samedi 22 novembre 2014

"On n'est pas toujours le fils de son père, mais on est toujours le père de son fils" (Louis Dumur).

J'ai un peu tardé à vous parler de notre roman du jour. Parce que je ne voulais pas l'écrire avant de rencontrer son auteur lors d'un café littéraire le weekend dernier. Mais aussi, et ça m'arrive quelquefois, parce que j'ai peur de ne pas lui rendre hommage. Allez, je vous sais indulgents, amis lecteurs de ce blog, vous saurez sans doute apprécier ce roman à sa juste valeur. Un roman fortement autobiographique, mais un véritable roman. Un livre bouleversant, surtout, construit autour de quatre personnages dont la vie s'est arrêté à la mort d'un cinquième... Pour son premier roman, "Toute ressemblance avec le père" (en grand format chez Lattès), Franck Courtès parle de son père, brutalement disparu et retrace la vie d'une famille qui, comme une pendule, semble s'être arrêtée au moment de ce coup du sort. Une famille, et pas seulement elle.





Mathis est encore un enfant quand sa soeur, Vinciane, vient le réveiller en pleine nuit. Ensommeillé, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe, mais la vérité va vite le frapper avec une terrible violence : son père a été tué dans un accident de voiture, percuté par un chauffard, ivre et défoncé... Le monde de ces enfants, et de leur mère, Mireille, vient de s'écrouler.

Sans leur époux et père, la vie continue, pourtant. Mireille s'est emmurée dans le passé, vivant dans son appartement comme dans un mausolée. Comme si elle attendait le retour de son défunt mari d'une minute à l'autre. Seule de violentes colères qui surgissent, parfois, viennent faire remonter le souvenir et la réalité inéluctable, l'absence terrible.

Vinciane, au contraire, ne cherche plus qu'à fuir. Fuir l'appartement familial, fuir Paris, fuir la France, fuir son époque (elle devient archéologue), fuir sa vie. Elle aussi bout de colère mais c'est vers sa mère qu'elle la dirige, cette femme qu'elle juge dure, égoïste, qui ne l'a jamais aimée. En perdant son père, elle s'est retrouvée à la merci de cette mère qui l'ignorait, en manque de l'amour d'un père dont elle était bien plus proche.

Et puis, il y a Mathis, qui est le personnage central du roman. Timide, réservé, il a grandi dans l'ombre paternel, voulant lui ressembler, non, pardon, voulant être à la hauteur de l'homme de la famille disparu trop tôt. A la hauteur de l'image qu'il se faisait de lui. Et cela lui pèse, au point d'en faire un jeune homme puis un adulte qui n'a jamais été mûr.

Son père était un homme à femmes, a-t-il entendu quand il était gamin ? Alors, lui aussi se consacre à la séduction, puis il abandonne ses conquêtes, incapable de s'attacher, d'aimer, juste plaire, plaire et encore plaire... De ses premiers émois adolescents à sa vie de célibataire qui ne tient pas en place, on suit Mathis et l'on ressent sa douleur.

Un garçon se construit souvent en reflet ou en opposition à son père. Laissé seul très tôt par ce deuil jamais assimilé, entouré par deux femmes à couteaux tirés qui le replongent sans cesse dans l'absence du père, il a grandi comme une herbe folle, un peu dans tous les sens. A la fois choyé par sa mère et sa soeur, il n'a pas manqué d'amour, non, son manque est ailleurs.

Il se cherche, inlassablement, sans se trouver vraiment, sans trouver sa voie. Personnellement, mais aussi professionnellement et surtout sentimentalement. Et lui aussi est paralysé par une colère sourde qu'il ne parvient pas à évacuer, à libérer. Une colère contre le sort qui l'a privé de l'indispensable référent sans lequel il ne se sent nulle part à sa place.

Mathis est toutefois le plus lucide des trois membres de cette famille meurtrie. En tout cas, il a conscience de ses lacunes et de ses soucis, tandis que sa mère et sa soeur sont dans un terrible déni qui les handicapent lourdement, car elles non plus ne peuvent construire une existence cohérente, libre, saine... Oserais-je écrire : heureuse ?

Mathis, lui, essaye, expérimente, vit, avance, change de direction, bifurque, revient, repart de l'avant, fait demi-tour, tourne en rond... Quoi qu'il fasse, ce n'est jamais assez bien. Assez bien pour rendre fier l'absent. Jamais Mathis n'entendra son père lui dire sa fierté, quoi qu'il entreprenne, quoi qu'il réalise. Mais là où le fils se trompe, c'est qu'il n'est pas la cause de ce silence.

