jeudi 13 février 2014

"Je m'rappelle quand j'étais soda, (x4) Youpi ya ya youpi youpi ya ya (x4)..."

Vous aurez déjà compris avec ce titre... étrange que nous allions parler d'un livre qui ne l'est pas moins. Un roman de guerre vraiment pas comme les autres, par le ton employé par l'auteur, qui joue sur deux registres : l'humour et le décalage culturel. Imaginez un mélange de "Apocalypse Now" et du "Pont de la Rivière Kwaï" revu par Blake Edwards ou le Ben Stiller de "Tonnerre sous les tropiques"... J'exagère un peu, mais il y a de ça, sans oublier une ironie et un humour africains tout à fait épatants. Le romancier nigérian Biyi Bandele s'est inspiré d'un épisode historique réel pour écrire "la drôle et triste histoire du soldat Banana" (en grand format chez Grasset) mais il en fait un roman picaresque délirant... jusqu'au drame et à la folie...





On l'oublie parfois, mais les Américains ne sont pas les seuls à avoir fait la guerre au Japon, dans le Pacifique. Les Britanniques aussi ont défendu des territoires qui étaient leurs colonies, d'une possible invasion nippone. Et, pour cela, ont mobilisé des troupes, y compris des régiments composés de soldats originaires de l'Empire, par exemple, des soldats Africains...

Ali Banana, le soldat dont le patronyme anglicisé apparaît dans le titre du roman, est Nigérian. Lorsque les recruteurs sont venus dans son village, il a suivi ses deux meilleurs amis, a passé les examens médicaux et s'est retrouvé avec un uniforme, un barda, une arme et direction l'Inde. Ce n'est pas sa destination finale, seulement le lieu où il va faire ses classes.

Nous sommes en 1944, les Britanniques ne veulent pas voir la Birmanie basculer dans le camp japonais. L'Etat-major a donc choisi d'envoyer un grand nombre de troupes dans cette zone afin de repousser les troupes ennemies. 6 brigades forment ce qu'on appelle "les Chindits" dont l'une, la brigade Tonnerre, se compose de soldats d'Afrique de l'Ouest.

C'est une volonté d'un étrange personnage : le général Wingate. C'est avec lui que s'ouvre le roman de Biyi Bandele, au Caire, en 1941. Il devrait être un héros, celui qui a poussé les Abyssins à l'insurrection contre les troupes mussoliniennes et rétabli le Négus sur son trône... Mais, sans qu'on sache pourquoi, à son retour d'Ethiopie, il a été dégradé...

Et, comme on le découvre, on peut en effet se poser des questions... Est-il complètement cinglé, inconscient ou les deux ? Ou, dernière possibilité, est-ce la malaria qui explique son comportement étrange ? Toujours est-il qu'on l'imagine mal à ce moment précis, reprendre du service... Pourtant, en deux ans plus tard, on va lui confier cette campagne en Birmanie...

Et il va choisir les soldats nigérians pour le suivre au combat car il a apprécié leur courage au feu en Ethiopie. Wingate, c'est un mélange de Kurtz et de l'Arlésienne : Kurtz parce que fou à lier mais remarquable meneur d'homme, l'Arlésienne, parce qu'on ne le voit en chair et en os qu'au début du roman, seule sa légende plane ensuite sur le livre...

Sur place, les Chindits doivent sécuriser des places fortes, dont l'une, appelée "la Ville Blanche". Un point stratégique qui n'a rien d'une ville, en fait, mais qui borde une voie ferrée sur laquelle circulent les convois de ravitaillement japonais. Tenir la Ville Blanche, c'est étrangler l'ennemi, prendre un avantage qui peut être décisif...

Jamais Ali Banana n'aurait dû intégrer la brigade Tonnerre. Il le doit... à une varicelle qui l'a exclu de son assignation d'origine et à son incroyable bagout, qui lui a permis de convaincre des officiers qu'il voulait absolument partir au combat, même dans une zone aussi dangereuse que la Birmanie aux mains des Japonais.

Oui, c'est un joyeux luron, un vrai fanfaron, cet Ali Banana. On a même l'impression qu'à aucun moment, il ne se rend compte dans quoi il s'est embarqué. Et pour cause, ce n'est qu'un gosse ! Un gamin qui a voulu jouer les fiers à bras en accompagnant ceux qu'il considérait comme ses meilleurs amis... Et le voilà engagé dans l'immense conflit mondial, dans une des zones les plus périlleuses qui soient, face à un adversaire prêt à tout, mais tout fier d'aller combattre au nom de celui qu'il appelle Lehoua Joj...

