mercredi 21 octobre 2015

"Avec les années, je crois maintenant qu'il est impossible de travailler avec les patients hors du champ de l'empathie".

J'aurais pu choisir d'aller chercher une citation concernant la folie, qui sera un des thèmes importants de notre livre du jour, mais j'ai préféré titre ce billet avec une citation extraite du livre. Parce qu'elle porte en elle toute la philosophie de cet ouvrage qui ne peut laisser indifférent celui qui s'y plonge. Petite pause avec la fiction, aujourd'hui, à travers la rencontre d'une psychiatre, au parcours fascinant, et d'un romancier, co-auteurs d'un livre de témoignage qui va nous emmener à la rencontre de personnes ayant un jour commis le pire, des actes atroces, incompréhensibles, et qu'il faut ensuite prendre en charge jusqu'à ce que la justice statue sur leur cas. Dans "L'homme qui voulait cuire sa mère" (en grand format aux éditions Stock), Magali Bodon-Bruzel, soutenue par Régis Descott, revient sur une douzaine de cas ayant marqué sa carrière de psychiatre en milieu carcéral. Impressionnant, effrayant mais aussi une matière à réflexion à propos de ceux qu'on appelle souvent un peu vite des "fous".



Depuis 2009, Magali Bodon-Bruzel dirige le service médico-psychologique de la prison de Fresnes, en région parisienne. Auparavant, elle a exercé aux Baumettes ou à Bois d'Arcy, d'autres grandes maisons d'arrêt, sans oublier un passage à Villejuif, l'Unité pour malades difficiles Henri-Colin du Groupe Hospitalier Paul-Guiraud.

Un CV plus que respectable pour une personnalité reconnue, aussi bien par ses pairs que par les instances juridiques, puisqu'elle est également expert près de la Cour d'Appel de Paris. Et qui a décidé de revenir sur ses souvenirs les plus marquants, à travers le détail de son parcours, depuis des études de médecine et de lettre menées en parallèle, jusqu'au poste prestigieux qu'elle occupe aujourd'hui.

C'est donc également l'occasion de reprendre des notes personnelles, d'évoquer une douzaine de cas cliniques qui l'ont frappée, tant par la nature des actes commis que par la personnalité des auteurs, dont la plupart seront reconnus irresponsables par les Assises. Des cas extrêmes, qui ont de quoi défrayer la chronique mais qui sont ici, abordés de façon très intéressantes.

D'abord, parce que les crimes sont certes décrits, il le faut bien, mais ne sont pas sortis de leur contexte. Au contraire, et sans doute voit-on apparaître ici le travail en commun entre les deux co-auteurs, on nous raconte cette histoire depuis son début jusqu'au drame. Pas de complaisance, mais un ton clinique, professionnel.

Et puis, une fois les faits exposés, souvent tels qu'ils ont été soumis à Magali Bodon-Bruzel à travers les résultats des enquêtes diligentées, il y a la première rencontre. Quelquefois, la plus éprouvante, sans doute, à chaque fois, la plus marquante. Celle qui fait que, même prévenu, on se retrouve face à... un monstre, oui, disons les choses clairement.

Pour le lecteur, plus encore que pour la psychiatre, se retrouver face à ces personnes est un choc. Nous ne sommes pas face à des meurtriers ordinaires, si je puis dire. Mais, face à des auteurs de crimes hors norme, dépassant l'entendement, touchant des cordes sensibles au plus profond, enfreignant aussi des tabous solidement enracinés.

Pourtant, et c'est là que le livre devient passionnant, on n'est pas dans une chronique à sensation. Ici, on est en rendez-vous avec un médecin, dont le rôle est la prise en charge de ces meurtriers, car on les a estimé relevant de la psychiatrie. Il peut paraître facile, devant l'horreur, d'étiqueter du terme "fou" ceux qui l'ont commise, mais on comprend vite la raison de ce choix.

A chaque fois, ou presque, le comportement, les geste ou plus encore les mots du patient devant la psychiatre modifient brusquement le regard que l'on porte sur cette personne. Bien vite, il n'y a plus de doute sur la rationalité de ces hommes, en grande majorité. On ne peut plus faire l'impasse sur un élément-clé : nous sommes face à des malades.

