mercredi 30 septembre 2015

"Nous avons gagné toutes les batailles, mais nous avons perdu la guerre".

Voici un livre que j'ai reçu en me disant : "Ouh là, dans quoi je m'embarque ?" Je l'ai dit et redit, ce blog n'a pas vocation à être un lieu de débats de société, mais simplement à parler de livre, dans le fond, certes, mais sans volonté militante particulière. Or, ici, on touche à l'un des sujets les plus délicats qu'on puisse trouver : le conflit israélo-palestinien... Je n'entre jamais dans un livre à reculons, si c'est ce que je ressens, je ne le lis pas. Mais disons que je marchais sur des oeufs... avant d'avaler les 200 premières pages quasiment d'une traite. Impossible de quitter ce livre, qui n'est pas un roman, mais un livre d'entretiens. "Les sentinelles", de Dror Moreh, que viennent de publier les éditions Héloïse d'Ormesson, est un document exceptionnel, qui nous permet de jeter un regard particulier sur 50 ans de conflit ininterrompus et de processus de paix avortés. Sans doute faut-il faire un temps abstraction de ce que l'on pense de ce sujet avant de lire ce livre, mais nul doute qu'il faut vraiment s'y intéresser, car ce qui y est dit, loin des querelles partisanes, est fondamental.



Ils sont six. Six hommes, nés de la fin des années 1920 au milieu des années 1950. Ils s'appellent Avraham Shalom, Yaakov Peri, Carmi Gillon, Ami Ayalon, Avi Dichter et Yuval Diskin. Autant de noms qui, très probablement, ne vous disent rien ou pas grand-chose. Mais, de 1980 à 2011, ces six hommes se sont succédé à la tête du Shin Bet, le service de sécurité intérieur de l'Etat d'Israël.

Cette administration, que les Israéliens appellent plus volontiers le Shabak ou le Service, est en fait le service de contre-espionnage de l'Etat hébreu. Sauf que, de par la situation particulière de ce pays, les missions principales se sont, au fil des années, et particulièrement depuis la guerre des 6 jours, transformés en service de lutte contre le terrorisme.

Ces six hommes, qui ont occupé ce poste-clé et sont donc dépositaires d'une somme de connaissances, et aussi de secrets, ont accepté de se livrer devant la caméra de Dror Moreh, documentariste dont le travail avait d'ailleurs été nommé aux Oscars. Mais, le format audiovisuel oblige à des choix draconiens, aussi, le réalisateur a-t-il choisi de prolonger son travail par ce livre.

Six entretiens séparés, y compris auprès de Yuval Diskin, encore en poste au moment des premiers entretiens avec Dror Moreh, qui vont ensuite venir se compléter les uns les autres. "Les sentinelles", ce sont 6 parties chronologiques abordant les faits tels que l'Histoire les retient, ce qui se déroulait en coulisse, la relation avec les politiques en poste, les choix effectués, les dilemmes, les erreurs, etc.

Chacun de ces hommes, d'origines différentes, ayant suivi des parcours différents avant de prendre ce poste, ayant des opinions personnelles différentes, que ce soit sur le plan idéologique ou religieux, par exemple, ont pourtant des points communs très forts : tous réaffirment à tour de rôle qu'ils ne sont pas des hommes politiques, mais bien des fonctionnaires, dont la mission est d'assurer la sécurité du pays et de ses citoyens.

Je commence par cet aspect, car il me semble crucial pour comprendre ce livre. En effet, cette distinction signifie plusieurs choses : les décisions prises par le directeur du Shin Bet n'ont pas pour objectif de plaire à un électorat, mais bien d'apporter des réponses concrètes à des problèmes concrets. Tant pis si ces décisions sont impopulaires, du moment qu'elles contribuent à la sécurité.

Ensuite, s'il a un pouvoir certain, le directeur du Shin Bet ne peut agir à sa guise. Il est contraint par la loi, avant tout, car il faut tout faire pour ne pas sortir de ce cadre, même lorsque l'on flirte avec ses limites, et doit également se plier aux décisions des élus, et en particulier du premier ministre. Ces six hommes avaient donc un avis avant tout consultatif, souvent en porte-à-faux avec celui des politiques à qui ils devaient rendre compte...

Ce que je viens de vous expliquer est très important. Parce que, au fil des années, on voit ce lien entre le premier ministre et le directeur du Shin Bet aller en se dégradant, jusqu'à ce que, dans les dernières années évoquées (le livre est paru en 2013), la communication soit quasiment rompue. Or, si l'on regarde le discours de ces six hommes, y compris celui d'Avi Dichter, qu'on sent le plus conservateur, on réalise ce que cette rupture a de dramatique...

