jeudi 29 mars 2018

"Les amis, c'est des ennuis".

Il arrive que les lectures s'enchaînent, portées par des histoires très différentes, mais brodant autour de thèmes voisins. En voici une nouvelle preuve, puisque, après "la Maison mystère", je me suis retrouvé avec plusieurs lectures sur le thème de la famille, et particulièrement sur la relation entre des mères et leurs enfants. Ce premier exemple nous emmène entre Belgique et Lorraine, entre Bruxelles et Metz, pour un roman sur des secrets de famille douloureux, des non-dits qui s'enveniment et des drames qu'on essaye de surmonter. "Ce feu qui me dévore", de Paul Couturiau (en grand format aux Presses de la Cité), est un roman qui lorgne vers le noir, par sa construction qui suscite l'interrogation, crée une sorte de suspense. L'histoire d'une jeunesse malmenée, gâchée, dont les séquelles demeurent longtemps après les faits. L'histoire aussi d'une libération, quand enfin on peut tout révéler sans peur de blesser quelqu'un. Un roman où l'écriture tient une place particulière, à la fois positive et négative...


A l'été 2000, Bernard enterre son père dans un cimetière messin. L'ambiance est pleine de tristesse, bien sûr, mais pas seulement. Les regards qui visent l'homme sont loin d'être emplis de compassion. Et lui n'est pas dupe : il sait que dans son dos, on jase. Que, pour beaucoup, il ne devrait pas être là, que sa présence est comme une insulte au défunt.

Une seule personne semble heureuse de voir Bernard, et c'est réciproque : Alexandra était une amie d'enfance, jusqu'à ce que la vie, les drames, les séparent. Ils doivent même se dire que si ces liens étaient allés au-delà de l'amitié, cela aurait pu changer bien des choses. Mais on ne peut pas changer le passé...

Bernard est désormais le dernier membre vivant de sa famille et Alexandra est la dernière à le relier à son enfance. A son passé. Au drame qui a frappé les siens et a profondément bouleversé son existence une trentaine d'années plus tôt. A la joie de revoir ce visage familier, de retrouver la complicité d'antan, se mêle une douleur profonde, persistante, mais aussi le poids écrasant du secret...

Car, en 1970, alors qu'il était encore un adolescent, Bernard a été jugé et condamné. Une lourde peine, quinze années de prison, pour un incendie volontaire. Aux yeux de tous, il était le coupable du feu qui a dévoré la maison familiale, sinistre au cours duquel sa mère est morte et son père a été très grièvement blessé, irrémédiablement défiguré.

Dans le quartier du Sablon, à Metz, la majeure partie des habitants était sûre que c'était lui, le pyromane. Ne l'a-t-on pas vu sourire devant la maison en flammes ? Et puis, il y a eu ce texte, écrit avant la catastrophe et qui décrivait par le menu ce qui s'est passé... Devant la cour, il s'est d'ailleurs à peine défendu, acceptant sa condamnation sans protester.

Son seul soutien, indéfectible, fut celui de son grand-père maternel. Un ancien pompier, ironie du sort, qui n'a jamais cru son petit-fils coupable. Sans doute parce qu'il avait en main des informations dont personne, hors du cercle familial et des amis proches, n'avait connaissance... Bernard n'a pas souhaité révéler tout cela.

Jusqu'à maintenant...

Sa nouvelle rencontre avec Alexandra va agir comme un déclic. Elle va le convaincre de raconter, enfin, ce qui s'est passé. Avant l'incendie, au moment des faits et même après. Bernard est réticent, mais sa résistance va céder et il va coucher sur le papier cette vérité qu'il a gardée pour lui jusque-là. Et ce texte, il va l'adresser, à retardement, à celui qui y aurait sans doute été le plus sensible : le juge qui l'a condamné.

Deux éléments forts : s'il se laisse ainsi convaincre par Alexandra, c'est parce qu'il ne peut plus nuire à personne, désormais. Toutes les personnes impliquées dans l'histoire sont mortes, sauf lui. Y compris ce magistrat à qui il écrira son histoire. Il ne s'agit donc pas d'une révélation publique, mais bien d'un moyen, enfin, de se libérer de trop lourds secrets (et le pluriel est important).

L'autre élément fort, c'est l'écriture. Car elle a accompagné Bernard tout au long de sa vie. Très jeune, il a commencé à jeter les mots sur le papier et, nourri par ses lectures, il s'imagine devenir un jour écrivain lui-même. Ce souhait, il va le réaliser, mais sans doute pas comme il le pensait, puisqu'il ne pourra le faire qu'après être sorti de prison...

