samedi 9 mars 2013

"Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus" (Hororé de Balzac).

On croirait cette phrase sortie d'un texte contemporain, et pourtant, elle date de 1841 ! J'ai failli choisir comme titre une phrase de Frédéric Beigbeder sur la non-parole au sein de la famille mais mettre en exergue la persistance de ce problème me paraissait plus pertinent. Car, si j'en crois la quatrième de couverture de ce livre, "le silence de minuit", de Denise Mina, qui vient de sortir au Livre de Poche, il sera question du machisme et du racisme dans la société écossaise. Mais, et je crois que c'est vraiment le coeur de ce polar pas mal ficelé du tout, c'est le sort de 3 familles qui cimente ce livre, 3 familles apparemment sans rapport entre elles, mais dont nous allons découvrir quelques secrets cachés et mesurer leurs conséquences sur le vie des uns et des autres. Bien sûr, je vais essayer de vous expliquer tout ça sans trop dévoiler l'intrigue ou des éléments-clés de l'histoire, alors ne m'en voulez pas trop si je recours à l'ellipse et à la métaphore...


Couverture Le silence de minuit


Un soir comme beaucoup d'autres dans un quartier résidentiel de la banlieue de Glasgow. Dans une voiture, trois jeunes hommes : Eddy, Pat et Malki, qui est au volant... Il est 22h30 à peu de chose près quand les deux premiers enfilent une cagoule, sortent de la voiture et vont frapper à la porte d'une maison. Lorsque elle s'ouvre, les deux hommes forcent le passage, se ruent à l'intérieur et menacent les membres de la famille Anwar qui vit là...

Il y a Aamir, le père, Sadiqa, la mère, Billal, le fils aîné et son épouse, Meeshra, alitée suite à son récent accouchement, et Aleesha, la plus jeune fille, âgée de 16 ans. Les Anwar sont originaires sans doute du Pakistan, on le devine, mais on apprend dans le courant du roman que Aamir, avant de venir s'installer en Ecosse il y a un bail, a vécu en Ouganda. Bref, une famille d'immigrés comme il y en a beaucoup dans ce quartier, mais une famille intégrée.

Les deux hommes cagoulés exigent, à la stupéfaction générale, de parler à un certain "Bob". Ils semblent sur de leur fait, et pourtant, la famille répond à l'unisson qu'il n'y a aucun Bob qui vit ici. La tension monte d'un cran, Eddy et Pat n'en mènent pas large sous leur cagoule, on les sent mal à l'aise, peu habitués à jouer les durs et encore moins à tenir une arme. A tel point que, dans l'excitation, un coup de feu claque et blesse Aleesha à une main assez sérieusement...

Désemparés, Eddy et Pat essaye de se donner une contenance en demandant à cor et à cri où est Bob, sans résultat... Finalement, les deux bras cassés attrapent le père de famille, lancent en guise d'adieu une phrase pas très claire où il est propos de vengeance pour l'Afghanistan et repartent presque comme ils sont arrivés, leur otage en plus.

Dans l'intervalle, Omar, le fils cadet des Anwar et sont ami Mo sont arrivés et c'est une famille privée de son patriarche qui se trouve ainsi réunie, sous le choc. Ce qui n'empêche pas au moins trois portables de chauffer simultanément pour appeler la police et signaler l'enlèvement d'Aamir. Omar et Mo décident même de se lancer à la poursuite des kidnappeurs, mais, lorsqu'ils s'arrêtent devant une voiture de police pour demander de l'aide, les flics ne les écoutent pas et leur imposent un contrôle d'identité en règle... Ce qui permet à Malki, Eddy et Pat de disparaître dans la nature, avec Aamir.

Lorsqu'enfin les Anwar réussissent à se faire entendre, c'est le gratin de la police du coin qui débarque devant leur maison. Le commissaire McKechnie s'est déplacé en personne et il peut compter sur deux de ses sergents, un homme, Bannerman, et une femme, Alex Morrow, on reviendra sur cet improbable duo d'enquêteurs. C'est dire si ce qui ressemble forcément à un acte raciste du pire effet est pris (au moins en apparence) au sérieux par les forces de l'ordre.

Mais les indices sont minces. Aucun mobile particulier, une famille tranquille, intégrée, sans doute pratiquante, mais certainement pas adepte d'un Islam radical, appartenant à la classe moyenne, sans souci financier mais sans grande fortune... Bref, aucune aspérité criante qui pourrait expliquer un enlèvement, qu'on imagine prochainement accompagné d'une demande de rançon.

