serait réducteur de la limiter à cela. En revanche, le lecteur est régulièrement renvoyé à des situations personnelles qui, pour les besoins de l'intrigue, sont dévoyées.

C'est douloureux, viscéral, ça touche à l'intime et les révélations finales, jusqu'à cette scène de clôture glaçante (et c'est pas peu dire, vu le climat !), devrait vous remuer sérieusement. Avec une transition toute trouvée pour ce qui va venir et la prochaine intrigue mettant en scène Hanah Baxter, qui, si j'en crois la quatrième de couverture de "Récidive", devra affronter ses propres démons familiaux.

Son propre démon, son père...

Aucun commentaire:

Publier un commentaire