jeudi 8 mars 2018

"Le trône avait quelque chose de beau et de terrible. Il symbolisait à la fois la pérennité de l'Empire et la malédiction qui se lovait en son sein".

Euh, non, pas de G.R.R. Martin dans ce billet, ce n'est pas parce qu'il est question d'un trône qu'il faut tout de suite vous enflammer. En revanche, voici un excellent roman de fantasy français pour lequel vous pouvez vous enthousiasmer. Un univers riche et une galerie de personnages qui vaut autant pour ses personnages centraux que pour ses protagonistes secondaires. Une histoire sombre, pleine de créatures et de magie, qui nous emmène dans un empire en perdition. Il n'est plus vacillant, mais sur le point de s'effondres, ses bases inexorablement sapées. Ne manque que la pichenette qui le fera s'effondrer... "Les Seigneurs de Bohen", d'Estelle Faye (en grand format aux éditions Critic), est une fresque puissante, violente, à la fois sombre et pourtant pleine d'espoir, dans laquelle on retrouve des thématiques proches de celle développées dans la trilogie "la Voie de l'Oracle", mais cette fois dans un univers complètement imaginaire. Et qui, pour reprendre une formule gaullienne, s'étend de l'Atlantique à l'Oural, et même un peu plus loin...



Vingt ans auparavant, lorsqu'il s'appelait encore Valentyn, il a fui le monastère dans lequel il a grandi au beau milieu d'un effroyable incendie. Depuis, il est devenu Sainte-Etoile, personnage ambigu, trouble, qui a connu mille vies et mille péripéties. En dépit de son patronyme, il n'a jamais vraiment agi en saint, bien au contraire.

Mais, le voilà en quête de rédemption. Ou du moins d'une existence plus paisible que celle qui a été la sienne, bretteur, meurtrier et même gourou, lorsqu'il s'est entiché d'une spiritualité dévoyée... De cette vie passée, ne lui reste qu'un élément, ou plus exactement un compagnon de route, dont il ne peut se séparer : Mordred.

Et pour cause, ce... démon a été... greffé dans son crâne par une sorcière et depuis, ils doivent cohabiter. Sainte-Etoile ceint le plus souvent son front d'un bandeau pour que la vue de la... gueule de Mordred qui s'y trouve, n'effraie pas les gens qu'il(s) rencontre(nt). Entre eux deux, des conversations intérieures, où s'étalent leurs différends autant que leur étrange complicité, acquise par la force des choses.

Arrivé dans une région de Bohen qu'on appelle l'Ouave, Sainte-Etoile est retenu par le seigneur des lieux, ainsi qu'une Soeur de l'Epée, une religieuse possédant de sérieux talents de combattante. Le margrave souhaite leur confier une mission : retrouver son neveu disparu quelques jours plus tôt, peu après l'exécution d'une sorcière dans la cour du château...

Une sorcière d'une beauté à couper le souffle, comme en témoigne le tableau accroché au mur de la chambre où on a installé Sainte-Etoile. Un visage qui va le marquer... Bien plus que le sort du neveu du margrave. Mais, puisqu'il faut se sortir de cette situation délicate, il accepte de se mettre à la recherche du jeune homme, tout en pensant qu'une fois loin de l'Ouave, il laissera tomber...

Maëve est la fille d'un armateur des Havres, à l'ouest de l'empire de Bohen, au bord d'un océan qui permet à toute la région de vivre. Mais, depuis un certain temps, les Vaisseaux Noirs menacent en permanence la région. Ces phénomènes effrayants font craindre le pire à toute la côté et semblent se rapprocher un peu plus chaque jour. On craint des razzias.

Seule la magie semble pouvoir les maintenir à distance, mais pour combien de temps, encore ? Maëve est elle-même une morguenne, elle possède un pouvoir particulier : elle maîtrise le sel contenu dans l'eau. Un pouvoir mineur, au contraire de Lantane, sa compagne, bien plus puissante, mais qui ne peut se dresser seule face aux Vaisseaux Noirs...

Alors, les autorités, dont le père de Maëve, décide d'envoyer la jeune femme jusqu'à la capitale de Bohen, jusqu'au palais impérial, pour plaider la cause des Havres et obtenir le soutien de l'Impératrice, dont la puissance seule pourrait permettre de repousser définitivement ces maudits Vaisseaux Noirs.

Le temps presse, le danger est imminent, mais le chemin jusqu'à la capitale est long et semé de dangers. Mais les brigands qui infestent les routes ne sont pas les seuls personnages à redouter : la magie n'est pas très bien vue à Bohen... Il faudra donc aussi se méfier des représentants de l'ordre que la découverte d'une morguenne pourrait pousser à sévir...

Wens était un homme sans histoire, amoureux et envisageant la vie avec optimisme. Jusqu'à ce qu'on vienne l'arrêter chez lui, avec Sélène, sa jeune soeur aveugle. Leur crime ? Avoir été en possession d'un livre interdit. Une machination sournoise qui vaut aux deux jeunes gens d'être condamnés aux travaux forcés dans les mines de Katow-Ser.

