jeudi 17 septembre 2015

"Le deuil n'est pas une convalescence dont on se remet (...) C'est un cancer".

Oui, j'en conviens, ce n'est pas un titre très gai... Mais, il convient parfaitement à notre roman du jour dont le deuil est l'une des thématiques centrales. Voilà quelques temps que j'entendais parler de l'auteur de ce livre, que je me disais que ce serait bien de le découvrir comme écrivain, après l'avoir vu à l'oeuvre comme réalisateur. Et, franchement, je n'ai pas été déçu, bien au contraire, puisque j'ai dévoré ce livre. "Celui dont le nom n'est plus", thriller de René Manzor, publié aux éditions Kero et désormais disponible en poche chez Pocket, possède une intrigue passionnante, qui tient en haleine d'un bout à l'autre, même lorsque l'on se dit qu'on a deviné où l'auteur veut en venir. Un roman qui parle de la mort sous différents aspects, biologiques, spirituels, religieux, de manière aussi concrète qu'irrationnelle. Un véritable thriller à l'anglaise, signé par un auteur français, et qui repose sur un trio de personnages aussi sûr d'eux professionnellement qu'ils sont fragiles sur dans leur vie privée...



Scotland Yard est sur les dents. Un deuxième meurtre atroce vient d'être commis à Londres en à peine 24 heures et la manière dont se déroulent ces assassinats a de quoi laisser perplexe les enquêteurs. La macabre mise en scène fait penser à des meurtres rituels et les organes des victimes ont disparu...

Le détective chef inspecteur McKenna, irlandais bourru et inflexible, est aux commandes de cette enquête qui s'annonce compliquée, surtout si les meurtres continuent à se succéder au même rythme d'un par jour... Pourtant, on a rapidement mis la main sur les deux premiers meurtriers. Des proches des victimes, qui semblent accablés par ce qu'ils ont fait mais ne parviennent pas à expliquer leur geste...

Le plus étrange, c'est qu'ils n'avaient pas avec eux les organes de leurs victimes quand on les a arrêtés, qu'ils n'ont pas du tout le profil de tueurs et ne sont absolument pas formé pour pratiquer les ablations. Quant à leurs connaissances en matières de rites mortuaires, elles sont très probablement limités. Il y a vraiment quelque chose qui cloche, dans tout cela.

Pourquoi, d'un seul coup, sans prévenir, des personnes qui ne se connaissent pas entre elles se mettraient-elles à agir de la même atroce façon dans différents coins de Londres ? A-t-on affaire à un épouvantable trafic d'organes qui seraient dirigés dans l'ombre par de mystérieux commanditaires ? Ou bien s'agit-il de tout autre chose ?

McKenna, qui aime mener ses enquêtes d'une poigne de fer et sans entrave, se voit pourtant imposer une présence qu'il juge inopportune : une profileuse du FBI qui a été envoyée à la demande de l'ambassadeur des Etats-Unis en personne. La deuxième victime était un ami proche de Son Excellence, alors, il veut donner un coup de pouce. Ou s'ingérer dans l'enquête, selon le point de vue...

Entre les deux, on ne peut pas dire que le courant passe parfaitement. Questions de méthodes de travail, mais aussi de pression. McKenna n'aime pas qu'on lui force la main et le Dr Dahlia Rhymes n'a pas l'air franchement ravie de se retrouver à Londres... Bref, dans la grisaille de la capitale britannique, il y a comme de l'électricité dans l'air, alors que le temps presse...

Pendant ce temps, un ténor du barreau a décidé de prendre en main la défense des assassins présumés. Nils Blake est loin d'être un inconnu, il a activement participé à la chute de Rupert Murdoch et à la fermeture du tabloïd News of the World, suite au scandale des écoutes téléphoniques. Mais, depuis cette action d'éclat, il avait levé le pied.

Le voilà qui revient aux affaires après plusieurs mois d'inactivité. D'abord réticent, il comprend rapidement, en interrogeant les deux premiers suspects, que cette affaire n'a rien d'ordinaire. Et surtout, il a devant lui ce qu'il estime être deux victimes qu'on veut absolument qualifier de coupables. Il entame donc des recherches et une réflexion profonde sur ce dossier épineux.

