samedi 7 novembre 2015

"Est-ce que tous ceux qu'on connaît sont brisés de l'intérieur ?"

Voilà un des auteurs dont j'attends les nouveaux livres à chaque fois avec la même envie et la même curiosité. Un maître du roman noir qui s'est lancé depuis quelques livres, dans une saga historique et familiale qui traverse l'Entre-Deux-Guerres jusqu'au début des années 1940, dans une Amérique paradoxale, puisqu'elle devient la puissance économique dominante tout en souffrant terriblement du krach de 1929. Avec "Ce monde disparu" (publié aux éditions Rivages), Dennis Lehane met sans doute un point final à la trilogie Coughlin, entamée avec "Un pays à l'aube", suivi par "Ils vivent la nuit" (qu'il est préférable d'avoir lu avant celui-ci). Un point final ? Qui sait... Mais une page qui se tourne, c'est évident, et pas seulement pour les Coughlin. Sous le ciel de Tampa, Dennis Lehane nous propose un roman sombre et oppressant, marquée par une violence latente et une paranoïa croissante nourrie par une forte suspicion... Autour de Joe et de son fils, une galerie de personnages qui n'ont rien à envier avec d'autres sagas mafieuses.



Ce printemps 1943 pourrait être une période douce pour les groupes mafieux de Tampa. En effet, la guerre qui embrase le monde de l'Europe au Pacifique a été bénéfique aux affaires des familles, qui ont, à leur façon, participé à l'effort de guerre et sont même entrées pour cela dans les bonnes grâces d'officiels qui ne voyaient en eux, jusque-là, que de vils gangsters.

Mais, il y a aussi des revers à cette médaille : faire tourner les colossales affaires qui alimentent les comptes de ces familles nécessitent du personnel non seulement compétent, mais surtout en qui on peut avoir confiance. Or, nombreux sont les hommes en âge de remplir ces missions à avoir été appelés sous les drapeaux.

Il y a donc comme une légère instabilité, ou indécision, dans l'air. Peut-être cela devrait-il affecté un peu plus Joe Coughlin, mais voilà quelques années qu'il a changé. Âgé de 36 ans, veuf depuis 7 ans et père d'un jeune garçon qui fait sa fierté, il a préféré passer la main après les terribles événements racontés à la fin de "Ils vivent la nuit".

Plus exactement, il reste à la tête des affaires légales de la famille Bartolo mais c'est son vieil ami Dion, qui dirige les affaires clandestines. Un arrangement qui semble convenir à tous. Après l'alcool, qui avait permis d'asseoir la puissance de ce clan, ce sont désormais le jeu et la drogue qui assurent sa prospérité, grâce à des liens privilégiés avec le Cuba de Batista.

Dans ce contexte très favorable en apparence, quelques nuages apparaissent dans ce ciel serein. Certaines opérations sont contrecarrées de façon surprenante par la police, au point de se demander si l'organisation n'est pas victime d'une taupe. Une possibilité qui, évidemment, érode la confiance au sein du clan et crée quelques tensions.

L'autre mauvaise nouvelle concerne directement Joe. De la bouche d'une jeune femme, emprisonnée pour avoir tué son jules à coups de maillet de croquet le jour où elle en a eu marrer d'essuyer ses coups, il apprend qu'un contrat a été placé sur sa tête... Joe est abasourdi, il ne s'attendait pas à ça, mais Theresa Del Frisco, une des plus redoutables tueuses du clan, n'a pas de raison de lui mentir.

Qui peut bien en vouloir à Joe, qui n'est plus, comme quelques années plus tôt, le fer de lance de la famille ? Un homme qui s'est sali les mains, qui a tué et fait tuer des années durant, sans montrer aucun état d'âme, mais qui est rentré dans le rang quand sa vie, la vraie, la seule qui compte, pas celle de mafieux, s'est effondrée...

Non, vraiment, il ne voit pas qui peut lui en vouloir à ce point. Affectant de prendre la chose à la légère, il décide pourtant de mener sa petite enquête, afin de découvrir si la menace vient d'un clan rival, comme celui du fantasque Lucius King, qu'on dit entouré d'anthropophages, ou s'il s'agit d'une manière détournée visant à déstabiliser le fragile équilibre des clans pour déclencher une guerre sanglante.