Entendons-nous bien sur ce mot : il ne s'agit plus du tout de l'acception familière qui en fait un synonyme de fou, de cinglé, mais bien son sens premier, qualifiant celui qui souffre d'une altération de sa santé, en l'occurrence, ici, sa santé mentale. Et, désormais, la rencontre avec Magali Bodon-Bruzel n'est plus du tout placée sur un plan moral, mais sur un plan médical.

A elle, à travers différents entretiens, de définir un diagnostic, de prescrire un traitement, et pas uniquement chimique, pour essayer d'aider cette personne, mais aussi le suivi de l'évolution de ces cas. On est alors frappé, indépendamment des actes, par la souffrance que l'on ressent chez ces malades, prisonniers de leur folie et en véritable souffrance.

Prenons deux exemples, pour illustrer tout cela. Celui de ce jeune homme, dont l'acte donne le titre au livre, puisqu'il a voulu, après avoir tué sa mère, faire cuire sa tête. Pardon, il faut dire les choses telles qu'elles sont et, même si c'est choquant, même si ça bouscule le lecteur, cette lecture n'est en rien ou voyeuriste ou ultra-violente.

La façon dont le garçon relate le drame, presque comme s'il n'en était pas l'auteur, mais le spectateur, la manière dont il raconte avoir tué une personne se faisant passer pour sa mère, le fait qu'il ne comprenne pas tout de suite qui il a effectivement tué, au point de demander si sa mère va venir le voir, tout cela montre bien que quelque chose cloche...

De même, cet autre patient, arrêté pour un meurtre qui, dans son discours, évoque sa responsabilité dans les attentats du 11 septembre et l'explosion de l'usine AZF à Toulouse, ne semble pas tout à fait en phase avec la réalité... Je cite ce dernier cas car, vous le verrez en lisant le livre, c'est sans doute celui qui, au final, laisse le plus perplexe et fait passer un frisson dans le dos.

Alors, bien sûr, on peut penser qu'il y a de la comédie dans tout cela, et c'est certainement ce que doit observer quelqu'un comme Magali Bodon-Bruzel lors de la première rencontre. Ici, tous ces cas ne doivent en rien à la comédie, pas au sens où on l'entend. Tous sont atteints de maux profonds, même si tous ne sont pas de la même famille, certains menant à l'irresponsabilité pénale, d'autres non.

Par exemple, cette mère de famille, accusée d'avoir tué ses enfants, n'aura rien à voir dans sa prise en charge avec l'homme, le dernier évoqué dans le livre, dont le cas laisse perplexe la psychiatre : a-t-on affaire à un malade atteint de schizophrénie paranoïde ou à un psychopathe ? Dit ainsi, on ne voit pas, a priori, une grande différence, pourtant, elle est énorme...

En effet, ce diagnostic est un aiguillage qui conduira le patient dans deux directions diamétralement opposées : le schizophrène pourrait être reconnu irresponsable pénalement, le psychopathe, lui, doit répondre de ses actes. De même, et c'est peut-être plus important encore, la première pathologie se soigne, la seconde...

On mesure alors l'importance du travail de Magali Bodon-Bruzel et de ses collègues. L'évolution des différents cas est à chaque fois spectaculaire. Soit dans les progrès accomplis, soit, au contraire, dans la difficulté à se sortir de ce monde parallèle dont ils sont prisonniers. Il faut toutefois ici préciser quelque chose d'important pour qui voudrait se lancer dans cette lecture.

Evidemment, les auteurs respectent une certaine discrétion quant à l'identité des patients. Mais, cela va plus loin que ça : il ne s'agit pas de jouer à "Faites entrer l'accusé", mais bien de parler d'une expérience professionnelle. Autrement dit, ce que relate Magali Bodon-Bruzel, c'est ce qu'elle a vu. Lorsque le patient sort de son secteur, souvent après le procès, elle le perd de vue...

Autrement dit, et il faut reconnaître que cela peut-être frustrant, voire vaguement inquiétant, on ne sait pas exactement ce qu'il advient des personnages étonnants, flippants ou bouleversants que l'on rencontre. Magali Bodon-Bruzel aussi, d'ailleurs, se demande parfois ce qu'ils ont pu devenir, mais ce n'est plus son rôle de chercher à le savoir...

Parlons justement de ce qui fait la force de ce livre : la manière dont l'auteure principale évoque ses émotions. Si le récit des faits, comme dit plus haut, se veut dépassionné, c'est bien moins le cas du suivi. Le psychiatre n'est pas une machine, les situations qu'on annonce influe forcément sur elle et les entretiens qu'elle mène la touche forcément.

