jeudi 22 mars 2018

"Baptiste pouvait s'évader, pas Yumaï".

Il arrive qu'on lise des romans en poche et qu'on les referme en se disant : mais pourquoi ne me suis-je pas jeté dessus dès sa sortie en grand format ? En voici un exemple, avec un roman douloureux, à la violence latente, encore une fois inspiré par l'actualité. Un roman qui vaut beaucoup par sa construction narrative très intéressante, jusque dans la mise en page. "Comment Baptiste est mort", d'Alain Blottière (désormais disponible chez Folio), est aussi un roman qui nous parle du désert, de la fascination et de la sérénité que ce lieu inspire, même au milieu du pire des chaos. Et, si l'on se doute autant que l'on redoute le dénouement, peu importe, l'objet de ce livre est ailleurs. Il est dans le bouleversant personnage de Baptiste et son destin terrible, sa candeur détruite et son avenir plus qu'incertain...


Il s'appelle Baptiste et il peine à raconter son histoire. En face de lui, un interlocuteur, dont on ne saura rien (est-ce un policier ? Un psy ? Un médecin ?) et qui essaye de lui faire raconter son histoire. Un dialogue qui peine à se mettre en place, le garçon est rétif, presque fuyant, il rechigne à dire ce qu'il sait, semble parfois ne même pas se souvenir de ce qui lui est arrivé.

Petit à petit, au gré de cette conversation décousue, tronçonnée par des moments de silence plus ou moins longs, le lecteur comprend que Baptiste a connu avec sa famille des moments extrêmement difficiles et douloureux. Sans jamais avoir de détails précis sur les événements, on devine que sa famille, ses parents, ses deux jeunes frères et lui, ont été enlevés en plein désert malien par un groupe djihadiste.

Lui seul a les réponses aux questions que se posent aussi bien son interlocuteur que le lecteur. A condition qu'il accepte de se livrer, ce qui semble bien compromis. Pour une première raison qui fait froid dans le dos : pour le garçon, Baptiste est mort, c'est Yumaï qui est revenu du désert. Yumaï, le guerrier. Du nom que ses ravisseurs lui ont donné...

La personne qui interroge Baptiste/Yumaï tâtonne, se reprend, s'adapte, s'adresse tantôt à Baptiste, tantôt à Yumaï, ne le brusque pas, ou au contraire, essaye de le bousculer un peu, avec tact pour ne pas qu'il se referme. Il n'obtient que très peu de choses en retour, une colère profonde, une haine, peut-être, un regard bien trop dur pour être celui d'un garçon de son âge...

Baptiste est mort, dit-il, mais c'est pourtant bien le garçon qui se prénommait ainsi que l'on a devant nous. S'est-il évadé ? Que son devenus ses parents, ses frères ? Dans quelles conditions l'a-t-on retrouvé et pourquoi seulement lui ? Qui étaient les ravisseurs, quel témoignage peut-il apporter à leur sujet afin qu'on essaye de les retrouver ?

L'impatience de l'interlocuteur est grande, mais il doit absolument la refréner pour ne pas risquer de définitivement braquer Yumaï... C'est un travail tout en délicatesse qu'il va falloir accomplir, attendre aussi que le retour au pays, la vie chez sa grand-mère et le temps qui passe permettent d'évacuer une partie d'un traumatisme qu'on devine profond...

Le lecteur, lui, est plongé en plein coeur de cette discussion, sans aucun repère, sans explication. Comme si on le poussait dans une piscine remplie d'eau glacée. On est éberlué, on assiste à ces échanges très particuliers entre ces deux êtres dont on ne sait rien, ou presque, et l'on doit piocher, ça et là, dans les maigres révélations qui en ressortent, les éléments permettant de comprendre.

C'est déroutant dans le fond, mais aussi dans la forme : Alain Blottière semble avoir écrit comme s'il retranscrivait un enregistrement. Pas de didascalie, pas d'indication de ton, pas de narration à proprement parler, juste des échanges à brûle-pourpoint. L'incipit, "Baptiste, raconte comment cette histoire a commencé", indique simplement qu'on a attaqué au début d'une séance.

Est-ce la première d'une série ? A-t-on pris les choses en cours ? On l'ignore, même si la logique voudrait que ce soit la première rencontre entre les deux personnages. Ils ont peut-être pu parler un peu avant de démarrer l'enregistrement, l'interlocuteur a peut-être expliqué ce qui allait se passer à l'adolescent, mais on n'en saura pas plus.

Déroutant dans la forme, car la structure même des phrases, la syntaxe et la mise en page du livre elle-même sont affectées. Les majuscules, la ponctuation sont irrégulières, parfois présentes, lorsqu'il s'agit d'un nom propre, ou des signes incontournables, comme les tirets cadratins qui marquent la prise de parole de l'un ou l'autre, ou les points d'interrogation.

