jeudi 12 juin 2014

"Guatemala, Amérique centrale. Le pays le plus beau, les gens les plus laids".

Au moins, ça plante le décor... Car, ce titre, ce sont les deux premières phrases de notre roman du soir. Un court roman, qui n'excède pas 140 pages, mais qui réussit à nous montrer la chronique de la vie dans ce pays dont, je pense que vous serez d'accord avec moi, on ne sait pas grand-chose. Là, point de carte postale alléchant le touriste en mal d'exotisme et de sentiers pas trop battus. Plutôt la relation d'une réalité crue, celle d'un pays où la majorité de la population a peur... Peur à en perdre tout sens des réalités. Ou pire, peur à en être particulièrement lucide. Dans "Pierres enchantées", de Rodrigo Rey Rosa (désormais en poche chez Folio) peu de place pour le merveilleux que ce titre pourrait annoncer. Oh non, on ne rêve pas, ici, ou alors, de vivre ailleurs. Sombre et étouffant, voici un livre en forme de comédie humaine, qui ne laisse pas indifférent...


Couverture Pierres enchantées


Armando débarque chez son ami Joaquin un matin de bonne heure, manifestement bouleversé. Il explique à son ami qu'il vient de provoquer un accident. Au volant d'une camionnette de sa société, il a renversé un enfant juché sur le dos d'un petit cheval... Choqué et effrayé, il ne s'est pas arrêté, s'enfuyant sans même savoir si l'enfant est mort.

Il demande à Joaquin de l'aider, terrorisé à l'idée d'être arrêté, dans un pays où la justice est militaire et donc, ne lui laisse que peu d'espoir de clémence. Plus encore, il redoute la réaction d'une foule prompte à la colère et qui, il le sait, n'hésitera pas à le lyncher s'il tombe entre ses mains. Mais, comme il a fui, il ne peut plus reculer et il compte sur Joaquin pour lui fournir une échappatoire.

Joaquin se retrouve donc avec en main, le destin de son ami. L'application pratique et inattendue de la fameuse phrase : "aideriez-vous un ami qui a commis un crime ?" Par peur ou par lâcheté, ou par un mélange des deux, Joaquin va tout faire pour se défiler de cette responsabilité, faire comme s'il ne savait rien, tenter de poursuivre sa vie...

Sa vie, il la voit ailleurs qu'au Guatemala, mais il n'envisage pas de partir sans Elena, sa cousine, dont il est amoureux. Un amour sans doute réciproque, mais encore platonique. Seul hic, Elena, elle, se sent bien au Guatemala où elle entend bien faire carrière. Joaquin, que l'histoire d'Armando met dans une position bien précaire, va devoir faire un choix.

Silvestre a 7 ans et a déjà une existence pas banale. Né en Belgique, il est devenu orphelin très jeune avant d'être adopté. Mais ce n'est pas dans son pays natal qu'une famille l'a pris sous son aile, non, c'est une riche famille du Guatemala qui l'a adopté. Un enfant sans doute choisi pour sa chevelure blonde, un signe extérieur de richesse et de position sociale et non un choix sentimental de la part de sa mère, Doña Ileana.

Rastelli est policier. Mais pas seulement, il faut bien vivre, et pour cela, arrondir ses fins de mois. Pour être franc, il y a bien des personnages détestables dans ce roman, mais lui n'est pas loin de décrocher le pompon... Laid, athée, cynique, individualiste au possible, il n'est là que pour profiter d'un système qu'il sert en apparence, alors qu'il ne sert que lui-même, et il méprise la Nation qui l'a vu naître et le peuple qui y vit.

Voilà les acteurs du drame qui va se nouer sous nos yeux de lecteurs. Je l'ai dit, "Pierres enchantées" est un roman court, je ne vais donc pas trop en dire. Peut-être même allez-vous avoir enfin un billet court, si, si ! J'en vois qui se réjouissent, qui se pâment devant cette annonce ! Mais, c'est ainsi, la mécanique de ce livre est précise, je vous ai mis en main une partie des pièces, l'horloger, c'est Rodrigo Rey Rosa. Fiez-vous à lui pour l'assemblage.

