jeudi 14 mars 2013

Nurse Bhatti.

Il y a des pays où, par les temps qui courent, il ne doit pas être facile tous les jours d'être écrivain... Et, quand en plus, cet écrivain choisit de se faire satiriste, de regarder avec humour noir et (im)pertinence la société dont il est originaire, on pense en plus qu'il a bien du courage... C'est le cas de Mohammed Hanif, romancier pakistanais, qui, après avoir dézingué l'histoire récente de son pays dans le désopilant "Attentat à la mangue", se penche sur la situation actuelle du pays à travers le prisme des discriminations, sociales, sexuelles ou religieuses encore en vigueur en ce début de XXIème siècle. "Notre-Dame d'Alice Bhatti", sorti l'été dernier aux Editions des Deux Terres, est un roman choral, drôle et caustique autour d'une femme ordinaire mais courageuse et pleine de caractère. Et, pourquoi pas, exemplaire...


Couverture Notre-Dame d'Alice Bhatti


La vie n'a pas fait de cadeau à Alice Bhatti. Elle est née au Pakistan, dans la ville de Karachi, dans un quartier nommé la Colonie française, enfin, quand je dis quartier, comprenez bidonville, où vit la majeure partie de la communauté catholique de la ville, qui appartient également à la caste des Intouchables, la plus basse de la société, celle qui a le moins de chance d'accéder à l'ascension sociale. Pourtant, comme le rappelle son père, le dénommé Joseph, les Bhatti ont toujours vécu là, dans ce qui est devenu le Pakistan au moment de la partition de l'Inde. Ils sont sur leur terre ancestrale et aucun changement géopolitique ne leur enlèvera ça. Quant à leur confession catholique, certes, ils croient en celui qu'ils appellent Yassoo, mais ils sont loin d'être des grenouilles de bénitier.

Joseph Bhatti est veuf et gagne sa vie comme égoutier, profession pour laquelle il semble avoir été fait. Mais cet homme modeste et discret a aussi d'autres talents : il a connu une espèce de quart d'heure de gloire lorsqu'on venait lui demander de l'aide comme thaumaturge. Oh, Joseph Bhatti ne soigne pas tous les maux, loin de là, mais, mystérieusement, il s'est découvert un don pour guérir les ulcères avec une technique particulière : il applique une ventouse fabriquée avec un verre et une bougie allumée sur l'estomac meurtri tout en récitant des sourates du Coran...

A côté de cela, il s'est consacré de son mieux à l'éducation de sa fille, Alice, qu'il adore. Et pourtant, le caractère de sa fille lui a déjà valu quelques gros soucis... Quand s'ouvre le roman, on apprend qu'elle a passé 14 mois dans l'une des pires prisons de Karachi. Le motif ? On ne le découvrira que bien plus loin dans le roman, mais on se doute qu'elle a été victime d'une injustice liée  au fait qu'elle soit femme, pauvre et catholique.

Pourtant, la jeune femme ne désarme pas : la voilà qui se présente pour un poste, pas n'importe lequel, celui d'infirmière, dans un hôpital qu'elle connaît bien, l'hôpital du Sacré-Coeur où, avant son incarcération, ses fonctions se limitaient à passer la serpillière... Mais cette fois, elle est bien décidé à convaincre qu'elle à les compétences pour ce boulot. Et puis, parce qu'au Sacré-C. comme on dit, ses origines sociales, son sexe et sa confession religieuse risquent moins qu'ailleurs de lui porter préjudice.

Et pourtant, ce n'est pas gagné... Si le Dr Pereira, propriétaire des lieux malgré lui suite à un héritage, et qui n'a pas, contrairement à ce que pourrait laisser penser le nom de l'hôpital, le feu sacré, n'a pas d'objection, l'orthopédiste et surtout la chef des infirmières, Soeur Hina Alvi, paraissent moins convaincus... Mais comme on ne se bouscule pas pour le poste, finalement, Alice Bhatti est embauchée, tout en bas de l'échelle, taillable et corvéable à merci.

Pourtant, avec sa façon d'être très nature et par son comportement avec les malades, Alice Bhatti devient vite une infirmière appréciée des patients, dans un hôpital où c'est rarement le cas et, dixit certains membres du personnel, d'où on est content de sortir vivant... C'est dire la qualité des services au Sacré-Coeur... Mais Alice Bhatti a ce petit truc en plus qui fait la différence.