Mais, c'est un texte presque déstructuré que l'on a sous les yeux, et je reviens à l'idée d'un enregistrement, car l'impression qui a dominé ma lecture, c'est que c'était écrit comme à l'oral. Une impression renforcée par ces sauts de ligne, nombreux, parfois plusieurs à la suite, qui semblent marquer des silences, souvent prolongés.

Ces silences, ce sont ceux du garçons, que se garde de rompre son interlocuteur. Il lui laisse le temps de répondre et n'intervient que quand il semble évident que Baptiste, ou Yumaï, ne dira rien de plus. C'est un duel, une espèce de poker menteur, un jeu de confiance réciproque qu'il faut établir et qui est très complexe à instaurer pour plein de raisons. D'un côté, comme de l'autre.

J'ai trouvé cette idée des sauts de ligne absolument remarquable, elle instaure une tension palpable bien plus que toute autre indication écrite ne saurait le faire. On se retrouve dans la salle, on s'imagine comme dans une série télé, devant une salle d'interrogatoire, avec ce grand mur et sa glace sans tain. On est derrière, invisible, on observe, on écoute. Et on a le souffle coupé, on est suspendu aux rares déclarations de l'ado.

L'interlocuteur essaye de faire parler Baptiste, ou Yumaï, qui répond par phrases courtes, presque elliptiques. Il faut régulièrement le relancer là où il s'est arrêté, lui demander d'expliquer plus précisément ce qu'il vient de dire. On change de sujet, on parle de lui, puis on revient à son histoire, à ce qu'on voudrait qu'il dise...

Ce premier chapitre, on le lit en apnée, ou presque, entre les incertitudes, le manque de repère, la compréhension diffuse de ce à quoi on assiste, le drame qui plane au-dessus de cette scène, et l'impression douloureuse qui se dégage de l'ado, une dureté terrible, une absence d'émotion qui glace. On tourne les pages, très vite puisque c'est un texte peu dense en termes d'écriture, mais certainement pas de sens.

Et puis, page 51, cette phrase, prononcée par l'interlocuteur, terrifiant pendant à l'incipit : "tu peux me dire comment Baptiste est mort ?" Le reste de la page est blanche, la suivante aussi, on change de chapitre et le lecteur est suspendu, comme lorsqu'on lit un thriller et qu'un chapitre s'achève sur un rebondissement qui vient nous frustrer et nous donner envie de poursuivre la lecture pour savoir la suite.

Mais là, avant de poursuivre, on expire, on relâche ce souffle retenu depuis quelques minutes. On a besoin d'un court répit avant de repartir. On se sent comme entre deux rounds d'un combat de boxe où les coups ont été rares, mais la tension énorme. La rencontre avec Baptiste, ou Yumaï, c'est un direct au foie, un uppercut à la pointe du menton... On est sonné, on doit encaisser...

Et l'on repart. Et soudain, le décor change entièrement, tout ce que je viens de décrire est balayé et laisse la place à une graphie, une narration beaucoup plus classiques et orthodoxes. Le lecteur est entré là où l'interlocuteur ne parvient pas à pénétrer : dans la tête de Baptiste, dans son esprit, appelez ça comme vous voulez.

Bref, on va découvrir ce que l'adolescent ne consent pas à révéler à celui qui l'interroge. Tout ? Vraiment ? Non, pas tout à fait, en tout cas, ne vous attendez pas à avoir de but en blanc les réponses aux questions essentielles qui sous-tendent ce roman. Disons que l'on part pour une divagation dans les souvenirs de Yumaï/Baptiste, dans ce jardin secret qui a poussé en plein coeur du désert.

Comme pour le premier chapitre, je ne vais pas entrer dans le fond de ce récit, il faut vous laisser découvrir tout cela. Sachez simplement que, par la suite, on va alterner entre une séance d'interrogatoire et une rêverie, entre le dialogue impossible et ce retour au calme, porté par des souvenirs à des années-lumières de ce qu'on attendait...

Et si c'était vraiment là qu'il fallait faire la différence entre Baptiste et Yumaï, bien plus que dans toute idée d'endoctrinement, de syndrome de Stockholm ou post-traumatique, de menace latente et de peur paralysante ? Parce que les différences entre ces deux séries de chapitres ne s'arrêtent pas juste à la présentation, à la forme, à la nature du récit.

Car cela passe aussi par le décor...

Je dois avouer que je découvre Alain Blottière avec ce roman. Or, voilà près de quarante ans que cet écrivain voyageur, qui partage sa vie entre la France et l'Egypte, nous dit sa notice biographique en ouverture du livre, a publié son premier livre, "Saad", qui lui valut ses premiers prix. J'ai aussi regardé de quoi parlaient ses livres précédents, et je l'ai fait en pleine lecture de "Comment Baptiste est mort".

Car, quelque chose m'a frappé et j'ai voulu chercher dans ce parcours littéraire une réponse à mes questions. Et, sans avoir tout scruté en profondeur, sans avoir tout lu, encore moins, j'ai eu la confirmation. Je ne crois pas me tromper en disant que l'une des passions qui traversent l'oeuvre d'Alain Blottière a pour objet... le désert.