Et, dans le Brigade Tonnerre, à quelques exceptions près, dont Damisa, qui a fait partie des hommes de Wingate en Abyssinie, tous les autres sont aussi peu expérimentés et aussi peu conscients de ce qui les attend en Birmanie. Ce sont de jeunes Africains qui ont quitté leurs villages pour la première fois, ne connaissent rien du monde, des enjeux du conflit, de la guerre telle qu'on la pratique sur le front pacifique...

Ils sont tous d'une candeur angélique, et Ali Banana plus que tous les autres encore. Ils sont drôles, touchants, mais forment une incroyable équipe de bras cassés qu'on envoie se faire massacrer dans une guerre qui n'est sans doute pas la leur, à tous points de vue... Mais, ils sont braves, courageux, ont envie de faire honneur au Nigéria, à leurs familles, à leur roi, le roi Georges, alias Lehoua Joj...

Leur souci, ce n'est pas la discipline, non, ça, ça va, mais une trop grande décontraction, peut-être. Et puis, le terrain hostile. La jungle birmane, chaude et humide. La chaleur, dans leur pays d'origine, ils connaissent, pas de souci, mais l'humidité ! Terrible ! Des pluies tropicales qui vous trempent jusqu'à la moelle, pire encore lorsqu'il faut dormir à la belle étoile sous ce déluge...

La faune, aussi. On croise quelques ravissantes bestioles au fil du roman, dont des serpents et des sangsues, dont le rôle dans l"histoire devrait faire pousser quelques "aaaaaaaah" et autres onomatopées remplies de dégoût aux lecteurs (je parle d'expérience...). A chaque pas dans ces paysages luxuriants, il faut surveiller où l'on pose les pieds, où l'on s'adosse, où l'on se planque, où l'on se dirige...

Et puis, il y a l'ennemi. Surprenant dans son sacrifice permanent, sa hargne, sa ruse, sa détermination à vaincre... Tellement différent de ces jeunes hommes noirs largués là, livrés à eux-mêmes et qui vont connaître une épouvantable épreuve du feu au cours d'un siège d'une rare violence et particulièrement meurtrier...

A tel point que le détachement affiché à leur arrivée en Birmanie, déjà bien ébranlé par quelques marches forcées aussi épuisantes que dangereuses, va s'effacer... Physiquement, moralement, nos joyeux lurons vont changer... Et pas en bien. La guerre marque ceux qu'elle ne tue pas... Et pousse les autres à la folie...

En racontant tout cela, je me rends compte qu'il n'y a rien de drôle, au contraire, que tout cela relate une horreur absolue. Pourtant, je vous ai parlé d'un roman drôle, il l'est, faites-moi confiance. Mais cela tient beaucoup à du comique de situation, donc peu évident à rendre ici. Il y a à la fois ce côté naïf de ces jeunes hommes mais aussi leur culture qui veut ça.

Par exemple, Guntu, un des soldats de la brigade Tonnerre, est persuadé que les amulettes dont il est bardé de la tête aux pieds, ou presque, le rendent invincible. Ca bombarde autour de lui, ça mitraille, la mort vrombit partout, mais lui plastronne, certain qu'il est intouchable... Et puis, le doute s'insinue, et avec lui, la culpabilité... Oui, il était ivre quand il a acheté ces amulettes, il les a acquises auprès d'un marchand peu scrupuleux et non d'un homme de religion qui lui aurait assuré son invulnérabilité... En quelques instants, on est passé d'un roc imputrescible à un homme effondrée et larmoyant... Promis, dans le livre, c'est plus drôle que ces quelques lignes !

L'humour de Biyi Bandele est plein de tendresse pour ses personnages. Bien sûr, il se moque d'eux, les tourne en dérision, mais c'est fait avec une grande tendresse, cela sert juste à mettre en exergue leur immense naïveté et leur incroyable impréparation. Ils n'ont rien de militaires accomplis, ne s'attendent pas à l'horreur qui les attend en Birmanie et à l'omniprésence de la mort et de la violence.

Le choc est tel que leur décontraction va muter, pour les uns en dégradation physique, pour les autres en abattement, pour certains, enfin, en une perte un peu plus grande encore de tous repères. La folie rôdent au-dessus d'eux comme ces vautours que l'abondance de charogne a rendu dodus, voire grassouillets. Mais elle n'attendra pas leur mort pour fondre sur eux...

