jeudi 26 janvier 2012

"La vengeance est une justice sauvage" (Roger Bacon).

Un livre recommandé par James Ellroy et bientôt adapté au cinéma par Oliver Stone, en voyant ça, on se dit d'emblée qu'on a affaire à un roman sans doute très noir et qui doit dépoter. Ames sensibles, s'abstenir ! Voici "Savages", titre original conservé par la maison d'édition française, un livre signé par l'auteur américain Don Winslow et publié en grand format par les éditions du Masque. Un livre dont la couverture va vite vous faire entrer dans le vif du sujet ou, en tout cas, vous donner une idée plus précise de ce qui est au coeur de cette histoire violente et bien déjantée, servie par une écriture haletante et inventive.


Couverture Savages


Ophelia, surnommée O, aurait tout d'une bimbo basique telle que la Californie du Sud nous en offre en nombre... Fille d'une mère ultra-possessive, qui change de mari aussi souvent qu'elle change d'activité principale pour canaliser son oisiveté... L'argent n'est donc pas un problème pour O qui, sous des faux airs de gourde frivole et dépensière, cache un tête bien pleine et un caractère bien trempé.

Très portée sur le sexe, à la limite de la nymphomanie, O fréquente deux garçons aussi différents que complémentaires et qui, chacun dans son genre, la satisfont sur bien des plans, et pas seulement physiquement. Non, O aime également ces deux hommes, Ben et John, qu'elle a surnommé Chon.

Chon est un ancien combattant qui a fait l'Afghanistan dans le prestigieux corps des Marines. Autrement dit, c'est une espèce de brute qui n'a rien oublié de tout ce qu'on lui a appris sur le terrain et ailleurs. Légèrement dénué de sentiments, en tout cas en apparence, il laisse très peu paraître ses émotions et ne refuse pas la castagne lorsque cette possibilité se présente. Taciturne, il a pour expression favorite une expression on ne peut plus claire pour exprimer ce qu'il pense la plupart du temps : "fuck you"...

Ben, lui, est issu de la grande bourgeoisie juive et libérale (au sens américain du terme, donc à l'aile gauche du parti démocrate). Ses deux parents sont psychanalystes et ont donné à leur rejeton la meilleure éducation possible, même si Ben a aussi profité de la plus grande liberté (libéralité ?) pour s'épanouir et devenir un jeune homme extrêmement prometteur, détenteur de deux doctorats, le premier en marketing, le second en botanique.

Parfait reflet de son milieu social d'origine, Ben a, d'une certaine manière, répondu aux attentes parentales en devenant très tôt millionnaire et en utilisant cette fortune à très bon escient : il passe le plus clair de son temps dans des régions ravagées par les guerres, les épidémies ou la famine pour y monter des fondations venant en aide à ces populations en détresse...

Mais d'où vient donc cette fortune ? D'une petite affaire florissante qu'il a mise en place avec son amie Chon, pour la partie logistique, une petite entreprise qui ne connaît pas la crise, comme dit la chanson, car le marché qu'il a choisi de conquérir est en expansion permanente et, avec son savoir-faire, tant en terme de marketing, pour promouvoir sa production, qu'en terme de botanique pour mettre au point le meilleur produit possible, il a su accroître rapidement ses parts de marché pour devenir le number one en Californie du Sud.

Et, son produit, c'est la meilleure herbe de tout l'Etat, de l'hydro, en fait, un cannabis cultivé hors-sol, dont Ben est capable d'ajuster parfaitement les teneurs en principe actifs pour répondre idéalement aux attentes de sa clientèle. Et, apparemment, cette came-là, elle déchire...

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des monde pour le trio O/Ben/Chon, jusqu'au jour où les garçons reçoivent une vidéo peu sympathique par mail : on y voit des corps décapités et les têtes qui vont avec... Une menace à peine voilée de la part d'un concurrent bien moins regardant sur les méthodes et la discrétion que Ben & Chon.

En effet, mis au parfum des produits proposés par les garçons, ainsi que des colossaux bénéfices qu'ils en retirent, le cartel de Baja, un cartel mexicain qui entend s'implanter durablement en Californie et, au passage, éliminer la concurrence par n'importe quels moyens, même violents, a décidé de faire main basse sur la florissante petite entreprise... Un projet simple : Ben et Chon continuent à produire la meilleure herbe possible, le cartel ramasse les bénéfices.

Une proposition inacceptable pour Ben & Chon, qui déclinent l'offre malgré la menace larvée, et vont jusqu'à envisager de changer de vie pour ne pas laisser de possibilité au cartel de tirer profit de l'affaire qu'ils ont montée pacifiquement et pour le bien de leurs clients, et non, dans le but de faire de cette clientèle des esclaves accros prêts à se ruiner pour leur dope favorite.

Mais, le cartel de Baja prend ombrage de ce refus catégorique. Et, pour montrer qu'on ne plaisante pas avec ses offres, il passe à la vitesse supérieure, kidnappe O et menace de la décapiter elle aussi si les deux garçons ne cèdent pas.

Il faut dire que la Californie du Sud est un marché juteux qui attisent les convoitises de nombreux narcotrafiquants mexicains qui se font une concurrence sans merci et particulièrement sanglante de l'autre côté de la frontière... Le cartel de Baja, l'un des plus anciens de la filière, se voit pris en tenaille par de nouveaux et ambitieux concurrents. De quoi inquiéter sérieusement le chef de ce cartel, Elena la Reina. oui, une femme, voilà une autre originalité dans cet univers ultra-macho. Mais, le cartel appartient depuis longtemps à sa famille, elle n'entend pas s'en séparer si facilement et le marché sud-californien serait une aubaine pour elle.