McKechnie, qui n'a qu'une confiance modérée en Morrow, sans doute parce que c'est une femme, sans doute aussi parce qu'elle est d'un caractère difficile, renfrogné et soupe au lait qui ne lui vaut pas que des amitiés parmi ses collègues, décide de confier la direction de l'enquête à Bannerman. Précisons que si Morrow est devenue sergent en trimant et grâce à son mérite, son collègue homme a obtenu ce poste par piston, grâce à son père, officier dans l'armée... Et, question compétence, il n'y a pas photo entre les deux sergents, Morrow écrase, par son intuition et son sens des déductions, son voisin de bureau, aussi nul qu'obséquieux.

Evidemment, Morrow enrage après ce choix injuste, pas par ambition, mais parce qu'elle estime que Bannerman n'est pas à la hauteur des enjeux. Mais, il va bien falloir qu'elle accepte d'être sous les ordres de son insupportable collègue sur ce coup. Une affaire qui sent la poudre, de par son potentiel à devenir un cas explosif, susceptible de faire la une de la presse. Mais aussi parce qu'il y a une vie en jeu, celle d'Aamir...

Bientôt, le dossier va prendre un tour encore plus bizarre quand, examinant les témoignages de la famille Anwar, apparaissent quelques incohérences... Plusieurs membres affirment que les ravisseurs ont demandé à voir Rob, insistant sur le roulement du r, typique de l'accent écossais. Mais d'autres évoquent un Bob... Quant à Omar et son ami Mo, Morrow voudraient bien savoir par quel miracle eux qui n'étaient pas dans la maison, sont arrivés juste pile au moment où la situation dégénérait. Morrow serait prête à jurer qu'ils se trouvaient dehors, devant la maison, au moment où les kidnappeurs sont arrivés... Mais que faisaient-ils, dans ce cas ?

Le lecteur suit trois histoires, les ravisseurs, d'abord, et leur otage. Où il se confirme que ce sont bien des pieds nickelés qui se sont attaqués à la famille Anwar, à tel point qu'on se demande s'ils ont été capable de mettre au point un plan pareil. On suit aussi la famille Anwar, forcément inquiète pour son patriarche, mais qui se comporte malgré tout d'étrange façon et semble cacher bien des choses, et pas seulement aux policiers... Enfin, on découvre, bien plus tard dans le fil de l'histoire, la vie privée d'Alex Morrow, qui nous éclaire sur le désenchantement qui l'habite, pour ne pas dire la colère et la souffrance...

Le point commun de ces trois histoires : la famille. Difficile d'étayer cette démonstration, puisque je vous en dirais alors bien plus que nécessaire sur l'intrigue de ce polar, ce serait dommage, mais faites-moi confiance. Dans ces trois familles, on dissimule, on agit indépendamment les uns des autres, on ne suit pas tous les mêmes objectifs et on ne semble pas accorder une confiance illimitée à ceux qui sont pourtant censés vous connaître mieux que personne...

Se débattant avec ses propres affres et une situation professionnelle délicate, Alex Morrow va donc remonter les rares pistes qui s'offrent à elle en suivant son instinct et en s'affranchissant tant des pressions hiérarchiques que de la mauvaise volonté qu'on met à lui faire confiance, tant du côté policier que de celui des victimes, décidément bien peu coopératives...

Le plus étonnant, c'est qu'au final, que ce soit Morrow, les autres personnages impliqués dans le roman ou le lecteur, personne n'est au bout de ses surprises, même si, pour être franc, j'ai trouvé une des surprises-clés du dénouement un peu facile. Mais, que cela ne vienne pas ternir l'impression générale autour d'un polar efficace et bien troussé, qui nous montre aussi Glasgow sous un jour bien triste...

La question du machisme, je crois l'avoir déjà l'avoir pas mal développée plus haut. Morrow, malgré son caractère difficile et son esprit assez individualiste, est incroyablement sous-estimée par ses supérieurs, collègues et même subalternes. On se demande même, tels la poule et l'oeuf, si ce n'est pas ce "traitement de défaveur" qui a occasionné ce repli sur elle-même et cette mauvaise humeur permanente... Cette hypothèse gagnera encore en crédit quand Denise Mina nous ouvrira l'intimité de son personnage et qu'on ressentira à quel point le sergent Morrow traverse l'existence dans une incroyable solitude, incapable d'accorder la moindre confiance à qui que ce soit.

La question du racisme elle aussi, est induite dans les premières pages de ce papier, tant la première hypothèse qui vient à l'esprit de tous, lecteur compris, c'est l'action de fachos de service s'en prenant aveuglément à des musulmans. Mais, ce racisme rampant suinte un peu partout, en tout cas dans la première partie du roman, et on le ressent comme faisant partie intégrante de la vie de ce quartier, de cette ville.