"Ce monde disparu", c'est le récit de cette enquête qui va se dérouler dans un climat de plus en plus délétère, avec des cadavres qui s'accumulent et le processus de vendetta permanent qui s'enclenche, presque naturellement. Avec un élément majeur : Joe Coughlin cherche avant tout à protéger son fils, comme il le fait depuis la mort de sa mère.

Ce troisième volet de la saga Coughlin est vraiment un hommage au roman noir dans ce qu'il a de plus classique. Pas un rythme fou, je le dis pour les amateurs de thrillers débridés, mais une ambiance vraiment pesante. Lehane joue parfaitement des ambiguïtés qu'il installe : la menace est-elle réelle ? Et si oui, d'où vient-elle ?

Aux yeux de Coughlin, il faut donc se méfier de tout le monde, retrouver ses réflexes anciens, lorsqu'il était un gangster redoutable qui ne laissait personne le défier. Mais Joe Coughlin n'est plus tout à fait cet homme-là. Bien qu'encore jeune, son passé lui pèse, la culpabilité le ronge et c'est un personnage usé, insomniaque, en proie à des hallucinations que l'on découvre.

Joe Coughlin est hanté, au propre comme au figuré, et cela non plus, il ne parvient pas à le comprendre. Le fantôme qui lui rend visite de plus en plus souvent ne lui évoque rien. En tout cas pas un des hommes qu'il a laissé sur le carreau depuis son arrivée en Floride, ou même auparavant, plus au nord du pays.

Mais, c'est un fait, la belle assurance de Joe Coughlin est sérieusement écornée et c'est un homme nerveux, sur la défensive, qui se lance dans sa quête. Il sait parfaitement ce qu'il risque, mais laisser un chef de clan ou un tueur à gages se débarrasser de lui, ça ne fait pas grande différence. Il est même prêt à affronter la colère des pontes, comme Meyer Lansky, qui pourrait s'abattre s'il n'en fait qu'à sa tête, mais il veut savoir qui veut le tuer...

L'évolution du personnage de Joe Coughlin au fil des romans est vraiment le fil conducteur de cette saga. Mais, il n'est pas le seul à subir le passage du temps. La mafia dans laquelle il a grandi, évolué, gravi les échelons, arrive à un tournant. Lucky Luciano est en prison et va bientôt repartir pour la Sicile, Meyer Lanski va asseoir son pouvoir, mais c'est une autre histoire, lisez Ellroy...

Une chose est sûre, cette dolce vita, certes dangereuse, mais également pleine de satisfaction, de billets verts, de pouvoir, de lieux paradisiaques touche à sa fin. "World gone by", c'est le titre du roman dans sa version originale et, en le voyant, je me suis mis à entendre la voix de Dooley Wilson, chantant dans le film "Casablanca", tourné à cette même époque, le standard "As time goes by"...


Oui, ce monde passe. Le pouvoir, l'argent, le confort et d'autres choses, moins avouables, corrompent. Joe Coughlin, bien que mafieux et meurtrier, possède une intégrité presque teintée de naïveté dans cet univers si spécial. L'ambition, il l'a laissée derrière lui, on le comprend d'emblée. Il est encore partie prenante du système, mais il est en marge.

Je me souviens de ses explications, dans "Ils vivent la nuit" (et j'en avais fait le titre de mon billet, d'ailleurs), lorsqu'il distinguait le hors-la-loi du gangster, se classant dans la première catégorie et non dans la seconde. Joe Coughlin a toujours été un franc-tireur, dans cet univers où il s'est fait une place à la force du poignet... Et des armes, aussi.

Dans "ce monde disparu", il retrouve cette facette marginale, quand il s'émancipe des hiérarchies, des conventions, bousculant les repères, prenant partie pour les uns quand il ne devrait pas, s'aliénant d'autres au risque de se faire des ennemis mortels, poussé par un instinct de survie qui prend ses racines dans cette paternité qui est devenue le véritable coeur de son existence.

C'est ce statut qui est peut-être le plus grand changement entre le Joe de "Ils vivent la nuit" et le Joe de "Ce monde disparu". Les événements ont certainement agi comme une prise de conscience, l'obligeant à assumer ce rôle difficile qu'il essaye d'assumer de son mieux. Il laisse son fils en dehors de ses activités illégales, lui cache sa situation de hors-la-loi.