Reste ce décalage permanent qui vient, même dans le dénouement de l'histoire, souligner un peu plus l'absurdité de la guerre à travers les comportements du soldat Ali Banana et des survivants de sa brigade Tonnerre. En quelques semaines, la métamorphose du garçon est impressionnante, à tout point de vue, sauf pour la pilosité...

Pour le reste, entre l'enthousiasme juvénile qui le pousse à harceler ses officiers en Inde pour qu'on l'envoie au combat et le soldat dont la vie ne tient plus qu'à un fil et la raison flanche sérieusement, il y a un univers et surtout, l'expérience de choses abominables que personne ne souhaite avoir à traverser.

Ali Banana, c'est De Niro ou Walken dans "Voyage au bout de l'enfer". C'est un garçon avec les problèmes de son âge, turbulent, pas très assidu ni doué, pas forcément très malin non plus, mais courageux, à sa façon, celle des adolescents trop sûrs d'eux. Plus dure sera la chute, quand il se rendra compte de ce qu'est vraiment la guerre...

Biyi Bandele le lance dans un voyage initiatique où il ne va pas seulement découvrir la vie, le monde et apprendre pour devenir un adulte, mais bel et bien se trouver confronté au pire de ce dont est capable l'être humain. Une véritable boucherie... Le côté sympathique du voyage qui l'a poussé à s'engager sans hésiter a vite disparu lorsqu'il a commencé à tuer, lorsqu'il a commencé à assimiler l'idée qu'on voulait le tuer en retour...

Certainement pas près à un tel voyage, le jeune Nigérian va traverser des moments qui marquent à vie, des coups qu'il encaisse, un par un, de plus en plus difficilement... Son esprit fragile reçoit tout cela et se fissure lentement, remettant en cause ses certitudes, ses espoirs, sa foi, jusqu'à éclater à un moment précis, lorsqu'il ne suffira plus d'obéir aux ordres mais de faire lui-même un choix. Peut-être le choix le plus cruel qu'on puisse faire dans une vie...

Alors, oui, "la drôle et triste histoire du soldat Banana" (le titre, en VO, "Burma Boys", est quand même plus sobre...) est un roman picaresque, à sa manière, tournant en dérision la guerre et ceux qui la font, mais il devient vite un drame sombre et désolant sur les séquelles incurables (et pas seulement physiques) qu'inflige toute guerre aux belligérants...

Le dernier point que je voudrais aborder, c'est la langue de Biyi Bandele. Je l'ai gardé pour la fin, parce que c'est, dans notre contexte actuel, un sujet délicat... Tout est su vite et mal interprété, il devient compliqué d'écrire sans être rapidement catalogué, étiqueté, malmené, insulté, j'en passe et des meilleures...

Biyi Bandele joue beaucoup avec la langue, tout au long du livre. Le roman est écrit en anglais (le traduction française est signée Dominique Letellier) mais, comme vous l'avez déjà vu avec Lehoua Joj, l'auteur met en scène les accents de ses personnages, les mots qu'ils déforment par méconnaissance de la langue (les grades et certains noms sont également concernés).

Ces jeunes hommes parlent tous des langues et dialectes différents, en se retrouvant ainsi ensemble, ils doivent communiquer entre eux, s'essayer à l'anglais, tout faire pour se comprendre. Cela donne quelques scènes amusantes où ils dialoguent entre eux, surpris d'avoir tant en commun. Quant à Ali Banana (qui a en fait pour nom de famille le mot signifiant "banane" dans sa langue maternelle, d'où ce Banana), on le découvre bavard à l'extrême, limite saoulant, puis ouvert et de plus en plus taciturne, comme s'il se fanait... Jusqu'à retrouver son côté volubile, au final...

Cette façon de parler, en jouant sur différents registres de langue, est aussi un des ressorts comiques utilisés par Bandele. Avec une scène digne des plus grands auteurs maniant le non-sens et l'humour british, lorsque les Chindits se mettent à échanger par-dessus le no man's land barbelé et miné, des insultesavec de mystérieux et invisibles soldats Japonais, qui maîtrisent parfaitement l'argot nigérian...

La réussite de Bandele, c'est de signer un roman de guerre, violent, effroyable, sanglant, mais en lui donnant une tonalité tout à fait originale. Je n'ai pas cité "MASH", dans ce que cela peut rappeler, il y a aussi un peu de ça. On rit franchement aux facéties de ces garçons qu'on prend en affection avant de les voir se battre comme des lions... Et on finit bien ému...

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