Peu importe que la famille soit installée là depuis des décennies, que les enfants soient nés sur le sol écossais, que leur pratique religieuse, apparemment récente et ne concernant pas toute la famille, n'ait rien de radicale. Non, la méfiance est naturelle, proportionnelle à la pigmentation de la peau de ces gens. Morrow s'agace d'ailleurs d'emblée du ton de McKechnie, alors même qu'ils se trouvent devant la maison des Anwar, une condescendance glaçante.

Mais Denise Mina ne fait pas non plus du racisme le coeur de son roman, son intrigue est plus complexe que ça, si l'on ne regarde que les motivations des uns et des autres. Mieux encore, elle sait instiller dans son histoire certaines relations et scènes qui sont, au contraire, des preuves que la tolérance existe dans la société écossaise et qu'elle peut s'y épanouir. Comme si elle voulait exorciser une certaine fatalité, solidement ancrée dans son pays...

Le constat des travers de la société écossaise ne s'arrête d'ailleurs pas à ces deux maux. Non que Mina cherche à fustiger ses compatriotes, mais plutôt ce qui les a menés là. Une misère sociale diffuse, une économie en berne, héritée de la Révolution Industrielle et qui façonne encore le paysage et des relations sociales qui s'en ressentent.

Dans ce décor banal à pleurer, comme chanterait Piaf, l'alcool et les drogues, douces ou dures, peu importe, font des ravages. Ces fléaux-là, Denise Mina ne cherche pas à les édulcorer, au contraire, ils font partie des matières premières de son roman. A l'image de deux des rôles secondaires, Malki, le chauffeur, un joyeux junky, sympa et tout, mais qui complète à merveille le trio de bras cassés qui a enlevé Aamir Anwar, et Shugi, un alcoolique dont la seule raison de vivre est de trouver quelques livres pour pouvoir payer la tournée suivante et qu'on finit par laisser roupiller et cuver à même le sol de son pub préféré...

Ce sont bien sûr des exemples, ne faisons pas de généralités, mais ils reflètent aussi une certaine réalité indéniable. Pourtant, là encore, dans la trame narrative, cela joue un rôle important : lorsque Morrow commence à soupçonner des mensonges par omission de la part des membres de la famille Anwar, aussitôt, elle pense "trafic de drogue" et pas autre chose...

Sans être complètement une chronique de la vie à Glasgow, difficile de dissocier l'intrigue du "silence de minuit" de son cadre. Dans la forme, on a là un polar assez classique, qui réserve quelques surprises, je le redis, au gré d'une enquête délicate où Morrow doit lutter contre les vents contraires qui soufflent fort et entravent la bonne marche de son enquête.

Les héroïnes de polars de sont pas si courantes et, toute bourrue qu'elle soit, on s'attache à Alex Morrow avant de ressentir compassion et admiration pour son courage et son opiniâtreté. On la sent aussi complexée par ses origines modestes, son éducation sans éclat, face à des hommes issus de classes, de castes, ai-je même failli écrire, supérieures, et qui ne se gênent jamais pour lui lancer à la figure cette différence de statut social, même implicitement. Elle n'est pas assez bien... Et quand l'affaire devient un bâton merdeux, pardonnez l'expression, comme par hasard, on lui refile enfin les rênes, en se disant qu'après tout, si quelqu'un doit s'y casser les dents, autant que ça soit les siennes...

Si Denise Mina n'a pas été flic, en revanche, en lisant quelques éléments biographiques la concernant, on se rend compte qu'il y a beaucoup de son expérience dans ce roman : elle a grandi le quartier qui sert de décor au roman, elle a quitté l'école très jeune, exercé divers métiers peu qualifiés dont la plupart sont aussi présent à des degrés divers dans l'histoire... Cela donne un réalisme certain à ce livre, ce qui nous donne une vue précise des lieux et des faits qui y sont développés.

"Le silence de minuit" est le premier roman mettant en scène le personnage d'Alex Morrow. D'où la nécessité d'installer personnages et contexte. Mais, je l'ai lu comme un one-shot, ne regardant si Morrow était un personnage récurrent qu'après avoir fini le livre, et ça fonctionne bien. A noter qu'un second roman mettant en scène le sergent Morrow est paru chez nous début février, au Masque, sous le titre "la fin de la saison des guêpes". Pas impossible que je me laisse tenter...

Je finis en remerciant LivrAddict et le Livre de Poche pour ce partenariat qui m'a permis de découvrir un auteur que je ne connaissais pas. Et que je vais sans doute suivre à l'avenir.


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