Alors, en plus de nous décrire son quotidien, son arrivée au boulot, le matin, les détails de la vie de bureau, banales en apparence, mais dont on comprend bien qu'ils agissent comme une soupape, Magali Bodon-Bruzel nous décrit son propre état d'esprit face à ces êtres déroutants, avec qui elle doit créer un lien pour essayer de les comprendre.

Or, à plusieurs reprises, ces émotions, que la psychiatre ne doit évidemment pas laisser paraître, sont à deux doigts de la submerger. Des émotions violentes, aptes à déstabiliser n'importe qui, devant les faits décrits, le ton employé, les maux qu'ils révèlent... D'une profonde douleur à une peur paralysante, à plusieurs reprises, elle doit faire preuve d'une solidité morale impressionnante.

On ressent alors pour Magali Bodon-Bruzel une réelle admiration. Au fil des ans, les cas se sont succédé, dont on ne sort jamais vraiment indemne, c'est ce que j'imagine, en tout cas, et il faut certainement, ce qui n'est jamais évident, cloisonner vie privée et vie professionnelle. Encaisser, digérer, assimiler tout cela, c'est vraiment loin d'être aisé...

Cela nous amène aussi au titre de ce billet. Parce que le mot-clé de tout cela, c'est l'empathie qu'elle parvient à créer avec des personnes qui, pour beaucoup d'entre nous, susciteraient probablement de la répulsion... Mais, ne portons pas de jugement hâtif, ce n'est pas la question. Restons sur l'empathie, préalable à tout suivi.

Magali Bodon-Bruzel explique très bien la chose : son job, c'est d'ausculter son patient. Mais, pas un de ses organes, non, son âme, si vous permettez cette sortie un peu grandiloquente... Il s'agit de nouer un dialogue et, pour qu'il soit le plus constructif possible, qu'il s'améliore au fil des rencontres, il faut établir la confiance.

Elle le dit ainsi : "je vous remercie de votre confiance. C'est un honneur, ce que vous m'avez dit, c'était un cadeau". Voilà ce que doit faire passer la psychiatre à des malades sous le choc, aux prises avec ce qu'ils ont fait, mais surtout avec leurs démons. Le faire pour que le patient parle, raconte. Pas uniquement les faits, mais ce qui, directement ou indirectement, a mené au passage à l'acte.

Là encore, je suis impressionné de voir comment ce travail, peut-être l'une des choses les plus complexes qui soit, se fait et donne des résultats, même lorsqu'ils sont largement insuffisants. Pour avoir rencontré récemment Magali Bodon-Bruzel et Régis Descott, je dois dire que j'ai été impressionné par ce petit bout de femme qui dégagé une volonté farouche et un charisme certain.

Je pourrai encore dire beaucoup de choses qui m'ont frappé dans ce livre, la relation compliquée à la mère ou à la maternité de la majeure partie des patients rencontrés, la place des drogues et de l'alcool, dont on comprend qu'ils sont utilisés pour essayer d'apaiser les maux, mais ne font que les renforcer, et d'autres sujets qui m'ont fait réfléchir énormément une fois la dernière page tournée.

Je sais que ce livre peut effrayer certains lecteurs, qui n'ont pas forcément envie de se confronter à cet univers si particulier, dérangeant, dans lequel on perd rapidement bien des repères. Mais, ce témoignage est incroyable, il montre avec humanité et sans jugement à l'emporte-pièce la difficulté d'appréhender les maladies mentales. Pour les praticiens, mais surtout pour les patients.

Avec pédagogie et tact, Magali Bodon-Bruzel nous montre que ces personnes sont elles aussi en souffrance, profonde, impossible à assumer en restant seules dans leur coin... Indépendamment des actes commis, il y a le sort de ces êtres dont la place, pour beaucoup, n'est certainement pas en prison. Mais sans doute pas non plus, au moins pour un certain temps, au coeur de la société.

Un livre qui fera certainement tomber des idées reçues, des raccourcis faciles sur ces questions, et permet d'envisager avec un regard autre ces maux et ces malades. Et un hommage bienvenu aux équipes que dirigent actuellement Magali Bodon-Bruzel, confrontées à ces situations qu'il paraît bien difficile d'appréhender et que gèrent ces femmes et ces hommes. Bravo à eux tous !

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