Cette personnalité, ce caractère, cette compétence, sans oublier une opulente poitrine, ne négligeons pas ce détail, lui vaut d'éveiller une certaine jalousie chez ses consoeurs et une réelle concupiscence chez les hommes. Pas seulement de la concupiscence, d'ailleurs, puisqu'un grand gaillard va tomber sincèrement sous son charme. Teddy est musulman, il doit sa carrure à la pratique du body-building en compétition et, pour gagner sa vie, il sert d'homme de main à la police de Karachi. Plus particulièrement à un service, qui s'est auto-désigné comme "la brigade des Gentlemen". Rarement service aura aussi mal porté son nom, tant les méthodes de cette brigade sont sanglantes et expéditives...

Mais, Teddy, malgré ses vilaines fréquentations, est un garçon débonnaire, timide, manquant de confiance en lui. Et c'est sans doute ce côté maladroit qui, après une première hésitation (un bon vieux râteau, même) va finir par séduire Alice. En 10 jours, l'idylle est en marche et le mariage célébré... Pour le meilleur et pour le pire...

Avant de poursuivre la galerie de portraits, terminons avec Alice, qui va attirer une nouvelle fois l'attention générale sur elle lorsqu'elle va faire... un miracle. Oh, bien sûr, je devine vos mines dubitatives pour les uns, réjouies pour les autres, vous vous doutez bien que rien n'est si simple et que, lorsqu'on est femme, issue d'un sordide bidonville de Karachi et catholique en pays musulman, ce qui vous vaut la haine des seconds et le scepticisme des premiers, un miracle est presque banal. Mais qui a dit qu'Alice Bhatti était une femme banale ?

Autour d'Alice et de Teddy, qui sont les personnages centraux de l'histoire, il nous faut parler de Noor. Cet adolescent veille sur sa mère, une femme malade, atteinte d'un cancer en phase terminale. Mais, comme ils ont eu aussi passé un certain temps derrière les barreaux de la même prison qu'Alice Bhatti, à leur sortie, ils sont venus au Sacré-Coeur, leur dernier refuge, leur dernier espoir. Noor attend que sa mère rende l'âme et ne quitte son chevet que pour rendre de menus services dans l'hôpital, comme prendre des notes pendant les réunions, par exemple.

Sa complicité avec Alice est assez fraternelle, elle l'a connu jeune adolescent quand elle était déjà adulte. Pourtant, Noor semble s'attacher comme un naufragé à Alice et son embauche est une aubaine pour que leur complicité grandisse encore. Bien sûr, l'adolescent pourrait rejoindre rapidement le camp serré des concupiscents qui lorgnent sur l'infirmière et ses appas, mais comment penser à la bagatelle quand on passe la majorité de son temps auprès d'une mère mourante qui n'a plus que quelques instants de lucidité chaque jour...

J'ai déjà cité soeur Hina Alvi, l'infirmière en chef du Sacré-Coeur. Lorsqu'elle apparaît au début du livre comme une espèce de Mère Fouettarde, franchement peu sympathique, et pas seulement parce qu'elle se méfie d'Alice, on se dit qu'il va falloir la supporter, celle-là. Mais, Alice et le lecteur ne sont pas aux bouts de leurs surprises avec cette femme énigmatique, qui, au final, a tout d'un modèle pour l'infirmière débutante qu'est celle que j'ai surnommée "Nurse Bhatti", en référence à la série télévisée "Nurse Jackie".

Rassurez-vous, je ne vous trace ici que les grandes lignes de ce roman choral, où chacun des personnages évoqués est soumis à des évènement plus ou moins anecdotiques (a priori) qui vont tous s'agencer pour donner un dénouement à la fois dramatique dans les faits mais aussi, par la plume de Mohammed Hanif, sacrément délirant. Le tout, avec Alice Bhatti en coeur de cible de ce final ouvert, qui laisse, malgré un épilogue qui récapitule les faits à la sauce Bhatti, toute liberté à l'imagination du lecteur.

Mais ce billet ne rend pas hommage au style, à l'humour, très noir, je le précise, de Mohammed Hanif, qui organise son récit pour rendre drôle les situations par moment les plus sordides qui soient. Un exemple : le râteau mis à Teddy par Alice Bhatti lors de sa déclaration d'amour initiale... Ou comment transformé, par un impressionnant effet boule de neige, un chagrin d'amour presque banal en... un ville en état de siège pendant 3 jours. Les faits sont abominables et, pourtant... j'étais mort de rire...

Voilà le talent de Hanif : cette causticité qui s'attaque à tout comme la rouille vient ronger, lentement mais sûrement, une grille en fer forgé. Que ce soit les scènes à l'hôpital, que ce soit les récits de Joseph Bhatti, que ce soit le job de Teddy, lorsqu'il réconforte les accusés que les Gentlemen emmènent dans un coin pour une exécution sommaire, que ce soit les épisodes de la vie passée d'Alice que l'on découvre au fur et à mesure, tout cela est frappé d'une espèce d'absurdité qui fait naître le sourire, même quand les faits sont atroces.