Mais, en choisissant de prendre O en otage, choix pourtant logique pour faire plier Ben & Chon, la Reina a commis une erreur fatale : O est tout pour les deux garçons, prêts à faire n'importe quoi pour la sauver. Y compris partir en guerre, à deux contre tout un cartel, contre les ravisseurs de la jeune femme.

Et voilà comment cette "OPA" hostile va tourner en un jeu de massacre où aucun des camps ne fera de quartier...

Pas étonnant que Oliver Stone s'intéresse à ce livre, il y a du "Tueurs Nés" dans cette histoire où la morale n'a guère de place, surpassée par une sorte de code de l'honneur reposant sur l'orgueil, le pouvoir et la cupidité. "Savages", c'est un roman noir américain dans la fidèle tradition de ce genre, avec la touche cynique qui va bien, sans doute plus appuyée encore que chez les maîtres du genre que sont Chandler ou Hammett.

Un roman noir hyper violent, avec des fusillades dans tous les sens, des règlements de comptes en veux-tu en voilà, du sang qui coule à flot, etc. Bref, de quoi justifier ce titre : "Savages", les sauvages.

Mais c'est aussi une satire de la société américaine actuelle, une société qui ne repose que sur le matérialisme, l'hédonisme, l'argent facile, qui ne croit plus en rien si ce n'est à l'argent roi, une société qui a érigé ses propres idoles, et tant pis si elles ne sont pas franchement portées à l'humanisme et même carrément nuisibles à un système de valeurs plus traditionnel.

Outre la question de la drogue, ce mode de vie s'incarne en la mère d'O, qu'elle surnomme RAPU (comprenez Reine Agressive Passive de l'Univers), la caricature de la riche oisive qui ne sait plus quoi faire pour ne pas s'ennuyer dans ce monde sans idéal, parce que l'argent ne peut acheter qu'un bonheur matériel, et rien de plus.

Mais tous les personnages du livre, des plus importants aux plus secondaires, vivent tous pour essayer, par n'importe quel moyen, de gagner de l'argent, vite, bien et beaucoup... Ou, au pire, de sortir de leur condition sociale pour accéder à des catégories supérieures, chose essentielle pour certains Mexicains, dont la communauté est devenue une des nouvelles têtes de turc de l'Amérique. Mais, tout cela se conjugue pour donner l'impressionnante concentration de traîtres, de taupes, de corrompus, de lâches et de gens sans scrupule présente dans ce livre.

Même la philanthropie de Ben, pourtant sincère, bien que reposant sur le trafic de drogue, est tournée en dérision par l'auteur, et même en ridicule par Chon, qui porte un regard décapant sur ces activités si généreuses et sur la culpabilité très judéo-chrétienne dans laquelle vie Ben, jusqu'à en être paralysé.

Disons-le, "Savages" est un livre très drôle, en particulier par la manière dont Winslow raconte son histoire et malgré un dénouement dramatique. Car, pour servir son histoire de vengeance et de règlements de comptes sans fin, Winslow installe un style très inventif, tant sur le plan de la syntaxe que sur celui de la typographie. Des éléments qui en dérouteront certains : ponctuation parfois absente ou bizarrement placé, sauts de ligne en milieu de phrases, alinéas aux tailles variées, des chapitres très courts (le premier ne comprend que deux mots : fuck you)... Autant de trucs qui concourent à une écriture haletante, saccadée, qui laisse le lecteur en permanence sous tension.

De la même façon, ces chapitres apparemment digressifs, viennent de temps en temps donner directement le point de vue de son auteur en plein coeur de son histoire, comme cette visite de O dans un centre commercial qui se résume, sous la plume de Winslow, à une énumération de marques d'une page et demi, par ordre alphabétique, avec quelques commentaires savoureux distillés au gré des lignes.

Ca défouraille de partout, dans ce livre, mais pas seulement les personnages de fiction à qui Winslow donne vie, mais l'auteur lui-même dont la plume confine à l'artillerie lourde contre la société dans laquelle il vit.

Mais, au final, en voyant tous les personnages se mouvoir dans ce gigantesque jeu de chamboule-tout, de Ben & Chon, jusqu'aux membres du cartel, Elena comprise, sans oublier O, tous vont voir, dans cette guerre sans merci qui se déchaîne, rejaillir, quelquefois malgré eux, leur sauvagerie, comme si elle était tapie en eux, comme à l'intérieur de tout être, attendant son heure.

Ils font, chacun à leur tour, la démonstration que nous sommes tous le sauvage de quelqu'un d'autre, pour parodier une formule connue.

Mais surtout, ils confirment ce que pensent Ben & Chon alors qu'approche le dénouement, une phrase que Winslow qualifie de truisme et de cliché, mais qui est surtout le constat du malaise ressenti par les deux garçons (et sans doute certains des autres personnages de l'autre camp) devant ce qu'ils sont en train de devenir presque malgré eux :

"on devient ce que l'on hait".

2 commentaires:

  1. Voilà un bien beau billet et un roman qui rejoint ma (longue) liste de livres à lire !

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  2. Je serai ravi de lire tes commentaires lorsque, de ta liste de livres à lire, il aura rejoint ta liste de livres lus et commentés ;-)

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