jeudi 3 septembre 2015

Les vacances de Monsieur Kafka.

Un clin d'oeil appuyé et forcément pas du tout anodin à Jacques Tati, pour ouvrir ce billet. L'idée de ce titre m'est venue en cours de lecture, mais elle a été renforcée par ce que j'ai lu en fin d'ouvrage, puisque le réalisateur est cité dans une annexe très intéressante. Et, vous verrez, ce n'est certainement pas la seule référence cinématographique qu'évoquera notre roman du jour. Avec "Kafka à Paris" (en grand format chez Alma Editions), Xavier Mauméjean, dont l'imaginaire incroyablement fertile ne cesse de surprendre le lecteur le plus fidèle, nous emmène sur les traces du fameux écrivain tchèque lors de son séjour dans la capitale française, en 1911. Une semaine touristique qui ne s'avérera pas de tout repos et va nous emmener dans un Paris bien peu touristique, propices aux aventures les plus burlesques. Et, si vous ne voyez en Kafka qu'un personnage terne, sombre et torturé... vous n'aurez pas entièrement tort, mais vous devriez tout de même le regarder différemment après ça !



A la surprise générale, celle de ses collègues comme de ses supérieurs, Franz Kafka annonce, en ce mois de septembre 1911, sa volonté de prendre... des vacances ! Lui, l'employé modèle, celui qu'on cite en référence pour la qualité de son travail, son abnégation et la relation de confiance qu'il sait instaurer avec le client.

Dans la société d'assurances pour laquelle il joue les gratte-papier, Franz Kafka est le roi. Aussi, le voir partir, même quelques jours, le temps d'un voyage à Paris, et c'est l'angoisse qui monte, jusque dans le bureau du grand patron. Mais, que peux faire celui-ci ? Il faut que jeunesse se passe, dit-il, fataliste, en laissant la crème de la crème de son personnel s'en aller.

Kafka ne partira pas seul à Paris. Il sera accompagné par son ami Max Brod. Les deux hommes ont la même ambition : devenir des écrivains. Tous deux ont déjà été publiés, mais Brod a un peu d'avance sur Kafka dans ce domaine. Les deux amis ont choisi de travailler dans des fonctions administratives qu'ils occupent à mi-temps, pour se ménager du temps afin d'écrire.

D'ailleurs, avant de prendre le train pour Paris, les deux hommes ont rendez-vous chez leur éditeur, un certain Ernst Rowohlt, venu depuis peu vivre à Prague, depuis Leipzig. L'homme d'affaires, qui en a vu d'autres, des apprentis écrivains, propose à Kafka et Brod de lui rendre un service durant leur séjour parisien.

Il s'agit de rencontrer un ami de Rowohlt, Arthur Kremp, un banquier amateur de lettres. Peut-être les deux amis pourraient-ils passer quelques moments de détente en sa compagnie, car il en a, apparemment, bien besoin. Et puis, puisqu'ils sont là, se pourrait-il qu'ils profitassent de leur séjour pour rédiger un guide touristique ? Affaire conclue !

Voilà nos deux amis sur le chemin (de fer) de Paris, où ils entendent bien découvrir la ville, mais aussi observer les habitants. Après un trajet assez tumultueux, surtout pour Brod, ils débarquent dans la capitale qui est en plein émoi : on vient de voler la Joconde !! Le hic, c'est le nom du principal suspect de ce vol spectaculaire : Wilhelm Apollinaris de Kostrowitsky.

Un léger malaise gagne les deux hommes : le nom évoque indubitablement l'est de l'Europe. Eux-même, venant de Bohême, pourraient-ils pâtir de cette situation ? Il convient donc d'être prudent, discret, même. A la manière des Persans de Montesquieu, ils entament alors un séjour touristique et culturel qu'ils ont prévu riche en expériences.

Il le sera, mais s'avérera également assez agité. Franz, insomniaque, inquiet de nature, a du mal à se faire à la vie parisienne (la vraie, pas celle d'Offenbach... Quoi que...). Pour des vacances, tout cela n'est pas très reposant ! Et cela va empirer lorsque Kafka et Brod vont se présenter à Arthur Kremp, à quelques jours de leur retour.