Le gamin se doute plus ou moins qu'il se trame des choses pas très catholiques autour de son père et de son ami Dion, qu'il appelle Oncle D. Mais, du haut de ses 9 ans, il n'a pas idée de l'ampleur et de la dangerosité de ces activités. Tomas, c'est le nom de l'enfant, a grandi hors du cocon mafieux, choyé malgré l'absence de sa mère, et Joe entend que cela continue.

La relation entre ce père attentionné mais cachottier et ce fils, plein d'amour mais isolé et tellement attaché à son papa et à son "oncle", est aussi l'un des thèmes forts de ce roman. D'ailleurs, la filiation est au coeur de cette trilogie depuis ses débuts, c'est vraiment une saga familiale, même si la famille en question est réduite au strict minimum, désormais.

Dennis Lehane, qui sait parfaitement mettre ses personnages dans l'inconfort, donner le coup de pied dans la cale pour tout déséquilibrer autour d'eux, propose un roman qui monte en intensité et en dramaturgie au fil des pages. Les menaces s'alourdissent, la violence monte de plusieurs crans, le conflit interne s'embrase...

La scène finale, certes un peu lyrique, mais dans la lignée du texte et sans exagération, est un modèle du genre. Le point d'orgue d'une histoire qui ne ménage pas le lecteur en lui proposant quelques scènes de grosse intensité et où la violence, si elle n'est pas cachée, n'est pas non plus mise en avant de façon complaisante ou sensationnaliste, comme c'est parfois trop souvent le cas.

A priori, il n'y aura pas de suite à la saga Coughlin, même si la porte reste ouverte, et ces trois romans forment un tout formidable, à la fois sensiblement différents les uns des autres et pourtant parfaitement complémentaires. Lehane rend un parfait hommage au roman, mais aussi au film noir, aux acteurs qui ont incarné ce genre.

Car, autour de Joe, c'est une magnifique galerie de personnages qui gravite, avec des gueules, comme on dit. Des jeunes premiers, des seconds rôles, des perfides, des fous furieux, des forts, des faibles, des courageux, des lâches, des femmes fatales, d'autres plus angéliques... On les imagine, pour certains, comme si on regardait des photos anthropométriques, avec d'intéressant pedigrees...

Un dernier point, car c'est aussi une des thématiques de la trilogie : la question raciale. Entre les blancs, qui sont essentiellement Italiens et Irlandais, les juifs, comme Meyer Lanskys, les Noirs, dont le rôle dans ce troisième volet est tout sauf anodin, les Latinos, puisqu'on est en Floride et que Cuba n'est jamais loin, il y a là encore un cocktail qui peut vite s'enflammer.

Dennis Lehane n'élude pas ces sujets délicats, qui plus est d'une actualité brûlante aux Etats-Unis. Les alliances fragiles nouées entre clans passent aussi par ces questions, et, là encore, Joe Coughlin dénote par ses positions originales : pour lui, un homme est un homme, peu importe la couleur de sa peau ou ses origines, le racisme ne fait pas partie de sa philosophie de vie, de son système de valeur.

C'est toute l'ambiguïté d'un personnage aussi fort que Joe Coughlin : c'est un mauvais garçon, il le revendique, un tueur, il ne s'en cache pas, et pourtant, dans le fond, il est totalement différent de ceux qui l'entourent. Il a, si ce n'est une morale, une éthique, qu'il s'emploie à appliquer au quotidien, et il entend éduquer son fils dans des valeurs assez classiques.

C'est un solitaire, un individualiste, un électron libre... Un personnage assez difficile à cerner, autour duquel les notions de bien et de mal se mêlent parfois, un antihéros qui a choisi de vivre sa vie comme il l'entend, dans la lignée des bandits du Far West, mais aussi un homme juste, pris dans une toile d'araignée autoritaire et parfois arbitraire.

Ce Joe Coughlin, c'est un magnifique personnage romanesque, plein de contradictions et terriblement attachant malgré ses mauvais côtés, un homme en quête d'une rédemption qu'il sait ne pas appartenir à ce monde, un père qui se souvient du fils imparfait qu'il a été lui-même et entend faire de son fils un homme bien... Mais un homme aux prises avec des forces qui le dépassent et n'est donc pas à l'abri des échecs.

Dennis Lehane est une référence incontournable, désormais, par les ambiances qu'il sait instaurer, mais aussi grâce à ces personnages fissurés, imparfaits, "brisés de l'intérieur", comme le dit le titre de ce billet, mis à l'épreuve autant par la vie que par des événements extérieurs qui les bousculent violemment, les font trébucher...

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