mardi 13 mars 2018

"Si seulement ta mère n'avait pas été ta mère, et si par chance tu étais né d'un autre père, la gloire eût été à ta portée".

Il y a presque 20 ans, les éditions du Serpent à Plumes publiaient le premier roman de Bessora, "53cm", une satire au vitriol, mais extrêmement drôle, de notre société et de son système d'accueil des étrangers (déjà) défaillant. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts (et pas seulement sous le pont Mirabeau), Bessora a publié d'autres romans (dont certains font l'objet de billets sur ce blog) chez différents éditeurs et les éditions du Serpent à Plumes sont mortes et ressuscitées, même si seul le nom demeure de la maison d'origine. "Zoonomia", premier volet de ce qui sera une tétralogie intitulée "la Dynastie des boiteux", marque les retrouvailles en ce début d'année 2018 entre Bessora et le Serpent à Plumes. Un premier tome où l'on retrouve la patte de la talentueuse satiriste, capable de traiter avec une candeur pleine d'ironie les sujets les plus sérieux. Mais, ne vous y trompez pas, sous ce vernis, il y a de la colère, de la férocité, du dépit... Et ce n'est pas parce que ce cycle se déroule dans le passé qu'il ne nous parle pas de notre époque et de notre société. Attention, ça grince et ça décape !



Lorsqu'il débarque à Paris depuis son île Bourbon natale, Johann se rend directement à l'appartement de son père. Nous sommes en 1846, Louis-Philippe règne sur la France et le garçon a une quinzaine d'années et sa démarche est assurée, malgré un net boitement. Il est fort pressé de retrouver un père qu'il n'a quasiment pas connu, car il aspire à suivre la même voie que lui : devenir explorateur.

Il caresse même le rêve d'être le premier homme blanc à voir de près un gorille. Un rêve, c'est même une obsession, comme on peut en avoir à cet âge. L'aide de son père, qui connaît déjà bien l'Afrique, sera primordiale pour lui permettre de parvenir à cet objectif dans les années à venir, Johann en est absolument certain...

Mais, à peine a-t-il frappé à la porte de l'appartement familial qu'il déchante déjà. C'est une jeune femme qui lui ouvre la porte. Oui, c'est bien là que vit Jean-Marie Dechelieu, mais il n'est pas à Paris, il fait du commerce (j'aurais presque envie de mettre des guillemets à ce mot) du côté du Gabon et elle n'a aucune idée de quand il reviendra.

Elle n'a qu'une dizaine d'années de plus que lui, elle est charmante... et elle est sa belle-mère. Car Jean-Marie Duchelieu, le père de Johann, est marié, père de deux enfants dont cette femme est la mère. Et Johann, déjà boiteux, se sent un peu plus encore bâtard... De quoi nourrir un bon nombre de complexes, auxquels vient s'ajouter la couleur de peau de sa mère, noire...

Très vite, Johann emménage chez Juliette, l'épouse de son père, avec qui il s'entend bien. Peut-être même un peu trop. Il arrive à l'âge des premiers émois, elle est bien seule, avec son mari qui disparaît pendant de longues périodes sans quasiment donner signe de vie... Entre le garçon et sa belle-mère, une relation délicate, ambiguë se noue et ne doit qu'à la timidité du garçon de ne pas virer à l'adultère.

Il est trop tôt pour que Johann aille arpenter à son tour les forêts africaines, alors, Juliette l'aide à trouver un boulot. Ce sera aux Galeries Perrin, un lieu d'exposition où l'on présente aux Parisiens de splendides collections d'animaux empaillés. M. Perrin, qui espère un jour révolutionner la taxidermie, initie Johann à cet étrange métier, aussi proche que possible de son ambition d'explorateur.

Voilà donc la nouvelle vie de Johann en France métropolitaine. Un train-train s'instaure, entre l'image idéalisée de son père, la légende familiale que le garçon ressasse sans arrêt et cette belle-mère si désirable et tellement seule... Jusqu'à ce que le monde de Johann Bellion s'écroule encore une fois. Non, encore plusieurs fois...

Ainsi débute l'étonnante histoire de Johann Bellion, explorateur en herbe et garçon révolté contre un destin injuste et des origines contraires... Tout est dit dans le titre de ce billet : il était à deux doigts, enfin, à quelques gènes (mot qui n'aurait aucun sens pour Johann), de la gloire. Mais, boiteux, bâtard et noir malgré sa peau claire, il est sûr que sa vie est vouée à l'échec dans ce monde qui le rejettera forcément.

Il va connaître la France en pleine révolution, l'Afrique majestueuse et mystérieuse, secrète et impénétrable, mais aussi l'Amérique et d'autres coins d'Europe. Il va réaliser un bon nombre de ses rêves, susciter des polémiques, créer des scandales, se battre pour réussir envers et contre tous. Envers et contre ce père qu'il en vient à détester. Envers et contre lui-même.