Car le banquier a une façon particulière de gérer la déprime dans laquelle les deux amis l'ont trouvé. A ses côtés, c'est un tout autre Paris, un Paris underground, dirions-nous de nos jours, qu'ils vont découvrir, presque malgré eux. Avec, à la clé, quelques surprises pas toujours agréables et quelques aventures rocambolesques...

Dès la première phrase du roman, nous sommes fixés : "S'il y avait bien un type rigolo dans la vie, c'était Franz Kafka". Quoi, Kafka, un rigolo ? Euh... Comment dire ? Je ne suis pas certain que, si l'on interrogeait les gens autour de soi en leur demandant comment ils qualifieraient Franz Kafka, le mot "rigolo" ne serait pas celui qui reviendrait le plus souvent...

Alors, où veut nous emmener Xavier Mauméjean, en faisant de Kafka un personnage rigolo ? Cette question doit rester à l'esprit du lecteur, en faisant abstraction de ce qu'il connaît, ou croit connaître, de l'auteur de "la Métamorphose". Pour autant, ne vous attendez pas à voir Kafka se comporter comme un trublion, non, son côté rigolo est... relatif.

En fait, c'est souvent à ses dépens que Franz est rigolo, car, à part pour ses collègues et supérieures de la tristounette entreprise d'assurance où il travaille, c'est un personnage plutôt falot, introverti, timide et toujours en retrait. Mais, il a le chic, et Brod avec lui, pour se fourrer dans des situations au moins embarrassantes voire carrément folles, surtout dans la deuxième moitié du voyage.

Et puis, au fil des pages et surtout des chapitres, construits comme autant de saynètes, une idée vient... On revient alors en arrière, avant le début du roman, dans les pages de dédicaces, les exergues, etc. Et on tombe sur la dernière citation choisie par Xavier Mauméjean, un extrait d'un texte du philosophe et critique littéraire Walter Benjamin.

Celui-ci y compare le duo formé par Kafka et Brod à... Laurel et Hardy ! Et ça fait tilt : voilà où voulait en venir Xavier Mauméjean : nous emmener en voyage aux côtés de ces deux amis un peu maladroits et pas toujours vernis comme si l'on se trouvait dans un film muet, un de ces films burlesques restés dans la légende du 7e art.

C'est vrai que seul, on imaginerait plus volontiers Kafka joué par Buster Keaton, l'homme qui ne riait jamais. Mais, en duo avec Brod, aussi rond que Kafka est raide, aussi truculent que l'autre est discret, aussi prompt à mettre les pieds dans le plat que son alter ego recherche l'ombre, on a en effet en face de nous un parfait duo burlesque.

Oui, on s'amuse énormément en lisant "Kafka à Paris", tant ces deux braves garçons paraissent empotés, malchanceux, naïfs, et se font mener par le bout du nez. La rencontre avec Kremp va les faire plonger dans un univers bien moins lumineux que celui des musées ou des champs de course dans lesquels ils se sont rendus en premier lieu.

Mais ces nouveaux décors, bien moins dignes d'apparaître dans le guide touristique qu'ils sont censés rédiger, sont aussi un formidable terrain de jeu, rempli de situations inattendues, de chausses-trappes, d'événements contraires... Il y a une impression d'emballement dans cette seconde partie, qui fait que Kafka et Brod ne maîtrisent cette fois plus rien du tout.

Sans jeu de mot, c'est dans le Paris de la Bohême, justement, que Kafka et Brod vont se retrouver. Cette Bohême-là n'a pas le lustre, la beauté et la sobriété de celle dont ils sont originaires. Au contraire, aux yeux de beaucoup, ce serait la lie de la société, qu'ils se retrouvent à fréquenter. Pourtant, c'est un Paris très vivant qui s'offre à leurs yeux. Un Paris en mouvement, pas le Paris figé des circuits touristiques classiques.

