samedi 15 avril 2017

"Moi, je me regarde dans le miroir de la France et je me trouve jolie".

En ces temps troublés (oui, hein, vous avez remarqué aussi ?), voici un court mais passionnant roman qui aborde une question au combien délicate, celle des réfugiés. Et en adoptant leur point de vue, pas celle de la nation accueillante, enfin, si je puis employer ce mot, l'accueil n'étant décidément pas toujours la qualité première de notre cher et vieux pays... En prenant un peu de recul, en jouant sur les caractères des deux personnages centraux, en proposant un récit simplement centré sur l'humain, Paola Pigani nous offre avec "Venus d'ailleurs" (paru chez Liana Levi et désormais disponible dans le collection de poche Piccolo) une lecture profondément touchante, sans pathos, sans misérabilisme. Mais pas sans réfléchir aux difficultés inhérentes à un exil forcé, provoqué par la guerre. Alors, oui, c'est un roman à lire en ce moment, particulièrement en ce moment, car on y trouve des pistes de réflexion sur des sujets, hélas, toujours d'actualité.



Mirko et Simona sont frères et soeur et son originaires du Kosovo. Pour qui l'ignorerait encore, le Kosovo était une enclave albanophone en terre ex-Yougoslave et a été au centre, depuis la fin des années 1990, de plusieurs conflits à caractère ethnique, prolongement des conflits qui ont vu la Yougoslavie éclater.

En 1999, l'OTAN décide de bombarder les troupes serbes qui ont envahi l'enclave afin de leur faire rebrousser chemin. C'est à cette époque que Mirko et Simona vont, contrairement au reste de leur famille, choisir de quitter leur terre natale pour aller tenter leur chance ailleurs. Débute alors un périple dangereux et coûteux vers des terres qu'ils estiment plus accueillantes...

Après s'en être remis à des passeurs, ils se retrouvent au Chambon-sur-Lignon. Eux qui espéraient aller s'installer en Allemagne, c'est la France qu'ils vont découvrir. Et, après le centre de réfugiés, ce sera la ville de Lyon qui les voient arriver, au printemps 2001. Ils ont la petite vingtaine et c'est le premier jour du reste de leur vie.

Oui, mais, une vie dans un autre pays, dans une autre culture, avec une autre langue qu'il faut apprendre... Et puis, une fois accepté, ce qui est déjà parfois bien compliqué, il faut construire une vie : trouver un logement, un travail, créer des liens... S'intégrer, pour employer ce mot qui peut vite prendre un sens très rude...

Alors, Mirko et Simona s'attellent à cela, pour entamer une nouvelle existence, loin des bombes et des tensions ethniques qui perdurent, loin de la misère, aussi. Ils sont assidus, apprennent le français, étudient, trouvent du boulot, lui en travaillant sur des chantiers, elle comme vendeuse dans des magasins de fringues.

Mais, ils sont très différents l'un de l'autre : Simona est une jeune fille pleine de vie qui a bien l'intention de devenir française, définitivement française. Pour elle, le Kosovo appartient au passé et seul compte l'avenir, qu'elle n'imagine pas autrement qu'avec des papiers estampillés République Française, en bonne et due forme.

Elle a adopté le mode de vie à la française presque comme si de rien n'était et affiche sa volonté que rien ne la distingue des jeunes filles de son âge nées en France. C'est elle qui prononce la phrase placée en titre de ce billet et elle ajoute : "Les autres voient pas que je suis kosovare. Mon pays, il se tait". Du passé, elle veut faire table rase et entamer une nouvelle vie, sans remords ni regret.

Mirko est très différent : beaucoup moins expansif que sa jeune soeur, il est taciturne, discret, peine un peu plus à maîtriser le français, à comprendre comment fonctionne ce nouveau pays dans lequel il a atterri. Et puis, surtout, il conserve une terrible nostalgie de sa terre natale, assortie d'une certaine culpabilité à avoir laissé derrière lui la majeure partie de sa famille.

Il se renferme sur lui-même, vit dans un foyer, passe son spleen en taguant les murs des friches à l'abandon... Tout cela ne l'empêche pas de faire des rencontres, au contraire, mais cela ne lui permet pas de trouver l'équilibre et l'apaisement dont il aurait besoin. Bien sûr, la France a ses attraits, mais comment oublier d'où il vient ?

"Venus d'ailleurs", c'est le récit du parcours sur plusieurs années de ces deux personnages, aux caractères et aux aspirations tellement différentes, mais liées par leur fraternité. Deux parcours plein de contrastes qui viennent rappeler que rien n'est jamais acquis, rien n'est facile quand il faut repartir de zéro et loin de sa terre natale.

Paola Pigani, dont c'est le second roman, réussi à parler de ce sujet tellement complexe dans un pays qui n'en finit plus de vouloir se couper du reste du monde avec une immense délicatesse. Le mot qui vient naturellement à l'esprit, c'est humanité. Oui, il y a une grande humanité dans ce texte, simple, sans chichi, sans recherche de polémiques inutiles.