Moi, je vais vous parler de mon Guatemala. Celui, en tout cas, que j'ai ressenti à travers cette lecture. Mais d'abord, ce que j'en savais. Un pays d'Amérique centrale, capitale, Guatemala City, frontalier avec le Mexique, et encore, j'étais pas certain de cette dernière affirmation, j'ai dû vérifier... Et c'est à peu près tout.

C'est d'ailleurs une des raisons de mon choix de lecture, découvrir sous la plume d'un écrivain originaire de ce pays, ce à quoi peut ressembler la société dans laquelle il a grandi. Et là, le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est ni le Guide Bleu, ni le Guide du Routard. Non, pas de visite touristique, entrée dans le vif du sujet et dans la critique violente d'un régime "discrètement" totalitaire.

J'écris discrètement, parce qu'on en parle jamais. Ou un peu, quand Rigoberta Menchu, prix Nobel de la Paix, a quelques ennuis, et encore... Pour le reste, on ne sait vraiment pas grand-chose de ce qui s'y passe. Une précision, "Pierres enchantées" a été publié en 2001 dans sa version originale, en 2005 pour le grand format chez Gallimard et, donc, en 2014 pour le Folio.

Précision loin d'être inutile, car il faut toujours remettre un livre dans son contexte. Cette année-là, le président du Guatemala s'appelle Alfonso Portillo, condamné il y a quelques semaines pour des histoires de corruption. Autre condamnation encore plus récente, celle d'un ancien chef de la police pour des actes encore plus graves...

Bref, je ne vais pas multiplier les exemples, mais il est facile, en quelques clics, de comprendre que le Guatemala est, au moment où Rodrigo Rey Rosa écrit "Pierres enchantées", sous la coupe d'un régime militaire assez insidieux, émanation de la dictature d'Efrain Rios Montt, renversée en 1983. Je n'entre pas dans les détails, je ne maîtrise pas assez la géopolitique locale, mais on est dans une situation assez classique dans toute l'Amérique latine.

Il faut expliquer tout cela pour bien comprendre le climat de tension et d'angoisse qui plane au-dessus d'Armando et Joaquin lorsque s'ouvre le roman. Je ne dis pas qu'en France, par exemple, un homme qui renverse un enfant ne réagirait pas de la même façon, mais il ne le ferait pas pour les mêmes raisons : la peur de la peine de mort et/ou du lynchage.

Un contexte qui conditionne ces deux hommes, certainement ni pires, ni meilleurs que les autres. Ils ont juste grandi dans cette peut permanente qui en a fait des veules, des lâches. Armando essaye de se défiler, cherche tous les moyens pour se défiler. Il ne sait même pas ce qu'il en est de l'enfant, les médias parlent "d'article de la mort", mais faut-il les croire ? Ou pire, y a-t-il raison de ne pas les croire, eux qui sont puissants et inféodés au pouvoir, quand ils donnent la description du véhicule qu'il conduisait ?

Armando ne se fait pas d'illusion, si on remonte à lui, il aura du souci à se faire et bien du mal à s'en sortir vivant... Alors, il refile le bébé, si j'ose dire, à son ami. Parce que, vous le verrez, ce n'est pas juste un coup de main qu'il demande à Joaquin, non, c'est bien pire que ça. Vous savez, comme ce jeu où on se lance une bombinette et celui qui l'a dans les mains quand elle explose a perdu. Là, si elle explose, celui qui la tient sera déchiqueté...

Quant à Joaquin... Ah, je vous parlerai bien de lui, mais il est le fil conducteur du roman. Impliqué malgré lui, il va devoir gérer ce problème qui ne devrait pas être le sien et qui, de fait, est le sien. Il dormait quand l'enfant a été renversé ? Peu importe, il est désormais un pestiféré pour avoir ouvert sa porte, il n'en doute pas.

Ne cherchez pas de héros, dans "Pierres enchantées", il n'y en a pas. "Les gens les plus laids", écrit Rodrigo Rey Rosa pour qualifier ses compatriotes. Et il ne les épargne pas. Laids à l'intérieur, plus qu'à l'extérieur. Laids parce que complices de ce pouvoir qui étrangle le pays, complices actifs, comme les parents adoptifs de Silvestre, qui appartiennent à la haute société et s'accommodent parfaitement de tout ça, tandis que les autres, craintifs et résignés, baissent la tête.