Le genre d'endroit dont on ne revient pas. Ou rarement. Si on ne se crève pas au boulot, si on résiste aux traitements infligés par les gardes, à la nourriture chiche et à l'hiver glacial, si on échappe aux goules qui infestent les galeries... Wens craint d'abord pour sa soeur, bien plus fragile que lui, mais il veut aussi comprendre pourquoi on les a piégés...

Jusqu'à ce qu'il fasse la connaissance de Janosh. C'est un Essène, mais sa communauté l'a rejeté pour sacrilège. Né dans le ghetto, il en a été chassé par les autorités religieuses, après avoir été torturé. On lui a coupé la langue, on l'a châtré... Désormais dans les mines, sa férocité fait trembler aussi bien les autres prisonniers que les gardes.

En outre, Janosh maîtrise une forme de magie très particulière. Mais, il a besoin d'un... auxiliaire pour qu'elle puisse se développer. Et ces manoeuvres ne sont pas sans danger, en particulier pour celui que Janosh choisit pour être l'instrument de son pouvoir. Et, cette fois, c'est Wens qu'il a désigné pour être initié et former avec lui un duo très puissant. A condition qu'il survive...

Voici donc le trio de personnages centraux de ce roman. Ah, non, j'en oublie encore un : Ioulia la Perdrix. Comment l'oublier, puisqu'elle est la narratrice de cette histoire, dans laquelle elle intervient assez régulièrement, entre les chapitres mettant en scène Sainte-Etoile, Maëve ou Wens, au cours de prélude, qui apportent un complément d'informations au récit central.

D'elle, je ne dis pas plus, car son rôle véritable n'apparaît que plus loin dans le roman et on comprendra alors de quelle position privilégiée elle a pu observer tous les autres. Tous, car autour de nos trois protagonistes principaux, il y a un grand nombre de personnages secondaires (tremble, toi qui est perdu dès qu'on dépasse deux personnages !).

Des seconds rôles, comme on dit, mais qui servent tous l'intrigue à leur manière, parfois sur de très courtes périodes, d'autres fois de manière moins éphémères. Il faut dire que, outre cette construction chorale, Estelle Faye nous a mitonné un roman où tout fonctionne par paires, par tandems, qui ne sont pas immuables. Ils évoluent, changent au gré des histoires.

Mais les personnages eux-mêmes sont doubles. Le plus évident, parmi ceux que j'ai cités, c'est Sainte-Etoile avec son démon greffé. Mais, ce n'est pas le seul dans ce cas, vous le découvrirez,, et cette dimension particulière, qu'elle touche le physique, la personnalité ou, tout simplement, les aspirations des personnages, tient une place importante dans l'histoire.

Les personnages secondaires ont un rôle fondamental dans la construction du récit : ils vont créer les intersections entre les trames mettant en scène Sainte-Etoile, Maëve et Wens. Grâce à eux, ça bouillonne, ça se bagarre, ça se révolte, ça se prépare à renverser un pouvoir aux bases pourries... A envisager un avenir et un destin différents, sous les signes de la liberté et de l'égalité.

Il y a énormément de choses dans "les Seigneurs de Bohen", roman de près de 600 pages, et du genre bien dense. Le titre peut sembler trompeurs, ces seigneurs ne sont pas ceux que l'on croit, la dynastie au pouvoir étant dans une situation de plus en plus difficile, entre tensions et ambitions personnelles, folie et découragement.

Dans mon introduction, je parle de cette Europe de l'Atlantique à l'Oural, je comprends que l'expression puisse surprendre, d'autant que Bohen est un univers créé de toutes pièces par Estelle Faye. Alors, il faut expliquer un peu tout cela. L'expression du président Charles De Gaulle m'est venu en découvrant les principaux décors de ce roman.

Précisons que l'on trouve une carte au début du roman, ce que je vais évoquer par la suite n'est donc que comparaisons pour planter un décor, donner des impressions, jouer sur les références qu'Estelle Faye déploie tout au long du livre (et je ne vais pas toutes les évoquer, certaines régions n'apparaissant que tardivement dans le récit, pour des raisons bien précises).

La steppe, d'abord, et puis, l'Ouave qui, par bien des points, nous transportent dans des lieux qui nous rappellent les régions slaves. Jusqu'aux sonorités des noms des personnages, comme le margrave, Andreï Valadine, sans oublier les créatures que l'on rencontre, comme les vodianoïs que Sainte-Etoile et soeur Domenica doivent combattre, par exemple.

De l'autre côté, il y a les Havres, ces côtes découpées le long d'un océan... Soudain, on quitte la steppe pour un décor très différent, rappelant la Bretagne et la culture celte. On retrouve le même principe du jeu avec les noms propres et quelques appellations, comme la morguenne, qui renvoie à la culture celte.