Le récit de Yumai/Baptiste nous emmène au coeur de ce désert, mais surtout dans un endroit extraordinaire : une grotte. Existe-t-elle réellement, est-elle sortie de l'imagination de l'auteur ? Je l'ignore et je le regrette, car si elle existe, j'aimerais énormément en voir quelques photos... Bref, le désert du Sahara et cette grotte.

On a compris que l'enlèvement et a détention, que les conditions imposées par ses ravisseurs avaient profondément modifié l'esprit malléable de l'adolescent. Mais, ce que l'on découvre dans cette partie qui lui est propre et qu'il ne livre qu'au lecteur, c'est que la véritable expérience existentielle qui va bouleverser le garçon, c'est la découverte du désert...

Il impressionne, il effraie, d'abord, comme tout ce qu'on ne connaît pas, ou mal. Cette chaleur terrible, ce soleil impitoyable et ces nuits glaciales en retour... La crainte de la soif, les rationnements, la nourriture rare et peu variée... L'abandon, aussi... Ce que nous raconte Yumaï/Baptiste, c'est un extraordinaire rite de passage.

Avec, à la clé, la découverte du calme, de la sérénité, de la solitude dans ce qu'elle a de plus doux, presque agréable (surtout quand l'autre est d'abord synonyme de danger). Seul, Yumaï/Baptiste l'est-il vraiment ? C'est sans doute un peu plus complexe que cela, car, devant lui, s'étend un paysage certes hostile, mais vivant, changeant. Et cette grotte... Ah, vous verrez...

"Comment Baptiste est mort", c'est un roman plein de contrastes, de paradoxes, même. A la tension de l'interrogatoire, succède la zénitude du désert, une ambiance presque méditative, aux antipodes de ce qu'on ressent dans l'autre série de chapitres. Soudain, l'attitude de Baptiste/Yumaï prend un autre aspect aux yeux du lecteur, qui a accès à des informations inédites.

Rembobinons : nous avons un jeune garçon, sauvé in extremis du désert où il a été enlevé par des fanatiques religieux. L'a-t-on laissé pour mort ou s'est-il fait la belle, on l'ignore, et il ne veut pas le dire. Les premiers contacts avec son interlocuteur laisse un goût désagréable, parce qu'on se demande si le manque de coopération, l'amnésie avancée par le garçon ne cachent pas quelque chose d'effroyable.

En lisant "Comment Baptiste est mort", je n'ai pu m'empêcher de songer au personnage de Nicholas Brody, incarné par Damian Lewis dans la série "Homeland". Je pense au Brody de la première saison, incontestablement la meilleure, portée par une tension qui ne retombe qu'à la toute fin (hélas, pas celle prévue initialement par les scénaristes).

Toute cette saison repose sur l'ambiguïté de ce soldat américain longuement détenu par Al-Qaida au Moyen-Orient, libéré lors d'une action commando et soupçonné par la CIA d'être devenu un agent dormant islamiste, renvoyé dans son pays pour y perpétrer un attentat. Qui est vraiment Nicolas Brody, est-il le même qu'avant sa captivité ? Voilà l'enjeu de la saison.

On se dit la même chose à propos de Baptiste/Yumaï, après ce premier chapitre éprouvant. Ne serait-ce que par cette volonté affichée qu'on ne l'appelle plus par ce prénom, Baptiste, mais par ce nom que lui ont imposé ses ravisseurs, Yumaï. Baptiste est mort, Yumaï est revenu... Comprendre ce qui s'est passé, c'est aussi se faire une idée de la personnalité de ce garçon déboussolé...

Alors, Baptiste, l'adolescent un peu rebelle, mais c'est de son âge, ou Yumaï, le guerrier proclamé, ou encore ce garçon découvrant la vie au désert, coincé dans cette grotte si particulière, en se demandant s'il était condamné à mourir là ? Autant de personnalités très différentes, portant un univers très différents, carrément opposés...

Tout cela met en place une impression paradoxale où la sérénité acquise dans le désert entre en collision avec tout ce que véhicule (à tort ou à raison) la situation de Baptiste, enlevé par des djihadistes, revenus sans aucune assurance qu'il n'ait pas basculé du côté obscur de la raison. Guerre et paix, éternel refrain...

J'ai dévoré ce court roman (225 pages, mais en réalité moins que ça, puisque la partie "interrogatoire" est "allégée"), porté par ce contraste saisissant porté par Baptiste/Yumaï, ce qui le rend impossible à cerner. Au fil des pages, certaines choses apparaissent, certaines interrogations sont levés, les rôles s'affinent et la relation prend une tournure bien précise.

A l'arrivée, on ressort groggy de ce livre, tout en clair-obscur. Terme impropre, car la lumière comme les ténèbres qu'on rencontre dans ces pages sont d'une extraordinaire puissance. Les dernières lignes nous portent le coup de grâce. Et, soudainement, on perçoit le titre de ce livre d'une manière différente, avec fatalisme, colère, révolte. Et impuissance. Une terrible impuissance.

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