Une course à la légitimité, à la respectabilité qui voudrait être rétroactive, pour effacer l'encombrant passé qu'il porte en lui, qu'il incarne, dans un monde qui ne l'acceptera jamais tel qu'il est. Les idées racialistes sont si ancrées dans l'esprit humain, qu'il en vient à haïr ce qu'il est, à adopter des comportements opposés à ce qu'il devrait faire, à tirer contre son camp...

Johann devient inconsciemment l'émule d'un personnage qui est beaucoup évoqué à travers le livre : l'abbé Grégoire. Figure de la Révolution française, partisan farouche de l'abolition de l'esclavage, sa vision du monde et ses écrits n'effacent pourtant pas le gouffre qui sépare Blancs et Noirs, dans les faits comme dans les esprits.

"Le meilleur allié du préjugé est souvent son détracteur", écrit Bessora dans un passage où elle évoque l'abbé. Cette phrase, je l'ai eu en tête pendant tout le reste du livre, j'ai failli la choisir comme titre de ce billet, car elle semble parfaitement coller aux agissements de Johann, jeune homme perdu, privé de repères clairs, incapable d'accepter cette double origine qui pèse sur lui comme une malédiction.

Soyons clairs, lorsque je dis cela, c'est évidemment en me plaçant dans l'optique du personnage. "Zoonomia" est une espèce de démonstration par l'absurde de tous les préjugés qui gangrènent la société occidentale au XIXe siècle, alors que les politiques impérialistes européennes vont franchir de nouveaux paliers, jusqu'à pousser le monde à la catastrophe.

En se révoltant contre ce père veule, égoïste, tricheur, loser, aussi, il faut le dire, qui a profité de la mère de Johann et qui, pire que tout, a menti (même si c'est par omission), Johann rejette purement et simplement ce qu'il est et ne cessera jamais d'être. Au lieu d'accepter ce qu'il est, il va singer (et le mot n'est pas choisi au hasard) ce qu'il n'est pas.

Dans son impossible quête, Johann, épaulé par le fidèle Banneka, va se retrouver en possession de deux objets très importants : une vieille bible qui s'ouvre presque toujours sur un passage particulier, extrait du Livre de Michée, marquée par un narcisse séché dont l'odeur entêtante continue de se répandre, et une pendule dont les aiguilles tournent dans le sens inverse de leur marche habituelle.

Oui, on est dans un roman historique, c'est vrai, mais l'histoire de Johann est aussi un conte qui ne commence pas par "Il était une fois" et ne risque pas franchement de se terminer par "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants". On flirte régulièrement avec des éléments que ne démentirait pas un roman fantastique.

Un mot sur ce Livre de Michée, qui n'est certainement pas le plus connu des textes bibliques. En exergue du roman, on trouve une citation tirée de ce livre de l'Ancien Testament, un passage qui reviendra ensuite régulièrement dans le cours du récit, comme une devise pour Johann. Comme une... prophétie ? Ah, ça tombe bien, c'est ce qu'il est, Michée, un prophète !

"En ces jours-là, dit le Seigneur, Je rassemblerai celle qui était boiteuse, et Je réunirai celle que j'avais chassée et affligée.
Je réserverai les restes de celle qui était boiteuse, et Je formerai un peuple puissant de celle que j'avais affligée".

Ce n'est pas seulement le personnage de Johann que fondent ces deux phrases, c'est tout ce cycle, toute cette dynastie des boiteux qu'elle sous-tend. Car le boitement de Johann est bel et bien un trait héréditaire, plus ou moins marqué d'une génération à l'autre. Quant à l'affliction et au fait d'être chassé, jusqu'à la formation d'un peuple puissant, dois-je expliquer ?

On peut poursuivre avec le narcisse, fleur qui tient une place importante dans l'histoire, et pas seulement celui qui sert de marque-page dans cette vieille bible. Son parfum capiteux est très présent, mais je n'ai pu m'empêcher de me dire que c'est aussi le symbole de l'égocentrisme de Johann, qui ne cesse de se regarder pour mieux se haït, au lieu de regarder loin devant.

De même pour la pendule qui tourne à l'envers, qui semble symboliser l'obsession du jeune homme pour ce passé familial qu'il traîne comme Atlas porte le poids du monde sur son dos. Jamais il n'envisage l'avenir, il n'agit que pour essayer de corriger le passé, et c'est sans doute son tort. Il y a une autre raison à cette pendule folle, mais on la découvre dans les dernières pages du livre, mais chut !

