dimanche 13 août 2017

"Nous ne pensons pas à la place des gens. Nous ne faisons que réaliser leurs rêves".

Lorsqu'on parle de littérature islandaise, ce sont les polars, ceux d'Arnaldur Indridason en tête, qui viennent naturellement à l'esprit. Pourtant, l'an passé, un auteur islandais s'est vu décerner un Grand Prix de l'Imaginaire pour un roman de science-fiction, un roman d'anticipation, une dystopie, choisissez le genre qui vous conviendra le mieux. Et non seulement ce roman est remarquable de profondeur, mais il joue aussi avec un humour sarcastique qui confine par moments à l'absurde. Bienvenue dans "LoveStar", d'Andri Snaer Magnason (en grand format aux éditions Zulma et désormais disponible en poche chez J'ai Lu ; traduction de l'incontournable Eric Boury), bienvenue dans un monde où un conglomérat tentaculaire s'occupe de tout avec, comme priorité, votre bonheur, de la naissance à la mort, et même après... Vous le sentez, le petit frisson désagréable qui descend le long de votre colonne vertébrale ?



LoveStar. C'est le nom d'un homme et celui de la société qu'il a fondée. Une société qui, petit à petit, s'est imposée et a su construire un empire sur une idée simple : la technologie sans fil. En connectant tout le monde à distance et en devançant n'importe quel désir, Love Star est devenu un gigantesque monopole qui a pris, mine de rien, le contrôle des vies des Islandais d'abord, puis au-delà.

Au départ, il y a des phénomènes inquiétants : les sternes arctiques, au lieu de migrer vers l'Afrique australe, s'installent sur la Tour Eiffel, rappelant la cage à poules des "Oiseaux", d'Alfred Hitchcock... A Chicago, ce sont des mouches à miel qui déferlent, chassant les habitant et rendant la ville à la nature et la transformant en une immense ruche fabriquant un miel d'une exceptionnelle qualité.

Quant aux papillons monarques, au lieu d'aller passer l'hiver au Mexique, ils prennent la direction de la banquise, couvrant la glace de la couleur rouge orangé de leurs ailes, et modifiant en profondeur l'écosystème, déroutant les malheureux ours polaires, incapables de se chasser puisque se voyant désormais comme le nez au milieu de la figure sur une banquise rouge orangé...

Ces dérèglements, se disent des scientifiques plus malins que les autres, viennent de la saturation de l'atmosphère terrestre en ondes de toutes sortes. Et si on pouvait maîtriser ces ondes, celles qui régissent les désirs, les prises de décision, et appliquer ce principe aux êtres humains ? C'est sur cette idée, et dans la plus grande discrétion, qu'a été fondée LoveStar, à Reykjavik.

Bientôt, grâce à cette technologie très innovante, LoveStar et son mystérieux fondateurs vont permettre à l'humanité de se libérer des appareils, des fils, de la connectique, des ordinateurs, des smartphones et tant d'autres outils désormais obsolètes. Désormais, on interagit directement avec l'esprit des individus, pour son plus grand bonheur.

La minuscule entreprise islandaise, qui a misé sur la discrétion, l'anti-marketing, une communication ultra-maîtrisée mais volontairement profil bas, assurée par le service iSTAR, s'est étendu et est devenu extrêmement puissant. Elle s'est surtout diversifiée, proposant de plus en plus de services sur mesure à toutes et à tous.

Ainsi, avec ReGret, on peut rembobiner la vie d'un enfant qui s'écarte du droit chemin ou ne répond pas aux ambitions de ses parents pour repartir de zéro ; avec LoveMort, la société s'occupe de tout lorsqu'un client décède. Un système de pompe funèbre pas tout à fait classique, puisque le mort est envoyé littéralement au ciel, où il devient une étoile...

Et puis, il y a InLove, un service qui trouve votre âme soeur, "la seule et unique", comme le veut la formule consacrée, grâce à de savants calculs prenant en compte les ondes de chacun et trouvant celles qui s'harmonisent parfaitement... La naissance, l'éducation, la mort, l'amour, toute activité humaine n'est plus qu'un phénomène scientifique entièrement maîtrisé de A jusqu'à Z...

De quoi assurer le bonheur de tous ? Vraiment ? Indridi, jeune homme apparemment sans histoire, n'en est plus aussi certain, quand le service InLove lui apprend que la femme qu'il aime, Sigurdur, va devoir le quitter pour rejoindre "son seul et unique" qui n'est pas lui... Et les sentiments, dans tout ça, n'ont-ils aucune place dans ce monde ?

Et la tendresse ? Bordel ! Hum... Désolé...