Bien sûr, la caractérisation des personnages n'est pas anodine, mais c'est aussi le jeu de la fiction, pour élargir le champ des possibles, la palette des émotions. Et cela fonctionne, jusqu'à un épilogue qui serre le coeur. On s'attache à Mirko et à Simona, à ce garçon un peu perdu, toujours sur la réserve, et à cette jeune femme déterminée et joyeuse.

On s'attache aussi à Agathe. Je n'ai pas encore parlé d'elle, mais il faut nous arrêter un instant sur cette autre jeune femme qui va rencontrer Mirko et se lier d'amitié avec lui. D'amitié, et sans doute d'un peu plus. Peu lui importe d'où vient ce gaillard pas bavard, elle apprécie sa compagnie. Mais ce qu'elle ressent et qu'elle peine à expliquer peut-il contrebalancer le spleen de Mirko ?

Agathe aussi est touchante. Aux yeux du lecteur, ses sentiments sont transparents mais semble glisser sur Mirko comme l'eau sur le plumage d'un canard. Attention, cela ne veut pas dire que le jeune homme n'a pas de coeur, qu'il ne ressent rien lui non plus, mais simplement que son sens des priorités diffère. Et Agathe, malgré tout, n'est pas au premier rang...

Curieusement, c'est Mirko qui se retrouve confronté à ces questions de sentiments, lui qui demeure un Kosovar et ne parvient pas à s'envisager comme un Français. Déchiré entre sa terre natale et sa terre d'accueil, il est trop indécis pour envisager une seconde de construire quelque chose de solide avec Agathe. Et pourtant, elle devient sa boussole, sa guide dans la ville de Lyon.

Lyon... Voilà le dernier personnage que nous évoquerons. La ville est omniprésente, on la voit sous des jours très différents, des beaux quartiers au bord du Rhône et de la Saône, jusqu'à ces friches industrielles qui renaissent peu à peu ou demeurent à l'abandon, vestiges du passé industriel désormais révolu de la capitale des Gaules.

Un décor que connaît bien Paola Pigani, puisqu'elle vit à Lyon, nous dit la quatrième de couverture. Et elle parle de cette ville avec une grande tendresse. Voilà pourquoi je mets la ville au même rang que les personnages humains : elle a droit au même traitement, bienveillant mais critique, aussi, lorsque, parfois, on aperçoit des zones d'ombre, des côtés plus sombres...

A travers ce roman, Paola Pigani nous emmène aux côtés de ces réfugiés dont, aujourd'hui, notre pays a bien du mal à envisager l'arrivée. Les contextes diffèrent, c'est évident, mais comment ne pas voir dans la démarche de Mirko et Simona celle de tant d'autres qui fuient la Syrie, l'Irak, la Libye, l'Afrique subsaharienne...

Dans bien des régions du globe, la guerre fait rage, la haine détruit l'humain avec un luxe d'imagination qui défie la raison. L'Europe, terre apaisée (le Kosovo est, me semble-t-il, le dernier conflit armé à avoir eu lieu sur notre continent), attire forcément ces hommes et ces femmes qui ne recherchent avant tout qu'un havre où vivre sans craindre que chaque journée soit la dernière.

Mirko et Simona eux aussi, en leur temps, ont quitté leur pays ravagé par la violence, pour s'installer là où ils pourraient vivre, tout simplement vivre. A l'époque de l'arrivée des deux personnages de "Venus d'ailleurs", eut lieu la construction du camp de réfugiés de Sangatte, qui, avant Calais, avant "la Jungle", avant d'autres lieux sinistres et indignes, cristalliserait l'opposition à la présence de ces réfugiés.

Comme la plupart de ces personnes qui souhaitaient traverser la Manche pour les îles britanniques, Mirko et Simona n'envisageaient pas de venir s'installer en France. Mais le destin n'obéit pas toujours. Sans doute existe-t-il nombre d'exemples de ces réfugiés qui ont trouvé leur place au sein de la société française.

Sans doute sont-ils des citoyens comme tant d'autres, peut-être s'apprêtent-ils à voter, eux aussi, dans quelques jours. Mais, parmi eux, il y en a aussi dont l'ambition, l'espoir, est de rentrer un jour dans un pays pacifié pour y poursuivre leur existence en sécurité. C'est le dilemme de Mirko, comme il l'est certainement de nombres des réfugiés qui fuient en ce moment leur pays déchiré...

Au moment où j'écris ces lignes, on célèbre le quarantième anniversaire de la mort de Jacques Prévert. Et, en repensant à "Venus d'ailleurs", c'est un texte du poète qui me revient en mémoire : "Etranges étrangers", qui s"achève ainsi :

Etranges étrangers,
vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.

Preuve que ces questions ne sont pas nouvelles, qu'elles se sont posées tout au long de l'histoire de notre pays, à chacune des vagues d'immigration qui ont marqué l'histoire contemporaine, depuis la révolution industrielle. Et qu'elles se poseront certainement encore dans les mois, les années à venir, alors que notre monde semble redevenir une vaste poudrière...

Et preuve qu'il est bon de lire "Venus d'ailleurs" et son récit tout en humanité.

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