samedi 13 juin 2015

"Le meilleur s'accompagne toujours du pire".

Nous restions sur une note fort pessimiste, à la fin de notre précédent billet sur "Reproduction interdite", de Jean-Michel Truong. Et, comme vous pouvez le constater avec le titre de ce nouvel épisode des aventures du Drille lecteur, on va rester dans la même tonalité, au moins au début. Il faut dire que ces deux romans, le Truong et celui dont je vais vous dévoiler le titre dans quelques instants, sont pour moi à ranger dans la même catégorie : les techno-thrillers d'anticipation qui vous plonge dans un futur plausible et pour le moins inquiétant... Avec "Thinking Eternity" (publié aux éditions Mnémos), Raphaël Granier de Cassagnac tisse les destins d'un frère et d'une soeur qui s'entremêlent comme des brin d'ADN et aborde des questions sur la technologie, la religion, le pouvoir économique, mais aussi la crédulité et le machiavélisme dont notre sympathique espèce humaine est capable de faire preuve. Et il nous tient en haleine autant qu'il nous met mal à l'aise...



Soudain, l'horreur. En quelques minutes, plusieurs grandes villes à travers le monde plongent dans l'horreur et le chaos. Une attaque simultanée au gaz frappe les métros de ces cités, provoquant la mort de dizaines de milliers de personnes. Un attentat terroriste, cela ne fait aucun doute, d'une ampleur inédite qui va durablement marquer la planète.

Adrian Eckard, biologiste plein de promesses, a eu énormément de chance. Lorsque l'attaque a été lancée, il allait entrer dans une station du métro parisien. Il a eu le bon réflexe et a pu se sauver à temps. Mais pas sans garder quelques séquelles de son exposition au produit mortel utilisé par les terroristes pour faire le plus de victimes.

Ses yeux ont été irrémédiablement abîmés et il a perdu la vue. Sur son lit de souffrance, il accepte de servir de cobaye à une nouvelle technologie : on va lui greffer un implant cybernétique capable de remplacer les organes détruits et de lui rendre ce sens si important. Le jeune homme accepte, mais cette double expérience, l'approche de la mort et cette nouvelle vue, vont le bouleverser profondément.

Au point qu'il va tout laisser derrière lui pour se lancer dans une longue errance à travers le monde, pas ce monde moderne, technologique, où se concentre la majeure partie des populations, mais dans des régions reculées, isolées, traditionnelles. Là, il va enseigner, simplement. Rien d'extraordinaire, juste des rudiments scientifiques auxquels les gens qu'ils rencontrent n'ont jamais eu accès.

Adrien est étrangement charismatique et son regard cybernétique, forcément troublant, renforce ce sentiment. Au point que, petit à petit, et soutenu par quelques compagnons acquis à cette cause qui n'en est pas vraiment une, il va devenir presque malgré lui le leader d'un nouveau mouvement ou courant de pensée : le Thinking.

En très peu de temps, le succès est immense et général. La popularité d'Adrien atteint des sommets sans qu'il ne fasse quoi que ce soit pour cela et il devient une icone populaire mondiale. Au point qu'à un moment, il va avoir l'impression que tout cela le dépasse. Lui, personnellement, mais aussi ce qu'il imaginait faire à l'origine.

Placé dans une position qu'on pourrait qualifier de christique, Adrien devient une sorte de messie moderne dans ce futur proche, dont la simplicité, la générosité, l'intelligence mais aussi la capacité à transmettre son savoir vont réussir à conquérir des populations très hétéroclites. Et, comme souvent, lorsque quelque chose s'emballe dans notre monde, on le récupère, on le dévoie, on cherche à en profiter...

Alors que son frère était victime du terrible attentat qui lui a coûté la vue, sa soeur, Diane, terminaient ses brillantes études. La jeune femme est neuro-informaticienne et sa thèse sur les intelligences artificielles n'a laissé personne indifférent dans le monde scientifique, et même au-delà. Ambitieuse mais raisonnable, elle se voit chercheuse dans un organisme public au sein duquel elle fera carrière et peaufinera ses découvertes.

Mais, à peine a-t-elle achevé sa soutenance qu'elle est contacté par la société Eternity Incorporated, un mastodonte privé qui se présente comme philanthropique et s'intéresse aux domaines sur lesquels travaille Diane. L'offre est tout simplement impossible à refuser : on lui donne carte blanche, tant sur le plan des recherches que des méthodes ou du budget et elle sera rémunérée à hauteur des attentes placées en elle.

Bye-bye, l'incertitude de la recherche publique, et bonjour le privé et ce gigantesque groupe dont les contours, et les activités, demeurent tout de même un peu floues. Mais, les promesses sont tenues et Diane va faire son trou dans cet univers aux antipodes de celui dans lequel évolue son frère au même moment, avec l'essor du Thinking.

Pourtant, alors que sa société semble poursuivre sa croissance, les recherches de Diane piétinent et elle commence même à perdre un peu courage. Personne ne lui fait de reproches, au contraire, elle monte dans la hiérarchie du groupe, mais elle ne se sent pas à la hauteur des enjeux. Une impression étrange, car, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle, Diane a tout d'un symbole de réussite, au sens qu'on lui donne dans nos sociétés industrialisées.

"Thinking Eternity", c'est le récit parallèle de ces deux destins hors du commun, profondément différents, à tous points de vue, mais qui sont étroitement liés, malgré l'absence quasi totale de contact entre Adrien et Diane. Comme deux aimants qui s'attirent ou se repoussent, selon qu'on les oriente de telle ou telle façon.

Je n'entre pas plus dans les détails, car, autour de cela, il y a évidemment des intrigues qui font de ce roman un vrai thriller, où l'on nous emmène dans des cadres et des situations qui ne peuvent laisser indifférent. Première chose : le Thinking, dont Adrien est l'étincelle qui va enflammer la traînée de poudre.