McKenna, Rhymes et Blake sont les trois sommets d'un triangle qui va servir de base à ce thriller. que l'on va qualifier d'ésotérique. Une précision sur cet adjectif : ne vous attendez pas à un roman à la Dan Brown ou à la Ravenne/Giacometti, ce n'est pas du tout cela. L'ésotérisme est au coeur de l'intrigue, mais pas du tout pour les mêmes raisons que chez les auteurs que je viens de citer.

On est plutôt dans un thriller à l'anglaise, et je n'écris pas cela juste parce que l'intrigue se déroule à Londres. Il y a, dans le rythme, dans les personnages, dans la progression de l'intrigue quelque chose qui rappelle, par exemple, la série de Val McDermid mettant en scène le psy Tony Hill. On a un tueur en série carrément bizarre dans la nature, il va falloir le comprendre pour le coincer.

Le rythme du livre est très important : tout se déroule en moins d'une semaine et cette impression d'urgence est naturellement renforcée par le rythme infernal (sans jeu de mots) des assassinats : avec un mort par jour, il devient indispensable d'agir vite pour faire cesser la série au plus vite. Mais, qui dit vitesse, dit souvent précipitation, et cela aussi sera un élément important de l'histoire.

En cherchant à comprendre les tenants et les aboutissants de cette série sidérante, en suivant des pistes qui mènent dans des impasses, en cherchant à combler un retard terrible, car synonymes de nouvelles morts à venir, les enquêteurs, pourtant aguerris, pourtant déterminés, vont commettre quelques erreurs fort préjudiciable.

Cette imperfection donne un côté très réaliste à cette affaire. On est loin des flics infaillibles de série télévisées, sans peur et sans reproche, qui attrape tout de suite le bon fil de l'enquête et défont la pelote en deux temps, trois mouvements. Une situation qui pourrait déstabiliser certains lecteurs : comment peut-on passer à côté de questions centrales ?

Depuis mon canapé, où il est toujours plus facile de tirer des plans sur la comète que lorsqu'on est dans le feu de l'action, sur le terrain, j'avais pressenti certains aspects de l'intrigue. Je ne suis pas certain que ce soit une faiblesse, d'ailleurs, en tout cas, cela n'a pas remis en cause le plaisir que j'ai eu à lire ce thriller. L'ensemble tient la route et d'autres aspects viennent vite faire oublier cela.

A commencer par le triangle des personnages évoqués plus haut. Le Dr Rhymes, assez indépendante, qui travaille plus comme observatrice et conseil que comme une véritable enquêtrice, va pouvoir se détacher de la stricte procédure, et ce ne sera pas sans importance dans l'histoire. McKenna, lui, fonce et impose à ses hommes sa volonté de fer. Quant à Blake, c'est sans doute celui qui, dans l'affaire, va se retrouver avec le rôle le plus inattendu.

Mais, au-delà de leurs agissements au cours de cette semaine sanglante, c'est leur personnalité qui interpellera le lecteur et l'intéressera. Chacun de ces trois personnages n'est pas vraiment ce qu'il affiche en façade. Chacun a des secrets et des failles qui vont se révéler tout à fait fondamentaux dans le déroulement du récit.

Je ne vais rien dire de ces aspects, il vous faudra les découvrir au fur et à mesure de la lecture. Mais, McKenna, Rhymes et Blake sont bien plus fragiles qu'ils ne paraissent, lorsqu'on ne considère que leur armure professionnelle, leurs compétences dans leurs domaines respectifs et la détermination qu'ils y mettent, parfois jusqu'à y sacrifier toute vie extérieure.

Aucun de ces trois protagonistes ne semblerait franchement sympathique au premier abord, si l'on ne découvrait pas ces arrière-plans au fil du récit. McKenna est un homme au caractère bien trempé qui n'aime pas qu'on lui marche sur les pieds ou lui impose quoi que ce soit (qui n'est pas sans rappeler Harry Bosch), un meneur d'hommes, mais, paradoxalement, un solitaire, respecté mais redouté de ses hommes.

Rhymes, sans doute, pense-t-on d'abord, parce qu'elle est une femme dans un milieu où ce sont les hommes qui commandent, affiche une espèce de froideur presque hautaine, cette arrogance de celle qui a le savoir. Une image qui va vite voler en éclats, lorsque l'on découvre son histoire et que l'on comprend que ce vernis cherche avant tout à masquer des douleurs profondes et un certain manque de confiance en elle.