Ces six hommes ont un point commun : ils sont favorables à la création d'un Etat palestinien, voisin d'Israël. Oh, ils ne sont pas naïfs, ils se doutent bien que cela ne résoudra pas tous les problèmes de la région. Et c'est avant tout parce qu'ils pensent que ce serait bénéfique pour Israël qu'ils ont adopté cette position, pour le moment au point mort du côté des politiques au pouvoir.

De la même manière, ils sont majoritairement favorables au retrait d'Israël des territoires conquis depuis la guerre des 6 jours et au démantèlement des colonies de Cisjordanie. Des sujets qui ne font bien sûr par l'unanimité dans l'opinion publique israélienne et donc, dans la classe politique. L'action d'un Benjamin Netanyahu, capable de dire quelque chose et de faire le contraire...

"Les sentinelles", c'est une féroce critique des hommes politiques et des classes dirigeantes, israéliennes et palestiniennes. Tous, là encore, se retrouvent à peu près : il manque des leaders à ces deux entités irréconciliables pour franchir les pas décisifs que l'Histoire appelle. Les directeurs du Shin Bet n'en démordent pas : ce sont eux qui sont responsables des échecs successifs à trouver des solutions communes pouvant aboutir, un jour, à la paix.

Cette dimension politicienne est très présente tout au long du livre, mais ce n'est pas le seul axe de ces témoignages. On découvre le travail du Shin Bet qui, comme il se doit, n'apparaît souvent au grand jour que quand une erreur est commise, un drame survient ou un dérapage intervient. "Les Sentinelles", c'est l'occasion de lever le voile sur ce travail de l'ombre.

Un boulot considérable, qui commence par la collecte d'informations. Ce n'est pas spectaculaire, c'est sans doute assez rébarbatif et répétitif, incertain, aussi, mais c'est la clé, avant tout le reste. Car, c'est ainsi qu'on peut anticiper. Et, anticiper, c'est sauver des vies. Cela veut dire qu'il faut convaincre, parfois être à la limite du chantage, user de méthodes pas toujours très morales, mais légales. La fin justifie les moyens, sans aucun doute pour eux.

Un travail, et c'est encore un aspect majeur, qui passe par la connaissance de la partie adverse. Je ne veux pas écrire ici "ennemi", c'est plus subtil que ça, car cela passe aussi par le respect des Palestiniens (les déclarations d'Avraham Shalom, le seul des six à avoir vécu, enfant, le nazisme, sur l'humiliation des Palestiniens qui rabaissent les Israéliens au même rang que les nazis sont édifiantes).

Oui, connaître l'arabe, la culture palestinienne, la religion musulmane, tout cela fait partie du boulot d'un directeur du Shin Bet. Par moments, on les sent agir en diplomates, à d'autres en policiers, prenant les décisions qui leur semble le plus juste, toujours dans la seule optique de la sécurité d'Israël. Mais tous, aussi, ont cherché à combler un fossé culturel énorme.

On ne le mesure peut-être pas assez, mais ces deux peuples, puisqu'il faut parler en ces termes, ont des racines à la fois communes, à commencer par cette terre qu'ils se disputent, mais aussi profondément différentes. Les Israéliens, à travers la diaspora, ont acquis des valeurs et des modes de pensée occidentaux, quand les Palestiniens restent fondamentalement des Orientaux.

Il serait évidemment simpliste de résumer 50 ans de guerre, et particulièrement sanglante, qui plus est, par ce simple fait. Il serait tout aussi stupide de le négliger, car, par moments, le dialogue de sourds qui s'instaure entre les deux camps tient aussi pas mal à cela. Israéliens et Palestiniens sont des cousins éloignés, et cette distance ne se comble pas en un claquement de doigts.

Bien sûr, un des grands sujets traités dans "les sentinelles" est la question palestinienne, et son corollaire, le terrorisme. La situation a d'ailleurs énormément changé entre 1980, quand Avraham Shalom devient le directeur du Shin Bet, et ces dernières années. A l'époque, les terroristes désignés s'appellent OLP, FPLP, Fatah...

Désormais, ce sont le Hamas et le Djihad islamique qui mènent la danse. On a versé, sur le plan idéologique, d'un côté à l'autre de l'échiquier. Les terroristes d'hier sont devenus les interlocuteurs politiques d'aujourd'hui, en tout cas, ceux avec qui Israël estime pouvoir travailler. Mais, la question religieuse, peu présente, finalement, à l'origine, est devenue centrale, et le fanatisme bien plus difficile à combattre...

Là encore, on découvre les coulisses des différentes conférences de paix, des différents accords qui ont jalonné la période, pas toujours respectés, des accords de paix signés, et aussitôt remis en cause par des attentats et/ou des actions violentes, de part et d'autres. Car, là encore, il ne faut pas se laisser influencer par ce que l'on croit savoir ou penser.

Si la question palestinienne est très présente dans le livre, celle de l'extrémisme juif, en particulier l'extrême-droite religieuse, tient aussi une place très importante. Rappelons-le, le Shin Bet n'intervient qu'en territoire israélien, donc, pas dans la bande de Gaza, par exemple. En revanche, à l'intérieur des frontières, c'est son domaine.

