mercredi 16 août 2017

"Toute l'île était un fantasme, et ceux qui y échouaient finissaient par se couler dans ces rôles prédéfinis, et lui-même devrait prendre garde à ne pas s'y laisser enfermer à son tour".

Lors du dernier Festival des Mondes Imaginaires, à Montrouge, en avril dernier, alors que nous discutions avec Jean-Luc Rivera (dois-je préciser que c'était à la buvette ?), j'ai fait la connaissance de l'auteur de notre roman du jour, qui nous avait alors dit quelque mot de sa nouvelle publication à venir. A l'écouter, ça donnait très envie et me voilà en train de rédiger le billet sur "l'Île de Peter", d'Alex Nikolavitch, disponible aux Moutons Electriques. Un roman qui revisite l'univers de Peter Pan et mène une réflexion sur les archétypes que créent la littérature, les personnages qu'on fige entre les pages, sur la pellicule ou avec des pixels, au point de leur supprimer toute liberté d'être. Une histoire dans laquelle le côté sombre de l'oeuvre de J.M. Barrie ressort plus nettement et les personnages que l'on connaît bien (ou que l'on croit connaître) nous apparaissent sous un angle différent... Un livre qui nous rappelle que nous avons bien grandi et que conserver sa part d'enfance est un combat quotidien...



En plein coeur de New York, un vieil homme semble perdu. On dirait qu'il revient dans la ville après une très longue absence et qu'il peine à se repérer. Dans l'intervalle, tout a bien changé et il ne retrouve pas ce qu'il cherche, entre les fast-foods et les boutiques de fringues qui n'étaient pas là à sa dernière visite.

Lui, ce qu'il voudrait, c'est une herboristerie, car il est revenu à New York pour refaire ses provisions de plantes. Des plantes aux effets un peu particulier et qu'on ne trouve pas n'importe où. Il lui faut donc non seulement une échoppe, dont le nombre semble avoir énormément diminué, et des tenanciers compréhensifs...

Pour cela, il compte sur ces billets verts qu'un cambiste lui a donnés en échange de ces vieux doublons espagnols en or. Oh, il a bien conscience que l'homme l'a arnaqué et lui a rendu une somme inférieure à la valeur des pièces, mais il n'est pas en position de faire un scandale. Il lui faut agir avec discrétion, car il ne devrait pas se trouver là...

Ce que ce drôle de bonhomme ignore, c'est que quelqu'un est déjà sur sa piste, à cause de ces fameuses pièces d'or... Joab, un ambitieux chef de gang haïtien qui aimerait bien s'approprier les secrets du bonhomme, a décidé de l'intercepter au plus vite. Ce même Joab que les flics surveillent depuis qu'il a éliminé les responsables d'un gang adverse...

Le drôle de bonhomme, avec son bonnet de marin sur la tête, est très méfiant. Aussi, quand il comprend que Joab le suit, il décide de se carapater. De rentrer chez lui. Quelques bouffées de sa pipe d'écume devraient suffire... Le temps de l'allumer et de tirer suffisamment dessus... Vite, on approche ! Une étrange fumée se dégage et...

... Et l'inspectrice Wednesday, du NYPD, qui se préparait à interpeller un drôle de petit bonhomme avec un bonnet de marin sur la tête pour savoir ce que lu voulait Joab, un des plus redoutables chefs de gang de Big Apple se réveille dans un endroit bien différent... Plus... exotique, on va dire. Un décor sans rapport avec les blocks qu'elle arpente habituellement, mais qui lui rappelle quelque chose.

Elle est sur une île, dirait-on, il y a un volcan, une forêt assez dense où se perdent quelques sentiers, des marécages, un vieux bateau est ancré dans une crique... Et lorsqu'elle aperçoit une étrange lueur virevoltante, elle comprend soudain ce que lui rappelle cet endroit : elle l'a vue dans un dessin animé qu'elle regardait lorsqu'elle était enfant ! Impossible !

Pourtant, Joab, qui lui aussi a été happée par la mystérieuse fumée sortie de la pipe du drôle de bonhomme, lui confirme qu'elle ne rêve pas... Elle est bien à Neverland, le pays où vivent Peter Pan, le garçon qui ne voulait pas grandir, l'horrible capitaine Crochet, la ravissante fée Clochette, les Indiens, emmenés par Lily la Tigresse et les Enfants perdus...

Sauf que bien des choses ont changé, depuis qu'elle a vu la version de Walt Disney...

Ca commence comme un polar bien noir, dans les rues de New York. Une ballade à la Scorsese autour de Tompkins Square Park, caméra à l'épaule, derrière cet étrange bonhomme... Et puis, à le fin du premier chapitre, on plonge dans tout autre chose, avec l'irruption du fantastique et l'atterrissage forcé de Wednesday (c'est son nom, son prénom, on l'ignore) à Neverland.

Lorsqu'on comprend où l'on a suivi l'inspectrice et ce vieux grigou de Joab, naturellement, notre âme d'enfant prend le dessus. Comme Wednesday, d'ailleurs, qui fait plusieurs références à Disney (mais jamais à Barrie, révélateur, non ?). Mais, l'émerveillement passe vite lorsque l'on comprend que ce Neverland-là n'a plus grand-chose à voir avec les souvenirs que notre imaginaire collectif a enregistrés.

En fait, c'est comme si on voyait l'envers du décor. Comme si on découvrait que Neverland n'était pas un simple décor, mais un bout de monde emprisonné quelque part... Une porte existe, elle a été empruntée dans un sens et dans l'autre, on l'a vu au début du livre, mais tous ceux qui habitent là ne semblent pas en avoir conscience.