Vous remarquerez que j'ai fait, jusqu'ici, très attention aux mots que j'ai employés pour qualifier ce mouvement. Ni idéologie, ni philosophie, ni spiritualité, ni religion... Et pourtant, il y a un peu de tout cela dans ce que devient le Thinking au fil des chapitres. Et c'est aussi sans doute cela qui dépasse Adrien, surpris et submergé par l'ampleur de ce qu'il a déclenché.

La perte de contrôle est relative, car les lieutenants d'Adrien sont aux commandes et la tête du mouvement est collégiale et rudement efficace, mais il y a un je-ne-sais-quoi qui fait peur à Adrien. Sans doute à juste titre. Comme si, en gagnant en envergure, en surface, en pouvoir, oui, il faut le dire, en puissance économique aussi, la machine du Thinking risquait d'entraîner un autre genre de valeurs beaucoup moins nobles que celles prônées à l'origine.

Mais, le lecteur, avec Adrien, s'interroge sur ce que devient le Thinking, sur les voies à suivre et les erreurs à ne pas commettre, dans un monde en pleine mutation, technologique, économique, mais aussi spirituelle, car, que ce soit les grandes religions monothéistes ou d'autres courants spirituels, ils sont bien absents du paysage, comme abandonnés par des humains en attente d'autre chose.

Le Thinking arrive au bon moment pour coller avec les aspirations et le charisme d'Adrien, mais aussi, l'adresse de ses amis, vont faire la différence pour imposer, même si le mot n'est pas adéquat, ce courant auprès de ceux qui attendent des réponses d'un nouveau genre. Une aspiration au bonheur ou peut-être plus encore...

L'économie, je le disais, est aussi en pleine mutation, dans ce futur proche. Ainsi, on croise, au gré des chapitres, des sociétés ou des milliardaires qui ont atteint une telle puissance qu'ils ont pu fonder leurs propres Etats, agissant même au niveau de la diplomatie mondiale, remplaçant progressivement un pouvoir politique tel qu'on le connaît et qui s'est avéré défaillant.

Et puis, il y a la question technologique. La greffe cybernétique d'Adrien est évidemment ce qui frappe en premier lieu. Puis, il y a le travail de Diane sur les intelligences artificielles. Ensuite, on avance vers une quête tellement présente au coeur et dans l'esprit de l'homme depuis toujours ou presque : celle de l'immortalité.

Je n'entre pas dans les détails du récit, rassurez-vous, et si vous avez peur d'en savoir trop, sautez quelques paragraphes... Mais on ne peut pas ne pas aborder l'un des thèmes centraux du roman de Raphaël Granier de Cassagnac : le transhumanisme. Il est au coeur de ce récit mais tapi dans l'ombre, comme si cela dérangeait...

Or, comme je l'évoquais à propos du clonage dans le billet sur "Reproduction interdite", j'ai eu l'impression de retrouver ce même genre de peur, de crainte, de doute, mettez le mot qui vous semble le plus juste, quant au transhumanisme. Voir la machine prendre le dessus sur l'homme... Ici, pas de robot, pas de clone, mais des 1 et des 0, ADN d'une technologie numérique qui pourrait surpasser un jour la chair et l'os pour donner vie à des humains d'une autre génération. D'une autre dimension...

Et nous voilà revenu à notre titre : bien des éléments sont alléchants, prometteurs, dans "Thinking Eternity". Mais tous s'accompagnent de pratiques, agissements, pensées bien moins séduisants, peut-être dangereux, rarement bien intentionnés... La peur qu'on ressent est là, aussi : dans ce que l'être humain est prêt à faire pour atteindre les buts qu'il se fixe.

Lorsqu'il ne s'embarrasse plus de morale, d'éthique, de principes, mais que seule la fin justifie les moyens et les actes. Lorsque l'apprenti sorcier oublie la raison et la conscience pour chercher à devenir Dieu ou un démiurge ou une puissance supérieure et transcendante... Le roman de Raphaël Granier de Cassagnac n'est pas un réquisitoire contre quoi que ce soit, mais les problématiques mises en avant interrogent chacun de nous.

Mais il est certain que, sans tomber dans un univers ressemblant au "meilleur des mondes", de Huxley ou au "1984", d'Orwell, le futur décrit par l'auteur dans "Thinking Eternity" a de quoi inquiéter. On débute par un attentat mondial et on termine... Ah, vous verrez bien. Sans être plongé dans l'obscurité totale, le livre reste marqué par ces doutes sur l'avenir...

Le tout s'intègre dans un roman qu'on ne lâche pas parce que le crescendo qu'il met en place nous emporte comme un tourbillon. On veut comprendre. Comprendre où va le Thinking, où va Adrien, aussi, avec les doutes qui l'habitent. Comprendre ce que cache la façade philanthropique de Eternity Incorporated, comprendre où Diane a vraiment mis les pieds...

Les destins du frère et de la soeur pourraient parfaitement être formidables, sans accroc. Des carrières très différentes, mais tout à fait enviable, selon qu'on aspire à une trajectoire plus spirituelle et intellectuelle, ou qu'on rêve d'une aisance matérielle et familiale qui ne se démentira pas. Mais, voilà : on n'est pas dans un conte de fées...

Heureusement, il reste une lueur d'espoir au final. On aura sans doute une suite à ce roman et je serais vraiment curieux de la lire, pour voir quelle sera l'étape suivante d'un monde bouleversé, métamorphosé. Avec l'espoir que, dans ce chaos organisé, dans cette folie de domination et cette quête d'une perfection illusoire mais proche, il reste une once d'humanité. Pour se défaire enfin du pire.

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