Ajoutons cette culture de la mer, propre aux gens des Havres, et ces Vaisseaux Noirs, qui rappellent "le Hollandais volant", ou plutôt une flotte de Hollandais volants. Et les pouvoir des morguennes qui sont tous en lien avec l'océan, l'eau, dont le pouvoir du sel que Maëva apprendra à perfectionner au fil de son périple. Et, même loin des côtés, toujours elle chérira la mer...

Enfin, il y a le coeur de Bohen, sa capitale Serna Chernik et ses alentours. Si l'impression première est de retrouver la Pologne, c'est en fait plus largement à l'empire Austro-hongrois que l'on songe, un empire très composite, rassemblant de nombreux peuples et qui se délite petit à petit, alors qu'une envie de prendre leur destin en main gagne ces peuples.

On peut ajouter à cette mosaïque un élément forts qui est la culture juive ashkénaze, jusque dans ses mythes et ses croyances. Jusque dans les persécutions subies, également, puisque les Essènes (nom rappelant d'ailleurs les Esséniens) doivent vivre dans des ghettos dans les principales villes de Bohen, à l'image de la famille de Janosh...

Je suis déjà long, d'autres références, plus historiques, vous apparaîtront peut-être en lien avec tout ce qu'on vient de dire. Mais, il nous faut évoquer l'un des thèmes forts de ce roman qui concerne les croyances. J'ai beaucoup parlé de la magie, jusqu'ici, y compris de la méfiance et des interdits qu'elle suscite. Mais, il y a d'autres éléments qui fondent la société impériale de Bohen.

Une religion s'est imposée à tous, la religion du Dieu-Lumière, dont l'église est aujourd'hui dominante, avec un pouvoir politique, pardon, idéologique, non négligeable. C'est ce dogme qui a fait table rase du base, a littéralement effacé les origines de Bohen pour imposer sa vision. Une vision qui repose sur l'hégémonie de l'humain sur le monde et sur toute autre créature, y compris surnaturelle.

Voilà où l'on retrouve des thèmes proches de ceux de sa trilogie "la Voie des Oracles" (dont les trois tomes sont désormais disponibles chez Folio), la prise de pouvoir de l'Eglise catholique en occident à la fin de l'Antiquité, propulsant l'Europe dans le Moyen-Âge et reniant les croyances païennes et les mythologies afférentes.

A Bohen, c'est exactement cela : les légendes du passé ont été mises sous le boisseau par la volonté de l'Eglise, au nom du Dieu-Lumière. Toutes les créatures surnaturelles, qui vivent pourtant sur le territoire de l'empire, ne sont plus les bienvenues, considérées comme des monstres, traquées, et la magie elle-même est un sujet tabou.

Or, on va découvrir plusieurs choses dans le cours du roman : oui, la magie est mal vue, mais elle peut concernée n'importe qui, du haut jusqu'en bas de l'échelle sociale. De même, les créatures surnaturelles se cachent et essayent de vivre en marge, parfois en enfreignant les lois. Mais le risque est énorme, les geôles de Bohen s'avérant particulièrement sordides et ses bûchers nombreux...

Pourtant, la domination de l'Eglise est remise en cause et cette contestation du dogme, remettant les légendes des origines sur le devant de la scène, coïncide avec la remise en cause du pouvoir politique. La rébellion que l'on sent dans l'air se nourrit de ces révélations, qui se répandent comme une traînée de poudre. Mythes ou histoire ? Le sujet semble particulièrement sensible...

Jusqu'ici, les romans d'Estelle Faye que j'avais lus se déroulaient dans des univers s'inspirant de la réalité. Avec Bohen, elle crée un monde de toutes pièces et nous plonge dans cette époque troublée, violente et sombre, aux côtés de personnages qui, eux aussi, semblent en permanence osciller entre la lumière et la tentation de l'obscurité.

Pas de héros sans peur et sans reproche, à Bohen, mais des personnages fragiles qui deviennent forts et des personnages forts que les événements fragilisent. Des destins se nouent, certains héroïques, d'autres beaucoup moins, les personnalités se révèlent, y compris aux intéressés eux-mêmes. Mais chacun va tendre vers un idéal, un accomplissement, du moins ce qu'il envisage comme tel.

"Les Seigneurs de Bohen" est un roman de dark fantasy, c'est vrai, mais jamais l'obscurité ne parvient à s'imposer complètement. Au contraire, on veut croire qu'une certaine lumière va finir par prendre l'avantage, qu'un jour nouveau va se lever sur Bohen, portée par ces nouveaux seigneurs. On veut croire, car il est sans doute encore trop tôt pour en être sûr.

La fin du roman est très ouverte, promesse d'un futur retour en Bohen (sans doute l'an prochain ?). Retrouvera-t-on juste l'univers avec une histoire et des personnages différents, ou bien renouera-t-on avec ceux que l'on quitte à regret, après les avoir suivi dans ces aventures mouvementées ? Affaire à suivre, mais l'envie de voyager à nouveau dans cet univers est forte, et je ne crois pas être le seul à l'exprimer.

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