Et c'est là que sévissent ces fous de Dieu juifs, appartenant souvent à des mouvements messianiques, dont la menace est immense. Ces gens sont aussi fanatisés que le Hamas, avec des projets aussi démentiels et dangereux, pas seulement pour la région, mais sans doute pour le monde entier. C'est de cette mouvance qu'est sorti Ygal Amir, le jeune homme qui assassina Yitzhak Rabin, alors premier ministre...

Pour les six directeurs, aucun doute, cet assassinat est ce qui fait basculer une situation qui s'améliorait dans le chaos que l'on connaît encore, 20 ans après. C'est le geste qui a certainement repoussé aux calendes grecques tout espoir de paix entre Israël et Palestine. C'est le drame fou, redouté et pourtant inattendu qui marque d'un sceau indélébile la période contemporaine...

Au coeur des 570 pages que comprend "les Sentinelles", l'assassinat de Rabin tient une grande place, dans les explications données, les erreurs commises, les conséquences terribles... Mais, cela s'intègre dans les nombreux développements liés à la lutte contre cette extrême-droite juive, au pouvoir de nuisance évident et qui, comme un peu partout, semble avoir réussi à gagner, insidieusement, les esprits de beaucoup d'Israéliens...

Je vois que je suis déjà long, il y aurait encore tant à dire de ces passionnants entretiens... Un dernier point, car, là encore, il est crucial et se pose au-delà des frontières israéliennes. C'est la question des méthodes à employer lorsqu'une menace se précise, afin d'empêcher des drames terribles et de nombreuses morts.

Je n'ai pas encore employé le mot, mais il arrive : dans quelle mesure le Shin Bet a-t-il, à certaines périodes, recouru à la torture et à d'autres méthodes expéditives ? On sait que cette question s'est posée aux Etats-Unis, avec Guantanamo et d'autres scandales lors des guerres d'Irak, on pourrait également la poser pour la France ou tout Etat susceptible de subir des actes de terrorisme...

Là encore, il y a un certain consensus. Des abus ont eu lieu, ils sont reconnus, même si, devoir de réserve oblige, on ne parle que de cas qui ont été rendus publics, et sans doute pas dans l'intégralité des faits. Mais, la question n'est pas éludée, au contraire. Le Shin Bet, disent-ils, s'efforcent de respecter les lois en vigueur en Israël.

Suite à des affaires qui firent scandale, dans les années 80, et qui sont évoquées dans ce livre, des décisions juridiques ont été prises. Sont-elles respectées ? On peut l'espérer, le souhaiter, évidemment, même si elles laissent une marge de manoeuvres aux agents, en particulier le secouement, autorisé sous certaines conditions...

Au-delà du cas particulier d'Israël, c'est une question délicate qui se pose derrière ces thèmes : comment une démocratie doit-elle lutter contre des ennemis (cette fois, j'emploie le mot) qui ne se préoccupent ni de loi, ni de morale et frappent souvent aveuglément ? Une démocratie peut-elle recourir à des méthodes qu'on peut qualifier de non-démocratiques, dans le but de protéger sa sécurité ? Vaste débat...

Sur ce thème, comme sur tous les autres abordés dans "les sentinelles", on peut tout à fait être en désaccord avec les six directeurs du Shin Bet. Je ne crois pas que Dror Moreh ait l'ambition de convaincre qui que ce soit, de quoi que ce soit, simplement d'apporter des informations sur la mission que remplit ce service.

Quoi que vous pensiez, ce livre ne modifiera pas votre point de vue, il apportera juste quelques éléments de réflexion supplémentaires. Il peut aussi permettre d'examiner la situation avec recul, la tête froide, en marge des idéologies, et de simplement regarder ces hommes qui, je le pense, sont de bonne volonté, remplir la mission qui leur a été confiée.

Les parcours individuels de ces hommes sont aussi très intéressants. Il y a parmi eux des artistes et des militaires de carrière, ils sont pères de famille, citoyens comme les autres, des êtres humains comme vous et moi, mais confrontés à des situations tout à fait extraordinaire qu'ils doivent gérer, désamorcer, amortir, préparer, anticiper, contrecarrer... Et tout cela, c'est fascinant, cela nous plonge au coeur de cette histoire en marche.

"Les sentinelles", c'est un document absolument remarquable, à lire si l'on s'intéresse à cette situation, et nous devrions tous l'être. On en sort secoué, inquiet, aussi, pas franchement optimiste quant à l'avenir dans cette région... Et pourtant, ces six hommes continuent de croire à une solution menant, à plus ou moins long terme à la paix. Ils y croient, parce que, à leurs yeux, c'est la seule solution de bon sens... A bon entendeur, salut !

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