Les plus attentifs d'entre vous auront remarqué que j'ai évoqué quatre personnages. Oui, il faut aussi évoquer celui qui n'appartient pas à la cellule familiale mais qui, lui aussi, a cessé de vivre depuis l'accident. C'est le chauffard. Lui aussi, on le voit évoluer. On le voit se fustiger, se punir, se détruire peu à peu. Son arme ? L'alcool. Son châtiment : une effroyable solitude volontaire.

Un mauvais bougre cet homme ? Sans doute pas. S'il avait su se maîtriser, ne pas abuser de l'alcool, de la drogue, alors, ce jour-là n'aurait-il pas grillé ce feu et... Mais lui non plus ne peut revenir en arrière et la culpabilité le ronge. En cela, sa sincérité et sa douleur le rachètent (un peu) aux yeux du lecteur. Mais de pardon, point.

Je me rends compte de deux choses, à ce point du billet : je suis entré directement dans le billet, sans vraiment passer par la case résumé ; et j'ai oublié un dernier personnage-clé. Pour la question du résumé, c'est simple, on est dans le récit d'une vie, avec une chronologie déstructuré, il n'est pas évident de raconter "Toute ressemblance avec le père".

On suit Mathis, qui est vraiment le fil conducteur, à travers son enfance, son adolescence, son âge d'homme, jusqu'à l'époque actuelle où sa quarantaine devient pesante, parce qu'il n'a plus vraiment la possibilité de rester l'enfant qu'il n'a jamais cessé d'être. Il a pris conscience qu'enfin, il devait se prendre en main, sortir de cet engourdissement qui l'empêche de grandir, dans tous les sens du terme.

Le 5e personnage, là, c'est bien plus simple. C'est le père lui-même. Omniprésent. On n'est pas à Manderley, on ne parle pas de Rebecca, mais on a bien un fantôme. Les différents protagonistes sont littéralement hantés par le défunt. C'est lui le revenant, mais ce sont les vivants qui ne trouvent pas le repos. Joli paradoxe.

Quand je parle de hantise, soyons clair : je parle au sens strict. Mathis, Mireille, Vinciane et Thierry, le chauffard, sentent en permanence la présence du mort par-dessus leur épaule. En fait, chaque situation du quotidien, aussi surprenante, inquiétante, bizarre, inexplicable soit-elle, est interprétée à l'aune de la disparition du père.

Du passeport qu'on retrouve au frigo au papier qui a mystérieusement quitté le portefeuille qu'il ne quitte pourtant jamais, en passant par ce chien effrayé au point de se perdre dans son propre jardin, ces tables qui volent ou cette présence qu'on ressent, tout devient manifestation de ce fantôme. Et cette présence irrationnelle devient la cause de tous les maux, de cette paralysie qui maintient les personnages dans leur prison mentale.

Je dois dire que cette première partie du roman est assez troublante et impressionnante, parce que le lecteur partage le sentiment des personnages : il est là ! Il rôde, il hante ! Mais pourquoi ? Que veut-il ? Qu'attend-il des vivants ? Vient-il leur prodiguer des bienfaits ou les tourmenter pour leurs imperfections ? Pire, se moquer d'eux, lui qui était si différent de la manière dont le voyaient ses proches...

Ces "phénomènes", indépendamment, ne seraient que des étourderies, des gestes faits sans y penser, des frayeurs enfantines, des trucs dont on rigole ensuite au coin du feu... Mais là, non. L'auto-persuasion est au travail et chacun est sûr et certain que le fantôme de cet homme qui manque tant est à l'origine des craintes et des névroses des uns et des autres. Jusqu'à quand ? Qui saura rompre ce qu'il est bien trop commode de prendre pour une malédiction ?

La démarche personnelle de Mathis est la deuxième partie du roman, je ne vais pas trop entrer dans les détails, il faut vous laisser découvrir cette quête. Mais elle passe par une plongée érémitique tout à fait intéressante, une introspection sauvage, sans aucune contrainte extérieure, une expérience libertaire en guise d'outil de libération. Un exorcisme par la nature, rude sans être hostile, mais où l'on se sent tout petit, finalement.

Mathis va enfin, dans cette expérience si particulière, se révéler à lui-même, mettre le doigt sur ce qui clochait jusque-là. Et surtout, la voie à suivre va lui apparaître. Sa vocation, celle qui, sans doute, était tapie en lui depuis bien longtemps mais inenvisageable tant que le père n'était pas mort. Pour de bon. Oui, je sais, mes mots sont terriblement violents. Et il est plus facile de dire cela de cette manière, car je ne suis pas Mathis. Franck Courtès ne le pense pas ainsi, j'imagine.