Ainsi vont-ils assister à la marche qui, en ce début de XXe siècle, voit l'art évoluer de façon radicale, dans toutes les disciplines. Spectateurs de l'essor du cinématographe, présentés à Guillaume Apollinaire, Fernand Léger et d'autres figures provocantes du Paris artistique, Franz Kafka et Max Brod vont faire leur éducation sur le tas et être le témoin d'événements qui leur resteront en mémoire.

Il plane au-dessus de ces vacances une espèce de folie qui va crescendo, jusqu'à prendre des allures de cauchemar éveillé. Franz Kafka est embarqué dans ce tourbillon qu'il aurait certainement voulu à tout prix éviter. Malgré son côté méthodique, à la limite de la maniaquerie, malgré son organisation qui a fait ses preuves au bureau, il ne peut empêcher ce séjour de partir gentiment en vrille.

On se laisse entraîner à la suite des deux Tchèques dans ces aventures qui vont devenir de plus en plus bizarres. Autant que la réaction des deux écrivains en herbe, ce sont d'ailleurs ces situations elles-mêmes qui divertissent le lecteur, même si, parfois, on ressent un léger frisson le long de l'échine, comme lorsqu'on se retrouve sous terre...

Bien sûr, comme on s'en doute dès le titre ou à la première phrase, citée plus haut dans ce billet, le roman de Xavier Mauméjean est d'abord centré sur la figure de Kafka et sur ce que ce nom éveille en nous. Il est recommandé d'avoir quelques connaissances au sujet de son oeuvre, pour goûter tout le sel de ce qui se présente à nous.

Autour de ce garçon neutre et assez terne, mais à l'esprit en perpétuel mouvement, se construit cet univers étrange, qui se rapproche de plus en plus de celui des freaks, que connaît bien Xavier Mauméjean pour en avoir traité dans plusieurs de ses livres précédents. Le pauvre garçon, déjà sujet aux idées noires et aux cauchemars, voit soudain défiler devant lui, tel un film, tout ce qu'il fuit.

"Kafka à Paris", c'est aussi une réflexion sur le processus créatif. Je l'ai dit, au moment de ce séjour parisien, Kafka a déjà publié, mais très peu. Quelques textes dans une revue praguoise. Sa carrière d'écrivain débutera vraiment l'année suivante avec la publication de la nouvelle "le Verdict". Suivra, entre autres, "la métamorphose", avant les textes posthumes qui assureront sa postérité.

Le voyage à Paris de Kafka est burlesque. Or, ce style, si on le considère comme un genre comique, n'est pas très loin de l'absurdité, dans laquelle excellera Kafka par la suite, au point que son patronyme, devenu adjectif, en deviendra un synonyme. Simple point de vue, qui fait basculer de l'optimisme au pessimisme, du blanc éclatant de rire, au noir le plus profond et angoissant...

Max Brod, sans doute moins connu que son ami auprès du public, mais qui lui est indissociable, puisqu'il sera son éditeur, est un peu un faire-valoir dans cette affaire. Mais, il serait dommage de négliger l'importance de son rôle dans le roman : il est, d'une certaine manière, un des moteurs du récit, face à un Kafka qui, seul, se serait sans doute reclus dans sa chambre d'hôtel durant tout le séjour.

Brod est aussi le ressort comique du récit, par sa bonhomie, sa maladresse, sa rondeur gourmande qui tranche tant avec l'aspect ascétique de son ami, il est l'auguste quand Kafka est le clown blanc. Un tandem, une symbiose, les deux revers d'une même médaille, se complétant parfaitement l'un, l'autre. Jusque dans ce roman dont il est un rouage essentiel.

La douce ironie qui berce "Kafka à Paris", toujours respectueuse et sans doute teintée d'admiration, ce jeu de miroirs entre le burlesque et l'absurde, cette référence au cinéma muet et au burlesque, des pionniers jusqu'à Tati, tout cela vient nous montrer Franz Kafka sous un autre jour. Cela ne dissipe pas toutes les ténèbres, mais cela crée un halo dans l'obscurité. Et cela offre surtout un très bon moment de lecture, riche et érudit. Comme toujours avec Xavier Mauméjean.

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