Enfin, Nils Blake est le profil-type de l'avocat à succès, tellement sûr de lui qu'il écrase tout sur son passage, drogué au boulot, ambitieux, recherchant une forme de pouvoir dans son activité professionnelle, en tout cas, bien plus que la vérité. Mais ça, c'était avant. Le Blake qui va se retrouver sur cette affaire est en pleine métamorphose et cela lui fait voir les choses bien différemment. Le dossier pourrait être une renaissance, mais suivant d'autres préceptes.

Reste à évoquer le sujet central de ce thriller : la mort. Bon, on s'en doute un peu, un thriller, des crimes, du sang, des trucs bien glauques, un soupçon de serial killer, je ne me foule pas, avez-vous envie de dire. Oui, je suis d'accord avec vous, mais j'insiste, c'est bien la question de la mort et de son corollaire, le deuil qui sont au coeur de "Celui dont le nom n'est plus".

Qu'est-ce que la mort ? La fin de la vie, si vous permettez ce pléonasme. Mais, lorsqu'on est athée, c'est un point final et on n'en parle plus. Pourtant, de tous les temps, à travers toutes les civilisations, cette question récurrente a été abordée de façon différente. La vie après la mort, la réincarnation, le passage vers un au-delà, etc.

Autant de visions qui ont débouchés sur des rites et des cérémonials particuliers. Voilà que l'on retrouve l'ésotérisme dans notre histoire, car tout cela est très présent dans ce roman. Et, avec elle, ce que ces voies spirituelles, théistes ou philosophiques, préconisent et prévoient. La mort comme une suite à la vie, comme une nouvelle phase, comme le point de départ d'une autre existence.

Pour autant, et quoi que l'on pense, quoi que l'on croie, la question du deuil demeure et chaque être, quelque soit son éducation, sa culture, l'aborde avec la même difficulté. La douleur, le manque, l'absence, tout cela s'affronte un jour ou l'autre, et chacun d'entre nous encaisse ces situation à sa manière. Déni, résignation, révolte, fatalisme... Là encore, les possibilités sont multiples.

"Celui dont le nom n'est plus" n'est pas un thriller qui repose sur la lutte du bien contre le mal. L'archétype se déplace un peu et, sans tomber dans l'emphase, on peut dire que c'est la lutte de la vie contre la mort. Ce qui se déroule dans ce roman fait froid dans le dos, car vie et mort se côtoie et en viennent à s'affronter par la force d'une folie qui fend le coeur.

Loin des tueurs en série littéraires, incarnation d'un mal absolu, véritables croquemitaines des contes de fées modernes que sont les thrillers, René Manzor nous propose ici un thriller où les frontières entre victimes et coupables se brouillent complètement, rendant tout jugement strictement moral bien délicat. C'est ailleurs que le lecteur va devoir se placer.

Tout cela, ainsi que d'autres aspects passionnants, dont j'adorerais vous parler, mais n'insistez pas, je ne dirai rien, permettent aussi à l'auteur de faire planer sur le livre une atmosphère très étrange qui, à plusieurs reprises, flirte, et même plus que cela, avec le fantastique. Mais surtout, met en lumière la puissance de certaines pratiques qu'on ne maîtrise sans doute que très partiellement. Comme tout ce qui nous ramène, encore et toujours, à notre cerveau, terra majoritairement incognita...

Tout cela m'a bien donné envie d'en découvrir un peu plus sur René Manzor en tant qu'auteur de thriller. Ce livre, salué dans plusieurs salons dédiés au polar et au thriller, m'a permis de passer un fort bon moment de lecture, efficace et rythmé. Avec des thèmes que l'auteur sait rendre originaux, tout en enrobant son intrigue d'un mystère oppressant.

Sans oublier, mais là encore, il est difficile d'en parler avec clarté, une dimension très pédagogique qui vient s'inscrire dans le récit et y trouve naturellement sa place, sans le rendre pesant, pédant ou exagérément didactique. Une dimension qui, finalement, s'avérera bouleversante, car il n'y a pas que l"inquiétude ou le stress qui vaillent dans ce genre de livre, mais aussi des émotions plus durables.

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