Une vraie satire, qui pousse donc parfois à la caricature, mais pas grossière, au contraire. La description que l'on a de la société pakistanaise est, finalement, pleine de nuances. Bien sûr, Hanif évoque la délicate question du terrorisme, mais sans en faire un des axes centraux du livres. On sent que Karachi est une poudrière, toujours au bord de l'explosion, que la moindre étincelle peut avoir des effets dramatiques et que pour éteindre l'incendie, on n'appellera pas les pompiers, qui, de toute façon, sont des cibles comme les autres, mais on attendra que le combat cesse faute de combattants...

On sent aussi les tensions religieuses exacerbées. Là encore, ce n'est pas le sujet principal du livre, mais c'est là. Et le fait que Alice Bhatti soit catholique est un motif supplémentaire pour la traiter pire que tout. On s'en rend compte lorsqu'une femme de la haute société est hospitalisée au Sacré-Coeur. Elle a voulu être installée dans la chambre dans laquelle elle avait accouchée des années plus tôt sachant très bien qu'elle ne ressortira pas vivante.

Mais ses fils et la myriade de gardes du corps qui orbitent autour de cette personnalité sont moins sensibles, semble-t-il, à la nostalgie et au respect qui siéraient aux circonstances. Résultat : toute infirmière qu'elle ait, Alice est traitée comme une esclave, un objet... Mais la dame a du caractère, elle en a vu d'autres et va se rebeller de façon aussi spectaculaire qu'humiliante pour son assaillant... Ce qui lui vaudra une rancoeur éternelle...

Et ce caractère, il s'est forgé dans la difficulté d'une vie compliquée depuis sa naissance. Toujours à cause de cette maudite trinité : femme, intouchable et catholique. On s'en rend bien compte lorsque l'on découvre les circonstances qui ont abouti, après un procès inique, à son incarcération. Elle paye, du début à la fin, pour ces trois conditions. Alors, elle va répondre en prenant le contre-pied de ce destin contraire : femme, elle assumera de l'être et ne se soumettra jamais à l'Homme dans une société patriarcale (tiens, un terme très tendance...) où, même sans être belle, elle doit se taire.

Intouchable, elle va tout mettre en oeuvre pour refuser la fatalité clanique qui la prédestine au nettoyage des rues et des égouts de Karachi. Ses études d'infirmière ne sont pas une simple vocation, mais un moyen d'évasion. Quand on la découvre, dans les premières pages du roman, passant son entretien d'embauche, on a l'impression que c'est vraiment une question de vie ou de mort, une dernière chance qui, si elle n'aboutit pas, renverra Alice à sa fange natale.

Catholique, enfin, elle assumera cette confession dans un pays très majoritairement musulman où ma liberté de culte existe dans la théorie, mais où la pratique n'est pas aussi simple et l'opprobre qui s'attache aux non-musulmans est indélébile. Qu'à cela ne tienne, Alice, dans sa jeunesse, jouera les militantes farouches, les guerrières de Dieu, une espèce de Jeanne d'Arc orientale qui ne réussira qu'à bouter une chose : elle-même. Des lieux où elle militait mais aussi, à terme, de sa condition première dont si peu de ses semblables ont pu s'extraire.

Voilà avant tout en quoi Alice Bhatti est une femme exemplaire. Mais lorsque la rumeur se répand qu'elle fait des miracles, alors, là ! Une femme intouchable et catholique qui fait des miracles, à Karachi, en terre d'Islam !! Pourtant, alors qu'elle est en passe de devenir une héroïne, la mesquinerie et la jalousie humaines vont se réveiller et se focaliser sur Alice, pour son plus grand malheur.

Alors, Alice Bhatti est-elle une sainte, une martyre, même ou bien n'est-elle qu'une femme parmi tant d'autres, mais qui a refusé le destin funeste imposé par la génétique et la naissance ?

Hanif se garde bien de donner un avis là-dessus. Son espièglerie ne le permettrait pas. Il laisse le lecteur se faire sa propre idée et, à la place, nous offre un final en guise de tableau de maître tout droit sortie de la Renaissance italienne, mais légèrement revisité par Dali, par exemple...

Je me suis vraiment amusé à cette lecture, comme ça avait déjà été le cas, avec "Attentat à la mangue", il y a près de 2 ans. Ce qui n'empêche pas de suivre le regard affûté que porte Hanif sur son pays natal, le Pakistan. Car, une satire n'est bonne que si elle est pertinente et percutante et c'est le cas. En douceur, Hanif appuie là où ça fait malade et on se dit que le pays est bien malade.

Et on lui souhaite surtout de ne pas être soigné par le personnel du Sacré-Coeur...


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