Alors que l'empire LoveStar semble avancer à sa vitesse de croisière, imposer sa vision strictement scientifique et contrôler une partie sans cesse croissante de l'humanité, quelques petits couacs se produisent. Tant en externe qu'en interne. Que se passera-t-il si ce modèle parfait est soudainement remis en cause ? Qu'adviendra-t-il de LoveStar, l'entreprise, mais surtout, l'homme ?

Cette société, décrite dans "LoveStar" par Andri Snaer Magnason, fait rapidement penser à celles que décrivirent en leur temps Aldous Huxley ou George Orwell. LoveStar, c'est le meilleur des mondes 3.0, une version ultramoderne du contrôle des esprits. Avec une différence de taille : ce n'est plus un Etat, une idéologie qui exerce ce contrôle, mais une entreprise commerciale...

Précisons que le livre est sorti à l'origine en 2002, et pourtant, il est d'une incroyable actualité. Le modèle LoveStar est à rapprocher de celui d'Amazon, par exemple, avec, en particulier, un travail de fond sur l'image, la communication et les services, assuré de main de maître par iSTAR, afin de se rendre carrément indispensable.

LoveStar possède sa novlangue, fait de ses clients ses premiers relais, y compris comme contrepartie de ses services (vous découvrirez ainsi les aboyeurs ou encore les hébergeurs clandestins, chargés de susciter les besoins, les envies, de façonner les opinions...), espionne allègrement ses clients pour mieux anticiper les réactions, joue sur l'instantanéité que lui procurent les ondes pour tout contrôler.

Oui, ce que décrit Andri Snaer Magnason a de quoi faire froid dans le dos, mais il choisit de recourir à la satire et donc à l'humour (noir et même absurde, particulièrement dans le final du roman) pour mieux dénoncer à la fois la société de consommation, mais surtout ce capitalisme sauvage qui voudrait nous imposer une façon de vivre et de penser, sans avoir l'air d'y toucher...

Un vrai pouvoir de suggestion, et parfois d'auto-suggestion, comme un hypnotiseur qui serait sans cesse en train de vous susurrer à l'oreille "vos paupières sont lourdes... Très lourdes... Vous dormez... Et quand je vais compter jusqu'à trois, vous aurez irrésistiblement envie de recourir aux différents services LoveStar... Même si vous n'avez besoin de rien... Surtout si vous n'avez besoin de rien..."

Le système imaginé par Andri Snaer Magnason n'est pas une entité anonyme, invisible, dont on ne devine pas tous les contours, comme ça peut l'être dans "1984", par exemple. Non, c'est une entreprise qui fait corps avec son créateur, au point de partager avec lui ce pseudonyme si particulier, si léger, si tendre, si rose... Si inoffensif en apparence : LoveStar.

Cet homme est un des personnages à part entière du livre, car c'est son destin qui se joue dans cette histoire. On le découvre très rapidement, dès les premières pages, dès qu'on fait sa rencontre en fait. Et l'on apprend un élément qui va rythmer le livre, d'une certaine manière, car il donne une unité de temps qu'il faudra respecter, à moins d'un hypothétique Deus ex-machina...

LoveStar... C'est un mystère, son identité, sa situation, on va en découvrir des bribes, on va, si ce n'est le cerner, effleurer sa personnalité. Il serait commode de voir en lui un super-méchant, un horrible personnage, un homme exécrable et cruel, avide et fou furieux... Or, il n'est pas le monstre assoiffé de pouvoir et d'argent qu'on pourrait attendre.

A l'inverse, on comprendrait mal que LoveStar soit une espèce de sain laïque. Il faut qu'il ait des défauts, des zones d'ombre, des ambiguïtés... Il faut qu'on sente aussi que sa création peut, tel Frankenstein, prendre le dessus sur lui, le dépasser. On ressent surtout l'usure d'un homme, sa solitude et son isolement, comme s'il était le seul que LoveStar ne pouvait satisfaire...

J'ai parlé de sainteté, et c'est vrai que Andri Snaer Magnason glisse une dimension quasi-religieuse, vous le découvrirez, une sorte de culte de la personnalité d'autant plus bizarre que LoveStar reste un personnage discret et mystérieux... Une image divine idéalisée, une sorte de Christ pantocrator, séparant les justes des damnés dans une espèce de jugement dernier où le client est roi.

Et puis, il y a cette histoire parallèle qui s'installe petit à petit, celle d'Indridi et Sigurdur. La quatrième de couverture (qui se trouve sur le rabat de la première de couverture en ce qui concerne l'édition Zulma, on cherche à nous embrouiller !) évoque des "Roméo et Juliette postmodernes", j'aurais plutôt vu Tristan et Iseult, mais bon...