De l'espoir ? J'aimerais vous dire oui... Et d'une certaine manière, il y en a, avec des personnages qui apparaissent sous un jour légèrement nouveau. Mais, ce mieux est à regarder à l'aune de la situation générale... Et donc, si lumière il y a au bout du tunnel, elle est vraiment toute petite... La fin m'a rappelé "la Route", de Cormac McCormac, que certains consdèreent avec un optimisme béat, quand les pessimistes indécrottables dans mon genre y voient un pis-aller...

Je n'ai aucune idée de ce qui va se passer après la fin du livre. Je ne sais que la situation dans laquelle on laisse les personnages. Certains n'ont pas beaucoup bougé, d'autres ont régressé et d'autres ont avancé, mais vers où ? Eux-mêmes ne le savent peut-être pas, et, pour deux en particulier, on pourrait craindre qu'il tombent de Charybde en Scylla...

Non, je n'ai pas une vision rose de tout ça et je pense assez bien m'inscrire dans celle de l'auteur lui-même. Celui-ci n'est pas cynique, il ne pratique pas la satire, non, il observe, décrit, montre les mécanismes vicieux que le moindre micro-événement met en branle... L'accident du livre est un fait divers, dramatique, mais assez banal en soi. Mais ici, le hasard n'existe pas, les machinations, oui. Un régime paranoïaque y voit une raison d'agir, de punir...

C'est ce que j'ai trouvé de plus impressionnant dans ce court roman : comment de rien, on fait, sans aucune raison rationnelle de penser cela, un acte prémédité, une attaque planifiée, allez, je lâche le mot, un geste terroriste... En nous donnant, à tour de rôle, le point de vues des différents personnages, Rodrigo Rey Rosa tisse son histoire, implacable, comme un instantané, comme un portrait panoramique du quotidien oppressant du pays...

Il y a quelque chose d'une pièce d'Anouilh ou de Beckett, chez Rodrigo Rey Rosa. Un regard qui, si on le dépouillait des notions de lieu et de temps, serait la vision aux frontières de l'absurde d'une humanité qui dysfonctionne. D'un "1984" latino-américain où chaque citoyen doit se méfier de tous tout le temps, y compris de ses amis, de ses proches...

Reste le titre, dont je ne vous ai pas parlé. Mais que sont donc ces "Pierres enchantées" ? Ou qui ? Je pourrais vous le dire car on a l'explication, brève, lapidaire, si vous me pardonnez ce jeu de mots, dès les premières pages du livre. Pourtant, je ne vais pas vous le dire. Car il faut aller au terme de sa lecture pour bien comprendre la raison du choix de ce titre...

Elle éclairera une partie de ce que j'ai dit plus haut, sur l'espoir ou l'absence d'espoir qu'on peut trouver à la fin du livre. Je serais même tenté de voir dans cet "enchantement" une forme d'ironie, sentiment que je n'ai pas perçu dans ce livre un brin amer, désenchanté, justement... Le livre d'un écrivain qui joue son rôle social, son rôle de poil à gratter, d'empêcheur de gouverner en rond, et surtout trop autoritairement.

Bon, j'avais dit que je ferais plus court que d'habitude, c'est raté. Je ne sais pas vraiment où en est en 2014 le Guatemala, même si je crois comprendre, en lisant quelques articles, que la situation, si elle n'est sans doute pas idéale, a un peu évolué. Mais "Pierres enchantées" me donne envie de lire des romans plus récents de Rodrigo Rey Rosa (je vois que Gallimard vient de faire paraître "les Sourds", qui date de 2012, je note), pour voir comment son regard a évolué.

En attendant, vous pouvez vous plonger dans ce petit livre assez déroutant, sur une société dure, violente, fortement inégalitaire, tellement sécuritaire que personne ne s'y sent en sécurité. Un matériau intéressant pour servir de glaise à de la littérature, engagée, profonde et  capable de parler à un Européen si éloigner des choses du quotidien guatémaltèque...

Une littérature latino-américaine toujours aussi vivace et forte.

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