A travers ce personnage attachant, mais un tantinet agaçant, Bessora attaque donc un cycle qui va dénoncer le racisme de nos sociétés occidentales. Cette tétralogie débute donc au milieu du XIXe siècle, mais ces questions demeurent prégnantes de nos jours, on s'en rend compte au quotidien, et ce qu'elle met en évidence nous concerne donc tous.

Bessora recourt à son style habituel, une fausse naïveté pleine d'ironie (qui n'est pas sans rappeler l'écriture d'une Emilie de Turckheim) qui porte la narration. Bessora est une vraie satiriste, son "Zoonomia" est un véritable conte philosophique, dont la légèreté et la drôlerie apparente cachent en fait un regard acéré, une critique virulente et une colère rentrée...

Oui, on s'amuse fort à suivre Johann dans ses tribulations à travers le monde, mais les mots on un sens et ceux qu'emploient Bessora nous font régulièrement grincer des dents. Encore une fois, en adoptant ce regard à contre-champ, cette espèce de voix intérieure provocatrice et d'une franchise désarmante (la narration est à la deuxième personne, et tant pis pour ceux qui n'aiment pas ça ; je ne comprends pas ce qui vous gêne).

Moi-même, je fais attention aux mots que j'emploie sur ce billet, et ce n'est pas simple, croyez-moi... Il y a un élément particulièrement frappant, c'est l'usage de mots animaliers, très fréquents tout au long du livre, pour dénoncer la déshumanisation des personnes noires. C'est violent, douloureux, mais très efficace et bien amené...

On ressent tout le mal-être de ce garçon en quête d'une identité dont il puisse ne pas avoir honte (que cela est terrible à écrire !), sa volonté farouche d'atteindre la gloire, non pas par orgueil, même s'il y en a forcément une part, mais pour racheter l'accident qu'il considère être. Johann est en quête d'une rédemption pour une faute qu'il n'a pas commise, puisqu'elle n'existe pas.

Sauf dans le regard de la société...

Johann n'est pas sorti complètement de l'imagination de Bessora. Elle s'inspire d'un personnage incroyable que je découvre grâce à elle : Paul Belloni du Chaillu. Prenez le temps, maintenant ou plus tard, avant ou après la lecture du roman de Bessora, de jeter un oeil à sa vie extraordinaire, d'une richesse folle, véritablement romanesque.

Johann n'est pas Paul, il en est une émanation, mais son unique obsession sera l'Afrique, même si on évoque brièvement en fin de roman une passion pour le Grand Nord, commune à Johann et Paul. Chaque tome de la tétralogie sera l'occasion de mettre à l'honneur une personnalité méconnue (on en croise d'ailleurs déjà certaines dans ce premier volet) à travers un personnage de fiction qu'il aura inspiré.

Mais, si "Zoonomia" est une oeuvre d'imaginaire, elle a pour cadre une période très particulière, celle des grands explorateurs. Johann est persuadé d'être le fils spirituel de John Hanning Speke, de David Livingstone (you know : "Dr Livingstone, I presume ?") et de Richard Francis Burton, trois figures emblématiques parmi les explorateurs qui vont se lancer à la découverte de ce mystérieux continent qu'est encore l'Afrique au XIXe siècle.

Trois pères spirituels, c'est une bonne proportion pour remplacer un père défaillant, explorateur raté, trafiquant plus que commerçant, d'une lâcheté dans sa vie personnelle qu'on n'imagine mal contrebalancée par un courage sur le terrain. Johann est un rêveur, et sa quête de gloire passe par la succession de ces idoles, histoire de prolonger une dynastie qui ne soit pas celle des Duchelieu.

Mais, là encore, la médaille à un revers. Ces trois explorateurs, comme d'autres à leur suite, à l'image de Henry Stanley ou Pierre Savorgnan de Brazza (je ne les cite pas au hasard, ces deux-là, on va en reparler très vite), vont être, plus ou moins malgré eux, les vecteurs qui vont conduire, non pas à l'exploration de l'Afrique, mais bel et bien à sa colonisation et à sa soumission aux puissances européennes...

Enfin, dernier point, et il n'est pas mince : le titre de ce premier tome. "Zoonomia" est également le titre d'un ouvrage publié en 1794 par un certain Erasmus Darwin. Il s'agit du grand-père de Charles Darwin, et ce livre, qui est d'abord un livre de médecine, plante les premiers jalons de la théorie de l'évolution que concevra le petit-fils, à travers l'hypothèse d'une transmission des caractères acquis d'une génération à la suivante.

Les Darwin, encore une histoire de dynastie, mais du bon côté de la barrière raciale, celle-là... Pas comme pour ce pauvre Johann, au parcours tellement contrarié... Johann est une espèce de Don Quichotte qui charge les moulins à vent d'un monde qui, il en est persuadé, ne l'acceptera jamais tel qu'il est. Parce qu'une partie de son sang provient de personnes à la peau noire...

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