Derrière les barreaux aussi, il a écrit. Une première tentative avortée de ce qu'il va réaliser à la demande d'Alexandra plusieurs décennies plus tard. Une manière de tenir le choc, de s'évader, sans mauvais jeu de mot, du morne quotidien carcéral. Bernard est un écrivain dans l'âme, il ressent ce besoin permanent d'écrire...

Et pourtant, le paradoxe de son existence, c'est que c'est cette passion, cette vocation, qui l'a mené en prison. Ce texte, ce premier jet de ce qui se présentait comme un roman mais était trop précis pour ne pas raconter une vérité... On n'a finalement retenu que le passage concernant l'incendie volontaire, on y a vu, non pas un aveu, mais un acte annonciateur, un plan...

On y a vu aussi un mobile, imparable. Sans se pencher plus que ça sur ce que Bernard racontait dans ce texte. Or, c'est bien là que se trouve le noeud de cette histoire. Celle d'une famille tout ce qu'il y a de plus ordinaire, en apparence, considérée, appréciée, mais recelant quelques noirs secrets, accélérateurs du drame qui couvait depuis longtemps.

"Ce feu qui me dévore" (pas besoin de consacrer des lignes à ce titre, entre sens propre et figuré), c'est l'histoire d'un garçon dont on se demande s'il est bourreau ou victime. Voire les deux, car hélas, on sait que cela n'a rien d'incompatible. On comprend bien vite qu'il y a anguille sous roche, que Bernard a choisi de taire ce qu'il sait et d'imposer ce silence à son grand-père.

Mais, l'heure est venue d'avouer. La formule est un peu abrupte, mais elle fait sens étant donné le contexte. Plus qu'un aveu, c'est une libération, je reprends le mot déjà utilisé en préambule. Enfin, il peut, sans retenue, dire ce qu'il a toujours su, expliquer le contexte du drame, donner une hypothèse alternative, une vérité qu'il a refusé de confier tout ce temps.

On pourrait discuter un moment du thème de la culpabilité dans ce roman, car il est central. Coupable, c'est le verdict du procès, alors qu'on doute très sérieusement que, sur le plan légal, il l'ait effectivement été. Mais la cour et les jurés ont décidé ainsi, la peine a été prononcée et accomplie, tout cela est à classer en pertes et profits, désormais.

Pourtant, c'est bien par culpabilité que Bernard s'est laissé condamner. Ce qui s'est passé, c'est de sa faute, il en est certain. Peut-être pas intentionnellement, mais, ce texte, cette vie, cette enfance, cette adolescence, cette souffrance, tout cela a suscité un effroyable passage à l'acte. Il n'y a pas eu de crime sans raison. Et cette raison, c'est lui...

Bernard est bien une victime, avant tout, même si la justice l'a qualifié différemment. Et, comme c'est souvent le cas, il est une victime qui a accepté son sort, qui a enregistré au plus profond de son être qu'il méritait ce qui lui arrivait. Que, s'il était ainsi traité, c'est qu'il y avait de bonnes raisons à cela, que ce qui était fait était juste...

Jusqu'à ce que l'adolescence arrive et que le regard change. Que la victime soumise enfin se rebelle. Bernard est né au début des années 1950, et ce n'est pas anodin : enfant, il se passionne pour "Salut les Copains", l'émission-phare d'Europe n°1. Son transistor est une de ses rares fenêtres sur le monde, pour lui qui est un garçon solitaire par la force des choses.

Quelques années après, les yéyés vont passer de mode, 1968 change la donne dans la société française et "Salut les Copains" disparaît, remplacée par "Campus". Une évolution que va ressentir Bernard et qui va l'influencer. La fin de l'enfance, l'entrée dans l'adolescence, la découverte de l'écriture, les premiers gestes de révolte, vite refoulés.

Allez, on a passé le gros du billet, on va pouvoir entrer dans des éléments qui vont flirter avec le spoiler. Promis, je fais attention. "Ce feu qui me dévore", c'est donc une histoire de famille, l'histoire d'un enfant malheureux, du moins lorsqu'il est avec ses parents. Malheureux, mais aussi vivant constamment dans la peur et donc, on y revient, dans cette culpabilité.