Dans ce monde contrôlé à distance, où les algorithmes décident de tout, ils sont une anomalie, puisqu'ils ne sont pas, disent les calculs, les seuls et uniques l'un de l'autre... Un accident statistique qu'il va falloir corriger, comme si l'on voulait, une fois pour toutes, effacer toute émotion, toute réaction biologique et naturelle, tout processus humain...

Il y a quelque chose d'un post-humanisme (voire d'un transhumanisme ?) dans la démarche de LoveStar (et, là encore, on peut saluer les qualités d'anticipation du romancier islandais qui a su cerner bien en avance des phénomènes qui ont germé par la suite), dont l'entreprise retire à chaque activité humaine, à chaque étape de la vie ses caractères humains tels qu'on les définit aujourd'hui.

Le fil narratif impliquant Indridi et Sigurdur m'a rappelé, plutôt que des personnages très classiques comme ceux évoqués plus haut, le film de Michel Gondry, "Eternal sunshine of the spotless mind". Certes, Indridi, contrairement au personnage incarné par Jim Carrey, sait qui il poursuit. En revanche, Sigurdur est un peu dans la situation de Kate Winslet, poussée par une force qui dépasse son destin.

InLove a décidé qu'elle devait oublier Indridi, alors Sigurdur s'y plie, malgré elle, mais aussi mue par une certaine curiosité. Il n'empêche que cette histoire d'amour contrarié (et non impossible, toute la nuance est là), devient le moteur du récit et de la seconde moitié du livre, contrechamp à la situation de LoveStar, personnage et entreprise.

"LoveStar" est un roman de SF, c'est indéniable. Andri Snaer Magnason réinvente l'Islande, qu'il nous fait visiter tout en la transformant en une espèce de siège social dont LoveStar disposerait entièrement pour y mener certaines activités complètement démentes et farfelues. Un LoveStarLand, en quelque sorte (et vous verrez que ce nom n'est pas choisi au hasard).

Là encore, l'auteur anticipe l'histoire de son pays. Il pressent la crise de 2008 qui a faillit plonger le pays dans la banqueroute générale. D'une certaine manière, il dénonce aussi, à travers le contrôle qu'impose l'entreprise aux citoyens Islandais, en première ligne, ce qui a été entamé à la fin du XXe siècle sur l'île, ce fichage génétique général qui, sous couvert de science, a dérivé vers des choses bien moins glorieuses.

Mais, ne nous y trompons pas, la spécificité de l'Islande existe, mais ce que raconte "LoveStar" pourrait se passer n'importe où. Se passe même peut-être déjà. Sûrement. La force de la SF et de l'anticipation, c'est de tirer le signal d'alarme, de jouer les lanceurs d'alerte, en espérant qu'il ne soit pas déjà trop tard.

Un dernier mot, j'ai évoqué l'humour, très présent dans le livre, à travers un vrai talent pour le comique de situation. Cela allège bien sûr l'atmosphère, sans pour autant nuire à la gravité du propos. Une sorte de politesse du désespoir... Soulignons aussi une inventivité formidable, un univers très visuel et des scènes qui resteront en mémoire.

Beaucoup de clins d'oeil aussi à la culture populaire, au sens large. Aussi bien les sagas nordiques, les contes plus continentaux (à travers les loups, des loups un peu particuliers, je n'en dis pas plus) et puis des mythes nettement plus modernes, qu'on va imposer avec fermeté (comprenez : vous n'aurez pas le choix). Derrière cet aspect-là, il y a une idée géniale qui m'a fait mourir de rire autour d'un personnage connu dans le monde entier...

Mais, à l'humour, à la créativité, il faut aussi ajouter la poésie. La plume d'Andri Snaer Magnason est légère, fluide et on sent, dans les premières lignes du livre, mais aussi, au fil de l'histoire, à travers certains passages, qu'il aime taquiner la muse. De la douceur au trash, de la folie au désespoir, de l'humour à l'émotion, on est content d'être client de "LoveStar". Mais comme lecteur, uniquement...


On termine avec Andri Snaer Magnason, invité en mai dernier à Epinal pour les Imaginales. Il y a donné un passionnant entretien à Natacha Vas-Deyres. L'occasion d'entendre la langue si particulière qu'est l'Islandais, de saluer Eric Boury, le traducteur phare de l'islandais en France. Et de confirmer ce que je viens de dire sur les dimensions satiriques, humoristiques et poétiques de l'homme...

http://www.actusf.com/spip/Imaginales-2017-Entretien-avec,24764.html

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