Dans "L'Enfer du Troll", évoqué récemment sur le blog, des personnages fabriquent et vendent des boules à neige contenant de vrais personnages, eh bien, c'est un peu l'effet que m'a fait la version de Neverland imaginée par Alex Nikolavitch. Sans la neige, parce que l'île caribéenne s'y prête moyennement, mais avec le même sentiment de réclusion.

Je ne vais évidemment pas entrer dans les détails, car il vous faut découvrir les personnages que vous connaissez. On se croirait dans une télé-réalité : que sont-ils devenus ? Et c'est bien là qu'est le coeur de cette histoire, qui fait directement référence à l'univers de Peter Pan, mais lorgne aussi vers d'autres univers littéraires et cinématographiques à travers quelques clins d'oeil bien distillés.

Tous, nous avons des références, justement. Nous gardons des souvenirs de ce que nous lisons, de ce que nous regardons. Et, comme on s'abreuve aux mêmes sources, ces souvenirs deviennent communs. Si je vous dis "capitaine Crochet", certains visualiseront aussitôt le personnage de la version Disney, d'autres Dustin Hoffmann dans "Hook", mais personne n'imaginera sa propre vision du personnage.

Or, tout est là : un personnage, surtout lorsqu'il est aussi connu, lorsqu'il appartient à un univers aussi populaire que celui de Peter Pan, devient un archétype. Et il est désormais gravé dans l'esprit des spectateurs comme dans du marbre. Il se fige, comme pris dans la carbonite. Mais, souhaite-t-il cette espèce d'éternité, le personnage, hein, je vous le demande ?

D'ailleurs, à l'ère des réseaux sociaux, je suis toujours frappé par les réactions, par exemple, lorsqu'on apprend la mort d'un acteur ou d'une actrice. Ce n'est plus Carrie Fisher qui disparaît, mais la princesse Leia, ce n'est plus Alan Rickman qui s'éteint, mais Severus Rogue... Et derrière le personnage, l'humain s'efface, exactement comme dans "l'Île de Peter"...

A son tour, Wednesday se retrouve prisonnière de cet univers, avec un choix de possibilités très limité : rester là, et devenir, à terme, elle aussi un archétype, ou bien comprendre ce qui se passe à Neverland et pourquoi ce décor familier ne ressemble plus du tout aux souvenirs qu'elle en avait gardés. Tout en échappant aux multiples dangers que recèlent l'endroit...

Ne croyez pas que ce soit un roman figé, justement. C'est tout le contraire, c'est un court livre de 220 pages qu'on lit d'une traite ou presque qui ne baisse pas de rythme, en alternant différents points de vue, en croisant les trajectoires des personnages. On se croise, se jauge, se dispute, se réconcilie, se bat... Et c'est comme si l'arrivée de ces nouveaux intrus avait sorti Neverland d'un long sommeil.

On retrouve l'énergie et le mouvement perpétuel des versions cinématographiques, qu'elles soient animées ou avec de véritables comédiens. Pourtant, l'ambiance, on le ressent, a changé. Elle est fort sombre, vénéneuse, empoisonnée, et pas seulement par les vapeurs de soufre qui doivent émaner du volcan... Il y a de la violence dans l'air. Non, pire, du désespoir.

Alors, bien sûr, on pourra accuser Alex Nikolavitch d'avoir perdu son âme d'enfant et de vouloir, par jalousie, forcément, ruiner la notre... C'est un peu vrai, parce qu'on ressort un peu dépité d'avoir revu des personnages qu'on a aimés dans cet état. Mais vous verrez aussi tout le travail qu'il fait sur les personnages, jusqu'à une fin assez touchante.

Je fais attention à ce que j'écris, j'ai déjà repris plusieurs de mes phrases parce que je me laisse vite aller à vouloir parler de ce livre en en dévoilant trop... Il y a un mélange de roman noir, de fantasy, mais aussi d'humour, un Crochet toujours aussi détestable et un crocodile aux aguets, vous l'imaginez bien. Tout ne change pas non plus.

Et l'on comprend bien que tout le monde, à Neverland, n'est pas sur la même longueur d'ondes, que certains s'accommodent de cette situation figée quand d'autres y dépérissent. L'arrivée de Wednesday et de Joab est en quelque sorte l'ouverture d'une boite de pandore. Il suffit juste de savoir dans quel sens elle s'ouvre...

Un dernier mot, que je prends sur moi... On se souvient que Michael Jackson avait baptisé sa demeure californienne transformée en parc d'attractions "Neverland", en référence au pays imaginaire où se réfugie Peter Pan pour fuit la réalité. Je peux me tromper, mais il me semble que Alex Nikolavitch joue aussi avec cet élément dans son livre.

Je ne vais pas développer, mais mon mauvais esprit proverbial s'est amusé et a ricané de façon sardonique en découvrant ce "clin d'oeil", si je puis l'exprimer ainsi. C'est fait avec finesse et nuance, mais sans ambiguïté, en jouant non pas sur la facette "King of pop", mais plutôt sur les zones d'ombre du personnage... Une espèce de retour de manivelle un peu glauque...

Dans "l'Île de Peter", Alex Nikolavitch ne renverse pas les icônes pour le plaisir, par esprit de rébellion, ce qu'il bouscule, c'est finalement l'uniformisation de notre imaginaire collectif, et donc la sclérose de notre capacité d'imagination individuelle. Il veut redonner une certaine autonomie à ces personnages pris dans le feu des projecteurs.

Plus qu'une autonomie, une liberté.

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