Un enfant isolé du reste du monde, un enfant qui n'apparaît pas aux yeux des autres comme une victime, justement, mais presque comme un bêcheur qui snoberait les autres. Un enfant qui peine à se construire, faute d'appuis, si ce n'est ce grand-père, dont la maison est un havre de paix, une oasis de bonheur, où enfin, on le respecte.

Des amis, il en a eu, la petite bande de la rue Dom Calmet, à Metz, bien vite dispersée. "Les amis, c'est des ennuis", lui a-t-on seriné presque chaque jour. Et lorsqu'on ne le lui a pas dit, on le lui a fait comprendre. Un conditionnement permanent que finit par intégrer l'enfant de lui-même, jusqu'à faire le vide autour de lui... Effrayant...

Et, si les amis, c'est des ennuis, que dire des amies ? Pardon, aucune misogynie dans cette remarque, mais bien un constat : autour de Bernard, ce sont les personnages féminins qui jouent les rôles les plus importants. Pour le meilleur et pour le pire. Parce que "Ce feu qui me dévore", c'est un peu le "Vipère au poing" de Paul Couturiau.

Le livre est porté par un personnage qui rappelle la Folcoche d'Hervé Bazin, mais ce que traverse Bernard est presque pire que ce qu'endurent Brasse-Bouillon et ses frères. En particulier, parce que Bernard est fils unique et qu'il ne va pas réagir par une haine farouche, mais par un fatalisme qui abolit toute résistance pendant un long moment.

Je dois dire que certains détails de "Ce feu qui me dévore"m'ont beaucoup troublé. Je connais un peu Paul Couturiau, pour l'avoir rencontré à plusieurs reprises lors de salons du livre et il m'a semblé qu'il y a beaucoup de lui dans le personnage de Bernard. Jusqu'à quel point ? Je l'ignore, mais c'est un sujet qui m'est cher, cette ligne de démarcation invisible entre réalité et fiction.

Le romancier s'inspire-t-il de lui pour construire un personnage pour ce qui est de l'âge, de l'origine géographique, des déplacements familiaux, de la culture, qu'il place ensuite dans une histoire totalement imaginaire ? je ne vous cacherai pas que je l'espère, car ce que nous raconte Bernard est d'une grande violence.

"Ce feu qui me dévore" paraît dans la collection "Terres de France", des éditions Presses de la Cité, qu'on qualifie toujours un peu vite, et souvent en se pinçant le nez, de collection régionaliste... Cela me semble injustement péjoratif et certainement faux pour ce qui est du présent ouvrage. Certes, il se déroule en Lorraine et en Belgique, mais c'est une histoire très universelle dans sa gravité.

Paul Couturiau signe ici un roman noir qui repose beaucoup sur cette construction narrative qui fait qu'on ne découvre que peu à peu la situation familiale de Bernard, et seulement en toute fin ce qui s'est vraiment passé lors de cette terrible soirée où le feu a dévoré une maison et ceux qui s'y trouvaient.

On pressent ce qui a pu se produire, on n'est pas dans un roman à enquête où il faudrait découvrir le véritable coupable, non, le sujet est ailleurs. Mais, en jouant ainsi sur la révélation des événements, le moment où, enfin, Bernard va pouvoir dire ce qu'il a sur le coeur depuis si longtemps, on fait monter une certaine tension.

Mais, vous le verrez, ce n'est pas la seule révélation du dénouement de "Ce feu qui nous dévore" et on referme ce roman encore un peu plus bouleversé. Je reprends l'analogie avec Hervé Bazin : "Vipère au poing" est un roman qui transpire une haine féroce, alors que, au contraire, il n'est finalement question que d'amour dans "Ce feu qui me dévore".

On pourrait d'ailleurs mettre le mot amour au pluriel, parce qu'il y a les amours réussies, les amours impossibles, les amours interrompues, les amours éternelles et d'autres éphémères... Tant d'amours refoulées dans un livre qui n'est, longtemps, que douleur et culpabilité... Ce jour d'enterrement, c'est sans doute le premier jour du reste de la vie de Bernard, enfin libre d'être un autre homme.

Résilience, rédemption, pardon, ce sont aussi des thèmes qui traversent ce roman, noir mais pas désespéré, sur une enfance perdue. Malgré cela, il en ressort une vraie nostalgie de cet âge, celui de l'insouciance, de la curiosité, des joies simples, qui s'est déroulée à une époque particulière. Et j'en garde l'image de ce grand-père, si bon, si aimant, un humain magnifique...

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