Alors, changeons le mot mort. Et, puisqu'on évoque les esprits, les fantômes, parlons de repos. Et si ce qu'attendait ce fantôme pour enfin retourner dans les limbes et n'en plus sortir, c'était de voir Mathis accomplir ce qui n'a pu l'être pour lui ; de le voir transmettre. Car, finalement, tout est là, une affaire de transmission de génération en génération.

On ne parle pas que de gènes. L'une des scènes les plus troublantes du roman, pour moi, est celle où Mathis, peu de temps après l'accident qui a emporté son père, croit le voir dans une vitre. Il sursaute puis se reprend : c'est son reflet qu'il a pris pour le visage de son père disparu... Prise de conscience de cette ressemblance purement physique qui accroît le complexe de l'ado, celui de ne pas être à la hauteur du modèle...

Je m'en voudrais dans ce billet de n'évoquer que la relation au père. Certes, elle est le moteur de ce roman, elle en est la cause, l'embryon. Mais la relation de Mathis avec sa mère, concrète, évolutive, est aussi très intéressante. Vinciane a sans doute raison, Mathis est le fils préféré. L'incarnation du père. Pas au point, je pense, que Mireille n'aime pas sa fille ou la délaisse, mais la tendresse de cette femme pour son fils est indéniable.

Et réciproquement. Même s'il ne se l'avoue pas, Mathis aime cette femme vieillissante qu'il voit peu mais régulièrement. Qui l'agace prodigieusement quand il passe quelques minutes avec elle, mais qui va, par de simples gestes, lui prodiguer son amour immense. Dans cette famille, et rien ne dit qu'il en aurait été autrement sans l'accident, le mal qui se métastase, c'est le non-dit.

On ne se parle pas, on ne dit pas ce qu'on a sur le coeur, on intériorise tout, non, on laisse tout s'enkyster et pourrir au fond de soi. On affronte individuellement le mal qui ronge tout, alors que l'union ferait la force. En cela, la famille de Mathis rappelle, dans un contexte proche mais sensiblement différent, la famille présentée par Delphine Bertholon, dans "Grace". Ce cercle familial est devenu un pentacle dont on ne peut sortir et c'est cela qui doit être rompu.

"Dans ma famille, ça n'avait été qu'orgueil et dévastation ; dans celle de Béatrice, il n'y avait qu'amour et respect", dit Mathis/écrit Franck. Phrase fondamentale pour le lecteur que je suis. Prise de conscience du défaut de la cuirasse, de l'erreur de jugement première, pierre angulaire du malentendu familial.

Et pourtant, de l'amour, il y en a, dans cette famille, on ne peut pas dire le contraire. Mais, il est diffus là où il devrait exploser, il est nébuleux là où il devrait être clairement énoncé, il est alternatif alors qu'il devrait être continu. La mort du père a détruit le ciment familial. Peu importe que ce père ait été coureur, imparfait, énervant, sans lui, Mireille, Vinciane et Mathis sont désunis. C'est cet amalgame qu'il va falloir reformer.

Je crois que je pourrais encore parler longuement de ce livre qui m'a beaucoup touché, comme m'ont beaucoup touché la rencontre et l'échange avec Franck Courtès samedi dernier. Sa dédicace m'a fait rougir, je ne vais pas me gêner pour essayer de prendre ma revanche à travers ce billet et à mon tour, l'embarrasser.

J'ai aimé ces personnages fragiles et malheureux, tous, malgré leurs défauts. J'ai aimé la narration de ce roman, qui alterne les points de vue et brouille les pistes. Car, après tout, ce que l'on sait, on le constate à travers les yeux et les certitudes des uns et des autres. Le drame de cette famille a créé des faux semblants qui ont été érigés en vérités, en évidences.

Mathis se dessille dans le cours du roman, c'est lui qui, pour diverses raisons, peut-être grâce aux deux enfants de sa meilleure amie, Béatrice dans une scène tout en pudeur, en signes, en évocations discrètes, fait basculer l'existence de cet homme qui n'a jamais vécu qu'au jour le jour. Ensuite, C'est un autre Mathis qu'on accompagne sur son chemin de Damas.

J'ai rapidement parlé de la narration, il ne faut pas oublier un élément : Mathis, comme Franck, et réciproquement, est photographe de profession. La composition des scènes, les images, les descriptions, mais aussi le regard posé sur les différents personnages, est empreint de cela. Rien n'est laissé au hasard, Franck Courtès nous donne à voir et c'est aussi une des richesses de ce livre.

La puissance de "Toute ressemblance avec le père" tient, en partie, à son caractère autobiographique et à la sincérité qui s'en dégage. Ce qui est la réalité et ce qui est la part purement romanesque ? Tout se marie si bien qu'on l'oublie, et cela aussi est une grande qualité de ce premier roman. Oui, un vrai romancier est né et on le suivra avec attention à l'avenir.

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